Max Nettlau, “Le socialisme, veut-il être vraiment international?”

French texts internationalism Max Nettlau undated

Le socialisme, veut-il être vraiment international ?

(MS 1951, Max Nettlau Papers, IISH)

(no date, 1920s)

Cette question paraît être inutile après un siècle de professions de foi socialistes internationales, après la floraison de plusieurs Internationales et la lutte des socialistes sincères de toutes les nuances contre le nationalisme. Mais elle me paraît avoir besoin d’être soulevée sous plusieurs rapports, entre autres en premier lieu celui des richesses naturelles, matières premières dépendantes de la fertilité locale du sol et autres matières premières si inégalement distribuées dans le sous sol. Cette question—à qui sont ces richesses naturelles de distribution locale si inégale ?—opère non seulement de continent à continent, de pays à pays, mais aussi à l’intérieure des pays, des régions favorisés aux régions pauvres. Et il s’y rattache cette autre question : y-a-t-il une volonté, un facteur quelconque, qui soit supérieure dans la distribution de ces richesses sociales que ceci que j’ai toujours considéré l’essence de tout socialisme sincère sans différance d’école ; que tout monopole doit être aboli et que la richesse sociale appartiennent à tout,—« sans distinction de couleur, de croyance et de nationalité, » comme l’Internationale décrit la large sphère de ceux, envers lesquels on aura pout base de conduite « la Vérité, la Justice, la Morale. »

Si on n’a pas beaucoup plus insisté sur le problème offert par la distribution inégale des richesses naturelles, c’est que, un siècle en arrière, quand les idées socialistes, appliquées d’abord à des sociétés utopiques arbitrairement construites, furent enfin appliquées aux pays réels de cette époque, Angleterre, France, etc., ce problème n’avait pas du tout l’importance qu’il possède en notre temps. On avait vu alors que durant beaucoup d’années sous la contrainte du blocus continental imposé par la France du premier Empire on avait pu se passer du commerce ultramarin ; de même la séparation de l’Amérique du Nord d’abord, de toute l’Amérique du Sud cinquante ans plus tard, ne changea que bien peu a la vie économique européenne ; enfin si des matériaux importants venaient d’outre-mer, comme avant tout le coton, le monopole local des nouvelles usines pour la fabrication du textile, en Angleterre, Belgique, le Nord de la France et l’Ouest de l’Allemagne contrebalançait le monopole des producteurs américains de coton. Ainsi la distribution inégale des richesses naturelles fût d’abord un facteur négligeable ; elle se fit sentir beaucoup plus quand les bateaux à vapeur accélérées rendaient pratique et inévitable l’importation gigantesque de nourriture, du blé, de la viande ; –encore plus quand les mines creusées dans tous les coins du globe permettaient la circulation de tous les minéraux, du charbon, des phosphates, etc. et quand la multiplication des [p.2] machines, des fabriques, disséminées partout où elles sont le mieux rapprochées aux matériaux, mirent une fin au monopole des contres favorisés en Europe où le machinisme avait été le seul maitre et le tyran mondial peu de dizaines d’années avant.

Aujourd’hui l’inégalité augment continuellement : contre ceux qui sont les exploiteurs d’une production faite dans les circonstances le plus favorables (richesses naturelles, usines sur place, pays nouveau, riche, inépuisé, à l’écarte des mesquines querelles européennes, etc.), contre ces capitalistes se défendent les vieux monopolistes européens. Cela se fait par la guerre sans trêve des capitaux et en utilisant toutes les ressources de la société pour cette guerre : ce sont toute la machinerie de l’État—sa politique commerciale, ouvrière, mais aussi nationale, guerrière, ce sont encore la manipulation de l’opinion publique au moyen des haines et convoitises nationales excitées au service du capitalisme de chaque pays, ce sont les conspirations entre États, guerres industrielles ou guerres militaires sous le prétexte le plus passible à l’opinion publique toujours trompé, etc. Bref la lutte contre cette inégalité croissante—lutte où le plus faible, l’Européen donc, le continental avant tous, ne peut remporter que des victoires éphémères, payées infiniment trop cher, et stériles—cette lutte est de plus en plus destinée à prédominer dans la vie sociale européenne et à en exclure, à en chasser violemment toute solidarité, toute idée humanitaire, tout espoir. Chaque année cette lutte devient plus dure, ce qui se manifeste nécessairement par la séparation, les haines croissantes entre européens, puisque les plus forts d’entre eux, impuissants de triompher contre l’inégalité mondiale, s’entêtent d’autant plus à être, en Europe au moins, dédommagés aux frais des plus faibles en Europe qui, selon eux, doivent périr en tout cas avant eux, « chacun pour soi », le « sacro egoismo » remplaçant entre rivaux tout sentiment de solidarité—comment en serait-il autrement ?

Alors il paraît vraiment inutile d’essayer de remédier à cette situation par quelque moyen ou mouvement partial, puisque le raison première, l’inégale distribution des richesses naturelles que la distribution universelle des forces productrices et des moyens de transport faut ressortir chaque année plus définitivement et plus victorieusement—puisque cette raison première devient tous les ans plus forte (ce qu’un coup d’œil sur le développement agricole et industriel des pays d’outre mer démonterait à toute évidence).

Qu’a fait le socialisme en face de ce développement des forces productrices du globe qui s’est fait en plein capitalisme, donc mitigé ou diminué par absolument aucune pensée sociale ou solidariste ? Tout au plus une partie des capitalistes européens s’est protégée elle-même contre [p.3] cette évolution en mettant argent dans la création des exploitations nouvelles dans les pays d’outre-mer : cela augmente les complications et les intrigues inextricables, mais cela ne sert à rien au corps social européen souffre des résultats de cette inégalité, que son profit entre dans la poche des capitalistes d’outre-mer ou dans cette de quelques actionnaires européens.

Le socialisme européen, ne disposant à son origine que de forces morales, intellectuelles, sentimentales et quelquefois révoltées, très faibles, a eu trop à faire à étendre ses rangs par la propagande la plus élémentaire, à réunir des organisations ouvriers pour obtenir quelque satisfaction palliative dans les questions les plus urgentes de conditions de travail et d’hygiène sociale, il a ensuite, après quelques luttes héroïques, 1848, 1871, permis à une grande partie de ses chefs de le dévoyer sur la voie sans issue du parlementarisme, etc.,—en somme, il n’a jamais bien [   ] à envisager sérieusement cette question, ni aucune autre question vraiment internationale.

L’internationalisme socialiste n’était toujours que, ce qu’on appelle en anglais, skin deep [ne dépassant la peau extérieure] ; être international signifiait en pratique : qu’on ne touchait à aucune question internationale, à moins d’être tout à fait sûr que tout le monde était d’accord d’avance, qu’on répétait doc des lieux communs. Et avec la création des partis ouvriers de chaque pays et également des grandes organisations syndicales des divers pays, le socialisme était dominé par les masses des électeurs et des ouvriers de chaque métier, avec leurs demandes et expectations locales, c’est-à-dire nationales, réalisables dans chaque État, donc dépendantes en grande mesure de la force et de la prospérité de cet État, de sa supériorité donc sur ses rivaux. Cela voulait et veut dire, que les intérêts des électeurs socialistes et des ouvriers organisés de chaque pays furent et sont indissolublement lies à l’Étatisme, au nationalisme, à l’expansion capitaliste de chaque pays et que l’internationalisme socialiste reste lettre morte, un facteur tout à fait faible en face d’un contre-agent très fort.

Sil les choses en restant là, les ouvriers dans leur grande masse seront toujours les coopérateurs assidus des capitalistes comme depuis 1914 et depuis 1918 à ce jour : ils ont cette réalité, leur pays, devant eux, tandis que la conception internationale—son vrai caractère, ce qu’elle pourrait produire—n’existe que vaguement devant leur esprit, puisque le problème réel, comment éliminer par la solidarité cette inégalité de la dislocation des conditions favorables à la production, n’est pas posé et ne ressort aucune solution satisfaisante, bien le contraire plutôt.

Car ce même problème existe aussi à l’intérieur des [p.4] pays et les solutions qu’on s’efforce à lui donner de notre temps ou plutôt la manière de laquelle les plus forts exploitent cette situation, ne sont pas empreintes du principe de la solidarité, elles s’éloignent donc de l’internationalisme.

Dans les temps reculé l’Europe se composait de nombreux petits États, territoires et villes, dont chacun nourrissait sa population ou, grâce à quelque spécialité locale qu’on vendait, on obtient l’excédent de produits indispensables par les grandes routes séculaires du commerce qui se ramifiaient partout. Par une évolution historique qui peut nous déplaire, mais qui étant un fait absolument général doit avoir une base sérieuse, un nombre restreint de grands États, issus du noyau le plus agressif ou le plus favorisé matériellement et par sa situation de ces groupes de petits pays, absorbant graduellement les petits États. Cela se passa en Angleterre il y a plus de mille ans, en France et en Espagne il y a cinq siècles, en Italie au dix-neuvième siècle avec le concours de l’opinion libérale du monde entier ; en Allemagne seule cette absorption ne fut jamais complète et en Autriche-Hongrie les traités de 1919 l’ont complètement défaite. Il y a une différence notoire entre ces formations qui, si antipathiques qu’elles nous soient comme libertaires, ont cependant suivi cette tendance inhérente à tout être de s’élargir, de procéder d’une sphère plus petite à une sphère plus large (qui donc désire sérieusement faire le contraire ?),—il y a une différence entre elles et entre les résultats brusques d’une conquête pure et simple ; ces agglomérations rapides croulent infailliblement comme l’Empire Romain et celui de Napoléon I et la Turquie, en tant que continuant Byzance, la Rome orientale, a donc eu ce sort historique.

De nos jours ces lignes d’évolution sont méprisées et jetées au rebut. La conquête économique par le droit du plus fort est à la base de toute la politique européenne, déguisée en revendicatrice détermination des peuples de disposer d’eux-mêmes mais aussi de toutes les soi-disantes raisons historiques, stratégiques et autres qui servent de prétexte. On sait maintenant à merveille—ce qu’on ignorait aux siècles passés—à quel degré la vie sociale de chaque région dépend des richesses du sous-sol, des voies de communication, etc. et de son pouvoir d’obtenir un traitement égal ou normal pour ses exportations. On connaît les mille procédés d’entraver la vie économique d’un pays ennemi (et quel pays n’est pas l’ennemi de tous les autres pays ?) en temps de paix et d’équilibre relative comme jusqu’en 1914—alors tout cette procédure employée unilatéralement par les vainqueurs collectifs de 1918 et leurs associés d’après-guerre a naturellement réussi à écraser radicalement la vie économique normale des vaincus, ce qui se voit à tout heure en chiffres sur le tableau des échanges. Il s’en suit une inégalité croissante et en réalité absolument formidable, prévue peut-être par personne, entre Européens de race vainqueur et de race vaincue et même les vainqueurs se différencient quelque peu, à en croire le tableau de l’échange.

Jusqu’ici on ne troue pas autre moyen que d’enfoncer toujours plus profondément le poignard dans la poitrine des vaincus et de le remuer un peu à occasion, mais jamais de l’enlever. Le resultat de tout cela est devant nous tous, que nous y fassions attention comme hommes qui voient souffrir des hommes ou que nous laissions ces choses de côté comme de la politique bourgeoise qui ne saurait nous intéresser.

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