Knout-Germanic Empire (raw txt)


L’Empire Knouto-Germanique et la Révolution Sociale. Appendice

titre de l’original:

date: novembre-décembre 1870

lieu: Locarno

pays: Suisse

source: Amsterdam, IISG, Archives Bakunin

langue: français

traduction:

note: Appendice: “Considérations philosophiques sur le fantôme divin, sur le monde réel et sur l’homme”.

~ 268,000 words

|1Appendice

Considérations philosophiques sur le fantôme divin, sur le monde réel et sur l’homme

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1. Système du monde

p.105-117#

|2Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans des spéculations philosophiques sur la nature de l’Etre. Pourtant, comme je me vois forcé d’employer <ce mo> souvent ce mot: nature, je crois devoir dire ce que j’entends par ce môt. Je pourrais dire que la nature, c’est la somme de toutes les choses <qui existent réellement> réellement existantes. Mais cela me donnerait une idée complètement morte de cette nature qui se présente à nous au contraire comme tout mouvement et toute vie. D’ailleurs qu’est ce que la somme des choses? Les choses qui sont aujourd’hui, ne seront plus demain; demain elles se seront, non perdues, mais entièrement transformées. Je me rapprocherai donc beaucoup plus de la vérité en disant que la nature: c’est la somme des transformations réelles des choses qui se produisent [intercalé: et se reproduisent] incessamment en son sein; et pour me donner une idée un peu plus déterminée de ce que peut être cette somme <infini de [ill.]> ou cette totalité, que j’appelle la nature, je dirai, et je crois pouvoir établir comme un axiome la proposition suivante:

Tout ce qui est, les êtres qui constituent l’ensemble indéfini de l’univers, toutes les choses existantes dans le monde, quelque soit d’ailleurs leur nature particulière, tant sous le rapport de la qualité que sous celui de la quantité, les plus <diverses> différentes et les plus semblables, grandes ou petites, rapprochées ou immensement éloignées, exercent nécessairement et inconsciemment, soit <d’une manière> par voie immédiate# |3 et directe, soit par transmission indirecte, une action et réaction perpétuelles; <et cette somme infinie d’action et> et toute cette quantité infinie d’actions et de réactions <réaction> particulières, en se combinant en un <seul> mouvement général et unique, produit et constitue ce que nous appelons la vie, la solidarité et la causalité universelles, la nature. Appelez cela Dieu, l’Absolu, si cela vous amuse, peu <nous importe,> m’importe, pourvu que vous ne donniez à ce Dieu d’autre sens que celui que je viens de préciser: celui de la combinaison universelle, naturelle, nécessaire et réelle, mais nullement prédéterminée ni préconçue, ni prévue <d’une> de <l’infini> cette infinité d’actions et de réactions particulières <incessamment exercées> que toutes les choses réellement existantes exercent incessamment les unes sur les autres. La solidarité universelle ainsi définie, la nature considérée dans le sens <d’un univers> de l’Univers qui n’a ni fin, ni limites, s’impose comme une nécessité rationnelle à notre esprit, mais nous ne pourrons jamais l’embrasser d’une manière réelle, même par notre imagination, et encore moins la reconnaître. Car nous ne pouvons reconnaître que cette partie infiniment petite de l’Univers qui nous est manifestée par nos sens; [intercalé: quant à] tout le reste, nous le supposons, sans pouvoir <réellement constater> même en constater réellement l’existence.

Bien entendu, que la solidarité universelle, expliquée de cette manière, ne peut avoir le caractère d’une cause absolue et première; elle n’est au contraire rien qu’une Résultante [[Comme tout individu humain, à chaque instant donné de sa vie, n’est aussi rien que la Résultante de toutes les causes qui ont agi à sa naissance et même avant sa naissance, combinées avec toutes les conditions de son développement postérieur, aussi bien qu’avec toutes les circonstances qui agissent sur lui dans ce moment.]], toujours produite et reproduite de nouveau par l’action simultanée d’une infinité de causes particulières, dont l’ensemble constitue précisement la causalité universelle, l’unité composée, toujours <pr> reproduite par l’ensemble indéfini des transformations incessantes de toutes les choses qui existent, et en même temps créatrice de <tout> toutes ces choses; chaque point agissant sur le tout, (voila l’univers produit) et le tout agissant sur chaque point (voila l’univers producteur ou créateur). L’ayant ainsi expliquée,# |4 je puis dire maintenant, sans craindre de <produi> donner lieu à aucun mésentendu, que la Causalité universelle, la Nature, crée les mondes. C’est elle qui a déterminé la configuration mécanique, physique, chimique, géologique et géographique de notre terre, et qui, après avoir couvert sa surface de toutes les splendeurs de la vie végétale et animale, continue de créer encore dans le monde humain, la société avec tous ses développements passés, présents et à venir.

Quand l’homme commence à observer avec une attention persévérante et suivie cette partie de la nature qui l’entoure et qu’il retrouve en lui même, il finit par s’apercevoir que toutes les choses sont gouvernées par des lois qui leur sont <propre> inhérentes et qui constituent proprement leur nature particulière; que chaque chose a un mode de transformation et d’action particulieres; que dans cette transformation et dans cette action, il y’a une succession de phénomènes ou de faits qui se répète constamment, dans les <mêmes> mêmes circonstances données, et qui sous l’influence de circonstances <nouvelles, mais> <et> déterminées, [intercalé: nouvelles,] se modifient d’une manière également régulière et déterminée. Cette réproduction constante des mêmes faits par les mêmes procédés, constitue proprement la législation de la nature: l’ordre dans l’infinie diversité des phénomènes et des faits.

La somme de toutes les lois, connues et inconnues, qui agissent dans l’univers, en constitue la loi <créatrice et suprême> unique <créatrice et supr> et suprême. Ces lois se divisent <en loi générales> <en loi générales> et se subdivisent en lois générales et [intercalé: en lois] particulières [intercalé: et spéciales]. Les lois mathématiques, mécaniques, physiques et chimiques, par exemple, sont des lois générales, qui se manifestent en tout ce qui est, dans toutes les choses qui ont une réelle existence, qui <sont>, en un môt sont inhérentes à la matière, c’est à dire à <l’être> l’Etre réellement et uniquement universel, le vrai substratum de toutes les choses existantes. Je me dépêche d’ajouter que la matière <n’existe> <n’exi> n’existe jamais et nulle <sous cette forme abstraite, substratum, que personne n’a pu la [ill.] dans> part comme substratum,# |5 que personne n’a pu percevoir sous cette forme <générale> unitaire et abstraite; qu’elle n’existe et ne peut exister toujours et partout que sous une forme beaucoup plus concrète, comme matière plus ou moins <divers> diversifiée et déterminée.

Les lois <mécaniques, celles> de l’équilibre, [intercalé: de la combinaison] et de l’action mutuelle des forces ou du mouvement mécanique; les lois de la pésanteur, de la chaleur, <de la lumière> de la vibration des corps, de la lumière, de l’électricité, aussi bien que celles de la composition <chim> et de la décomposition chimique des corps, sont absolument inhérentes à toutes les choses qui existent, sans en excepter aucunement les différentes manifestations du sentiment, de la volonté et de l’esprit; toutes ces trois choses, qui constituent proprement le monde idéal de l’homme, n’étant-elles mêmes que des fonctionnements tout à fait matériels de la matière organisée et vivante, dans le corps de l’animal <et> en général et surtout dans celui de l’animal humain en particulier.$1$ – Par conséquent toutes ces lois sont des lois générales, auxquelles sont soumis tous les ordres <d’exis> connus et inconnus d’existence réelle dans le monde.

Mais il est des lois particulières qui ne sont propres qu’à certains ordres particuliers de phénomènes, de faits et de choses, et qui forment entre elles des systèmes ou des groupes à part: tels sont par exemple le système des lois géologiques; celui [intercalé: des lois] de l’organisation végétale; celui [intercalé: des lois] de l’organisation animale; celui enfin <du> [intercalé: des lois qui président au] développement idéel et social <de l’humanité l’espe> <plus parfait animal sur la terre, de l’homme> de l’animal le plus accompli sur la terre, de l’homme. On ne peut pas dire que les lois appartenant à l’un de ces systèmes soient absolument étrangères à celles qui composent les autres systèmes. Dans la nature tout s’enchaîne beaucoup plus intimement qu’on ne le pense en général et que ne le voudraient peut-être les pédants de la science, dans l’intéret d’une plus grande précision dans leur travail de classification. Mais on peut dire pourtant que tel système de lois appartient beaucoup plus à tel ordre de choses et# |6 de faits qu’à un autre, et que si dans la succession dans laquelle je les ai présentées, les <système précédent> lois qui dominent dans le système précédent continuent de manifester leur action dans les phénomènes et les choses qui appartiennent <au système qui la sait immédiatement> à tous les systèmes qui le suivent, il n’existe pas d’action rétrograde des lois des systèmes suivants sur les choses et les faits des systèmes précédents. Ainsi la loi du progrès qui constitue le caractère essentiel du développement social de l’espèce humaine ne se manifeste pas du tout dans <la vie> la vie exclusivement animale, et encore moins dans la vie exclusivement végétale; tandis que <la plupart des> toutes les lois <des mondes végétal et> du monde végétal et du monde animal se retrouvent, sans doute modifiées par de nouvelles circonstances, dans le monde humain.

Enfin, au sein même de ces grandes catégories de choses, de phénomènes et de faits ainsi que des lois qui leur sont particulièrement inhérentes, il y’a encore des divisions et des sous divisions qui nous montrent ces mêmes lois se particularisant et se spécialisant toujours davantage, accompagnant pour ainsi la spécialisation de plus en plus déterminée, et qui devient plus restreinte à mesure qu’elle se détermine davantage, des êtres eux-mêmes.

L’homme n’a <d’autre moyen de les constater et de les reconnaître que> <de> pour constater toutes ces lois générales, particulières et spéciales, d’autre moyen que l’observation attentive et exacte des phénomènes et des faits qui se passent tant en dehors de lui qu’en lui-même. Il y distingue ce qui est accidentel et variable de ce qui s’y reproduit toujours et partout d’une manière invariable. Le procédé invariable [intercalé: par lequel se reproduit constamment] un phénomène naturel, soit extérieur, soit intérieur, la succession invariable des faits qui le <constituent> constituent, <ne> sont précisement ce que nous appelons la loi de ce phénomène. Cette constance et cette répétition ne sont# |7 pas pourtant absolues. Elles laissent toujours un large champ à ce que nous appelons improprement les anomalies et les exceptions, – manière de parler <qui prouve> fort injuste, car les faits, auxquels elle se rapporte, prouvent seulement que ces règles générales, reconnues par nous comme des lois naturelles, n’étant rien que des abstractions dégagées <de notre> par notre esprit du développement réel des choses, ne sont pas en état <d’épui> d’embrasser, d’épuiser, d’expliquer toute l’indéfinie richesse de ce développement…

Cette foule de lois si diverses et que notre science sépare en cathégories différentes forment-elles un seul système organique et universel, un système dans lequel elles s’enchaînent aussi bien que les êtres dont <il> elles <repr> manifestent les transformations et le développement? C’est fort probable. Mais ce qui est plus que probable, ce qui est certain, c’est que nous ne pourrons jamais arriver, non seulement à comprendre, mais <à embrasser, dans toute son organisation réelle> seulement à embrasser ce système unique et réel de l’univers, système infiniment étendu d’un côté et infiniment spécialisé de l’autre; de sorte qu’en l’étudiant nous nous arrêtons devant deux infinités: l’infiniment grand et l’infiniment petit.

Les détails en sont inépuisables. Il ne sera jamais donné à l’homme d’en connaître qu’une infiniment petite partie. Notre ciel étoilé avec sa multitude de soleils ne forme qu’un point imperceptible dans l’immensité de l’espace et quoique nous l’embrassions du regard, nous n’en saurons jamais presque rien. Force nous est donc de nous contenter de connaître un peu notre système solaire, dont nous devons présumer la parfaite harmonie avec tout le reste de l’Univers, car si cette harmonie n’existait pas, elle devrait ou bien s’établir, ou bien notre monde solaire périrait. Nous connaissons déjà fort bien ce dernier sous le rapport mécanique et nous# |8 commençons à le reconnaître <un peu> déjà quelque peu sous le rapport physique, chimique, voire même géologique. Notre science ira difficilement beaucoup au delà. Si nous voulons une connaissance plus concrète, nous devons nous en tenir à notre globe terrestre. Nous savons qu’il est né dans le temps et nous présumons que je ne sais dans quel nombre indéfini de siècles ou de centaines de siècles, il sera condamné à périr, comme naît et périt, ou plutôt se transforme tout ce qui est.

Comment notre globe terrestre, d’abord matière brulante et gazeuse, s’est condensé, s’est refroidi? Par quelle immense série d’évolutions géologiques il a <passé> dû passer, avant de pouvoir produire à sa surface toute cette infinie richesse de la vie organique, végétale et animale, depuis <les> la simple cellule jusqu’à l’homme? Comment s’est-il manifesté et continue à se développer dans notre monde historique et social? Quel est le bût vers lequel nous marchons, poussés par cette loi suprême et fatale de transformation incessante, et qui dans la société humaine s’appelle le progrès?

Voila les seules questions qui nous soient accessibles, les seules qui puissent et qui doivent être réellement embrassées, étudiées et résolues par l’homme. Ne formant <[ill. je viens de le dire,>, qu’un point imperceptible dans la question illimitée et indéfinissable de l’Univers, ces questions humaines et terrestres offrent tout de même à notre esprit un monde réellement infini, non dans le sens divin, c’est à dire abstrait de ce môt, non comme l’Etre suprême créé par l’abstraction religieuse; infini, au contraire, par la richesse de ses détails, qu’aucune observation, aucune science ne sauront jamais épuiser.

Pour connaître ce monde, notre monde infini, la seule abstraction ne suffirait pas. Abandonnée à elle-même, elle nous <conduirait> reconduirait infailliblement à l’Etre suprême, à Dieu, au Néant, comme elle l’a déjà fait dans l’histoire, ainsi que je m’en vais l’expliquer bientôt. Il faut, tout en continuant d’appliquer cette faculté d’abstraction, sans laquelle# |9 nous ne pourrions nous élever jamais, d’un ordre de choses inférieur à un ordre de choses supérieur ni par conséquent <nous> comprendre la hiérarchie naturelle des êtres, il faut que notre esprit se plonge en même temps, avec respect et amour, dans l’étude minutieuse des détails et des infiniment petits, sans laquelle nous ne pourrons jamais concevoir la réalité vivante des êtres. Ce n’est donc qu’en unissant ces deux facultés, ces deux actions de l’esprit en apparence si contraires: l’abstraction et l’analyse scrupuleuse, attentive et patiente des détails que nous pourrons nous élever à la conception réelle de notre monde. Il est évident que, si notre sentiment et notre imagination peuvent nous donner une image, une représentation plus ou moins fausse de ce monde, la science seule <pourra> pourra nous en donner une idée claire et précise.

Quelle est donc cette curiosité impérieuse qui pousse l’homme à reconnaître le monde qui l’entoure, à poursuivre avec une infatigable passion les secrets de cette nature dont il est lui-même, sur cette terre, <le dernier et> la dernière et la plus parfaite création? Cette curiosité est-elle un simple luxe, un agréable passe-temps, ou bien l’une des principales nécessités inhérentes à son être? Je n’hésite pas à dire que de toutes les nécessités qui constituent la nature de l’homme, c’est la plus humaine, et que l’homme <ne devient réellement homme> ne se distingue effectivement des animaux de toutes les autres espèces que par ce besoin inextinguible de savoir, qu’il ne devient réellement et complètement homme, que par <la [ill.]> le réveil et par la satisfaction progressive de cet immense besoin de savoir. Pour se réaliser dans la plénitude de son être, l’homme doit se reconnaître, et il ne se reconnaîtra jamais d’une manière complète et réelle tant qu’il n’aura pas reconnu la nature qui l’enveloppe et dont il est le produit. A moins donc de renoncer à son <humanité> humanité, l’homme doit savoir, il doit pénétrer par sa pensée tout le monde réel, et sans espoir# |10 de pouvoir jamais en atteindre le fond, il doit en approfondir toujours davantage la coordonnance et les lois, car <notre> son humanité n’est qu’à ce prix. Il lui en faut reconnaître toutes les régions inférieures, antérieures et contemporaines à lui-même, toutes les évolutions mécaniques, physiques, chimiques, géologiques, végétales et animales, c’est à dire toutes les causes et toutes les conditions de sa propre naissance, de son existence et de son développement; afin qu’il puisse comprendre sa propre nature et sa mission sur cette terre, sa patrie et son théatre unique; afin que dans ce monde de l’aveugle fatalité, il puisse inaugurer son monde humain, le monde de la liberté.

Telle est la tache de l’homme: Elle est inépuisable, elle est infinie et bien suffisante pour satisfaire les esprits et les coeurs les plus fiers et les plus ambitieux. Etre instantané et imperceptible, perdu au milieu de l’océan sans rivages de la transformation universelle, avec une éternité ignorée derrière lui, et une éternité inconnue devant lui, l’homme pensant, l’homme actif, l’homme conscient de son humaine <missi> destinée, reste calme et fier dans le sentiment de sa liberté, qu’il conquiert, en s’émancipant lui-même par le travail, par la science, et en émancipant, en révoltant au besoin, [intercalé: autour de lui] tous les hommes, ses semblables, ses frères <qui l’entourent>. Si vous lui demandez après cela son intime pensée, son dernier môt sur l’unité réelle de l’Univers, il vous dira que c’est l’éternelle transformation, un mouvement <<diversifié et à cause [quelques mots illisibles] ordonné en lui même, mais sans infiniment détaillé, [ill.] et diversifié en lui-même , mais sans commencement, sans limite et sans fin>> infiniment détaillé, diversifié et à cause de cela même, ordonné en lui même, mais n’ayant néanmoins ni commencement, ni limites, ni fin. C’est donc le contraire absolu de <toute> la Providence: la négation de Dieu.

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|11On comprend que dans l’univers ainsi entendu, il ne puisse être question ni <de lois> d’idées antérieures, ni de lois préconçues et préordonnées. Les idées, [intercalé: y compris celle de Dieu,] n’existent sur cette terre qu’autant qu’elles ont été produites par le cerveau. On voit donc qu’elles viennent beaucoup plus tard que les faits naturels, beaucoup plus tard que les lois qui gouvernent ces faits. Elles sont justes, lorsqu’elles sont conformes à ces lois, fausses lorsqu’elles leur sont contraires. Quant aux lois de la nature, elles ne se manifestent sous cette forme idéale ou abstraite de lois que pour l’intelligence humaine, lorsque reproduites par <le> notre cerveau <humain>, sur la base <d’un> d’observations plus ou moins exactes des choses, des phénomènes et de la succession des faits, elles prennent cette forme d’idées humaines <spontanées> quasi-spontanées. Antérieurement à la naissance de la pensée humaine, elles ne sont reconnues <par> comme des lois par personne, et n’existent qu’à l’état de procédés réels de la nature, procédés qui, comme je viens de le dire plus haut, sont toujours déterminés par un concours indéfini de conditions particulières, d’influences et de causes qui se répètent régulièrement. Ce mot nature <Mais puisqu’il existe un ordre> exclue par conséquent toute idée mystique ou métaphysique de substance, de cause finale ou de création providentiellement combinée et dirigée.

Mais puisqu’il existe un ordre dans la nature, il doit y avoir eu nécessairement un ordonnateur, dira-t-on? Pas du tout. Un ordonnateur, fut-il un Dieu, n’aurait pu qu’entraver par son arbitraire personnel l’ordonnance naturelle et le développement logique des choses; et nous savons bien que la propriété principale des Dieux de toutes les religions, c’est d’être précisement supérieurs, c’est à dire contraires à toute logique naturelle et de ne reconnaître qu’une seule logique: celle de l’absurdité et de l’iniquité.<<[[ Dire que Dieu n’est pas contraire à la logique, c’est affirmer qu’il lui est absolument identique, qi’il n’est lui même rien que la logique, rien que ce <dévelo> courant]]>> Car qu’est ce que la logique, si ce n’est# |12 le développement naturel <des faits et> des choses, ou bien le procédé naturel par lequel beaucoup de causes déterminantes, inhérentes à ces choses, produisent des faits nouveaux? [[ <<Dire que Dieu ne soit pas contraire à la logique, c’est affirmer qu’il est lui-même, complètement logique, qu’il n’est rien en dehors de la logique, [intercalé: ne <[ill.]> en lui rien qui soit qui [ill.], ou ce qui veut dire la même chose en dehors de la logique] et que lui étant <complè> absolument identique, il n’est lui-même rien que la logique, rien>> Dire que Dieu ne soit pas contraire à la logique, c’est affirmer que, dans toute l’extension de son être, il est complètement logique; qu’il ne contient en lui rien qui soit audessus, ou, ce qui veut dire la même chose, en dehors de la logique; que par conséquent, lui-même, il n’est rien <quel> que la logique, rien que ce courant ou ce développement naturel des choses réelles; c’est dire que Dieu n’existe pas. L’existence de Dieu ne peut donc avoir d’autre signification que celle de la négation des lois naturelles; d’où résulte ce dilemme inévitable: Dieu est, donc il n’y a point de lois naturelles, il n’y a point d’ordre dans la nature, le monde présente un chaos. <Le monde> ou bien, le monde est ordonné en lui-même, donc Dieu n’existe pas.]] Par conséquent, il me sera permis d’énnoncer cet axiome si simple et en même temps si décisif:

Tout ce qui est naturel est logique, et tout ce qui est logique ou bien se trouve déjà réalisé ou bien devra être réalisé dans le monde naturel, y compris le monde social. [[Il ne résulte aucunément de là que tout ce qui est logique ou naturel soit, au point de vue humain, nécessairement utile, bon et juste. <Tous> Les grandes catastrophes naturelles: les tremblements de terre, les erruptions de volcans, les inondations, les tempêtes, les maladies pestilentielles qui dévastent et détruisent des cités et des populations tout entières, sont certainement des faits naturels produits logiquement par un concours de causes naturelles, mais personne ne dira qu’elles sont bienfaisantes pour l’humanité. Il en est de même des faits qui se produisent dans l’histoire: les plus horribles institutions divines et humaines; tous les crimes passés et présents des chefs, de ces soi-disant bienfaiteurs et tuteurs de notre pauvre espèce humaine, et la désespérante stupidité des peuples qui obéissent à leur joug; les exploits actuels des Napoléon III, des Bismark, des Alexandre II et de tant d’autres souverains ou hommes politiques et militaires de l’Europe, et la lacheté incroyable de cette bourgeoisie de tous les pays qui les encourage, les soutient, tout en les abhorrant du fond de son coeur; tout cela présente une série de faits naturels produits par des causes naturelles, et [en marge: par conséquent très logiques, ce qui ne les empêche pas d’être excessivement funestes à l’humanité.]]]

Mais si les lois du monde naturel et social [[[en marge: Je suis l’usage établi, en séparant en quelque sorte le monde social du monde naturel. Il est évident que l’humaine société, considérée dans toute l’étendue et dans toute la largeur de son développement historique, est aussi naturelle, et aussi complètement subordonnée à toutes les lois de la nature, que le monde animal et végétal, par exemple, dont elle est la dernière et la plus haute expression sur cette terre.]]] n’ont été créées ni ordonnées par personne, pourquoi et comment existent-elles? Qu’est ce qui leur donne ce caractère invariable? Voila une question qu’il n’est pas dans ma puissance de résoudre, et à laquelle, que je sache, personne n’a encore trouvé et ne trouvera sans doute jamais de réponse. Je me trompe: les théologiens et les métaphysiciens ont bien essayé d’y répondre par la supposition d’une cause première suprême, d’une Divinité créatrice des mondes, ou au moins, comme disent les métaphysiciens panthéistes,# |13 par celle d’une âme divine ou d’une pensée absolue, incarnée dans l’univers et se manifestant par le mouvement et la vie de tous les êtres qui naissent et qui meurent en son sein. <L’une et l’autre> Aucune de ces deux suppositions ne supporte <pas> la moindre critique. Il m’a été facile de prouver que celle d’un Dieu, créateur des lois naturelles et sociales contenait en elle même la négation complète de ces lois, rendait leur existence même c’est à dire leur réalisation et leur efficacité, impossible; qu’un Dieu ordonnateur de ce monde devait nécessairement y produire l’anarchie, le chaos; que par conséquent, l’un ou l’autre, ou bien Dieu, ou bien <Dieu n’existe> les lois de la nature n’existent pas; et comme nous savons d’une manière certaine, par l’expérience de chaque [intercalé: jour] et par la science, qui n’est autre chose que l’expérience systématisée des siècles, que ces lois existent, nous devons en conclure que Dieu n’existe pas.

En approfondissant le sens de ces mots: lois naturelles, nous trouverons donc qu’il exclue d’une manière absolue l’idée et la possibilité même d’un créateur, d’un ordonnateur et d’un législateur. Parce que l’idée d’un législateur exclue à son tour d’une manière tout aussi absolue celle de l’inhérence des lois aux choses; et du moment qu’une loi n’est pas inhérente <à la chose> aux choses qu’elle gouverne, elle est nécessairement, par rapport à <cette chose> ces choses, une loi arbitraire, c’est à dire fondée non sur leur propre nature, mais sur la pensée et sur la volonté du législateur. Par conséquent, toutes les lois qui émanent d’un législateur, soit humain, soit divin, soit individuel soit collectif, et fut-il même nommé par le suffrage universel, sont des lois despotiques, <étran> nécessairement étrangères et hostiles aux hommes et aux choses qu’elles doivent diriger: ce ne sont pas des lois, mais des# |14 décrets, auxquels on obéit non par nécessité intérieure et par tendance naturelle, mais parce qu’on y est obligé par une force extérieure, soit divine, soit humaine; des arrêtés arbitraires, <auxquelles> auxquels l’hypocrisie sociale, plutôt inconsciente que consciente, donne arbitrairement le nom de loi.

Une loi n’est <une loi naturelle, une loi> réellement une loi naturelle que lorsqu’elle absolument inhérente aux choses qui la manifestent à notre esprit; <lors> que lorsqu’elle constitue leur propriété, leur propre nature plus ou moins déterminée, et non la nature universelle et abstraite <d’une> de je ne sais quelle substance <divine et nécessairement extramondiale> divine ou d’une pensée absolue; <[ill.]> substance et pensée nécessairement <extramondiales> extramondiales, surnaturelles et illogiques, parce que si elles ne l’étaient pas, elles <devraient se perdre> s’anéantiraient dans la réalité et dans la logique naturelle des choses. Les lois naturelles sont les procédés plus ou moins [intercalé: particuliers,] naturels et réels par lesquels toutes les choses existent, et au point de vue théorique, elles sont la seule explication possible des choses. Donc qui veut [intercalé: les] comprendre <quelquechose> <aux choses de ce monde> doit renoncer une fois pour toutes et au Dieu personnel des théologiens et à la Divinité impersonnelle des métaphysiciens.

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Mais de ce que nous pouvons nier avec une pleine certitude l’existence d’un divin législateur, il ne suit pas du tout que nous puissions nous rendre compte de la manière dont se sont établies les lois naturelles et sociales dans le monde. Elles existent, elles sont inséparables du monde réel, de cet ensemble de choses et de faits, dont nous sommes nous mêmes les produits, les effets, sauf à devenir [intercalé: aussi,] à notre tour, <aussi> des causes relatives d’êtres, <des> de choses et de faits nouveaux. Voila tout ce que nous savons, et je pense, tout ce que nous pouvons savoir. D’ailleurs comment pourrions nous trouver la cause première, puisqu’elle n’existe pas; ce que nous avons appelé la Causalité universelle, n’étant elle même qu’une# |15 Résultante de toutes les causes particulières agissantes dans l’Univers. Demander pourquoi les lois naturelles existent, ne serait-ce donc pas la même chose, que de demander pourquoi existe cet Univers, en dehors duquel il n’y a rien <?> pourquoi l’Etre est? c’est absurde.

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En obéissant aux lois de la nature, ai-je dit, l’homme n’est point esclave, puisqu’il n’obéit qu’à des lois qui sont <inhéritu> inhérentes à sa propre nature, aux conditions mêmes par lesquelles il existe et qui constituent tout son être: en leur obéissant, il obéit à soi-même.

Et pourtant il existe au sein de cette même nature un <double joug, un double> esclavage dont l’homme est tenu de se libérer sous peine de renoncer à son humanité<. Le premier de ces jougs est>; c’est celui du monde naturel qui l’entoure et qu’on nomme habituellement la nature extérieure. C’est l’ensemble des choses, des phénomènes et des êtres vivants qui l’obsèdent, l’enveloppent constamment de toutes parts, sans lesquels et en dehors lesquels, il est vrai, il ne saurait vivre un seul instant, mais qui néanmoins semblent conjurés contre lui, de sorte qu’à chaque instant de sa vie, il est forcé de défendre contre eux son existence. L’homme ne peut se passer de ce monde extérieur, parce qu’il ne peut vivre qu’en lui et ne peut se nourrir qu’à ses frais; et en même temps, il doit se sauvegarder contre lui, parce que ce monde semble vouloir toujours le dévorer à son tour.

Considéré à ce point de vue, le monde naturel nous présente le tableau meurtrier et sanglant d’une lutte acharnée et perpétuelle: de la lutte pour la vie. L’homme n’est pas seul à combattre: tous les animaux,# |16 tous les êtres vivants, que dis-je, toutes les choses qui existent, quoique d’une manière beaucoup moins apparente, portant en elles, comme lui, le germe de leur propre destruction et pour ainsi dire, leur propre ennemi, cette même fatalité naturelle qui les produit, les conserve et les détruit à la fois en leur sein, luttent comme lui, chaque cathégorie de choses, chaque espèce végétale et animale ne vivant qu’au détriment de toutes les autres; l’une dévore l’autre, de sorte que, ainsi que je l’ai dit autre part, “le monde naturel peut être considéré comme une sanglante hécatombe, comme une tragédie lugubre <évite> créée par la faim. Il est le théatre constant d’une lutte sans merci et sans trêve<, de la lutte pour>. Nous n’avons pas à nous demander pourquoi cela est ainsi, et nous n’en sommes nullement responsables. Nous trouvons cet ordre de choses établi lorsque nous naissons à la vie. C’est notre point de départ naturel, et nous n’avons à faire autre chose qu’à constater le fait et qu’à nous convaincre que depuis que le monde existe il en a toujours été ainsi et que, selon toutes les probabilités, il n’en sera jamais autrement dans le monde animal. L’harmonie s’y établit par la lutte: par le triomphe des uns, par la défaite et par la mort des autres, par la souffrance de tous… Nous ne disons pas avec les chrétiens que cette terre est une vallée de douleurs; il y a des plaisirs aussi, autrement les êtres vivants ne tiendraient pas tant à la vie. Mais nous devons convenir que la Nature n’est pas du tout aussi tendre mère qu’on le dit et que pour vivre, pour se conserver en son sein, ils ont besoin d’une singulière énergie. Car dans ce monde naturel les forts vivent et les faibles succombent, et les premiers ne vivent que parce que les autres succombent.$2$# -Telle est la loi# |17 # |18 # |19 # |20 # |21 suprême du monde animal. Est-il possible que cette loi fatale soit celle du monde humain et social?”

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Hélas! La vie tant individuelle que sociale de l’homme n’est d’abord rien que la continuation la plus immédiate de la vie animale. Elle n’est autre chose que cette même vie animale, mais seulement compliquée d’un élément nouveau: La faculté de penser et de parler.

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L’homme n’est pas le seul animal intelligent sur la terre. Bien loin de là; la psychologie comparée nous démontre qu’il n’existe point d’animal qui soit absolument dénué d’intelligence, et que plus une espèce, par son organisation et surtout par le développement de son cerveau, se rapproche de l’homme, plus son intelligence se développe et s’élève aussi. Mais dans l’homme seul elle arrive à ce qu’on appelle proprement la faculté de penser, c’est à dire de comparer, de séparer et de combiner entre elles les représentations des objets tant extérieurs qu’intérieurs qui nous sont <données> données par nos sens, d’en former des groupes; puis de comparer et de combiner encore entre eux ces groupes qui ne sont plus des êtres réels, <qui nous soient d> ni des représentations d’objets perçus par nos sens, mais des notions abstraites, formées et classées par le travail de notre esprit, et qui, retenues par notre mémoire, autre faculté du cerveau, deviennent le point de départ ou la base de ces conclusions que nous appelons les idées.# Toutes ces <faculté> <fonctions> fonctionnements de notre# |22 cerveau auraient été impossibles, si l’homme n’était doué d’une autre faculté complémentaire et inséparable de celle de penser: de la faculté d’incorporer et de fixer pour ainsi dire, jusque dans leurs variations et leurs modifications les plus fines et les plus compliquées, toutes ces opérations de l’esprit, tous ces agissements matériels du cerveau, par des signes extérieurs: si l’homme, en un môt n’était doué de la faculté de parler. Tous <les> les autres animaux ont un langage aussi, qui en doute;# |23 mais de même que leur intelligence ne s’élève jamais audessus des représentations matérielles, ou tout au plus audessus d’une toute première comparaison et combinaison de ces représentations entre elles, de même leur langage, dénué d’organisation et incapable de développement,# |24 n’exprime que des sensations ou des notions matérielles, jamais des idées. Je puis donc dire, sans crainte d’être réfuté, que de tous les animaux de cette terre, l’homme seul pense et parle.

Seul il est doué de cette puissance d’abstraction qui, sans doute fortifiée et développée dans l’espèce humaine par le travail des siècles, en l’élevant successivement en lui-même, c’est à dire dans sa pensée et <par elle seulement, audessus de tous les> seulement par l’action abstractive de sa pensée, audessus de tous les# |25 objets qui l’environnent et même audessus de lui-même en tant qu’individu et espèce, lui permet de concevoir ou de créer l’idée de la Totalité des Etres, de l’Univers [intercalé: et] de l’Infini absolu: idée complètement abstraite, vide de tout contenu et comme telle, identique au Néant, sans doute, mais qui tout de même s’est montrée toute-puissante dans le développement historique de l’homme, <parce qu’étant une des causes> parce qu’ayant été une des causes principales de toutes ses conquêtes et en même temps de# |26 toutes ses divagations, de ses malheurs et de ses crimes postérieurs, elle l’a arraché aux prétendues béatitudes du paradis animal, pour le jeter dans les triomphes et dans les tourments infinis d’un développement sans bornes…

Grâce à cette puissance d’abstraction, l’homme, en s’élevant audessus de la pression immédiate que les objets extérieurs exercent sur l’individu, peut les comparer les uns avec les autres et observer leurs rapports mutuels: voila le commencement de l’analyse et de la science expérimentale. Grâce à cette même faculté, l’homme se dédouble pour ainsi dire, et, se séparant de lui même en lui-même, il s’élève en quelque sorte audessus de ses propres mouvements intérieurs, audessus des sensations qu’il éprouve, des instincts, des appetits, des désirs qui s’éveillent en lui, aussi bien que des tendances affectives qu’il ressent; ce qui lui donne la possibilité de les comparer entre eux, de même qu’il compare les objets et les mouvements extérieurs, et de prendre parti pour les uns contre les autres, selon l’idéal de justice et de <bien> bien, ou selon la passion dominante, que l’influence de la société et des circonstances particulières ont développés <en lui> et fortifiés en lui<, ou bien>. Cette puissance de prendre parti en faveur d’un ou de plusieurs moteurs, <déterminés> qui agissent en lui dans un sens déterminé, contre d’autres moteurs également intérieurs et déterminés, s’appelle la volonté.

Ainsi expliqués et compris, l’esprit de l’homme et sa volonté ne <prés> se présent plus comme des puissances absolument autonomes, indépendantes du monde matériel et capables, en créant, l’un des pensées, l’autre, des actes spontanés, de rompre l’enchaînement <universel> fatal des <causes> effets des causes qui constitue la solidarité universelle des mondes. L’un et l’autre apparaissent au contraire comme des forces <d’une> dont l’indépendance est# |27 excessivement relative, parce que tout aussi bien que la force musculaire de l’homme, ces forces ou ces capacités nerveuses se forment dans chaque individu par un concours de circonstances, d’influences et d’actions extérieures, matérielles et sociales, absolument indépendantes et de sa pensée et de sa volonté. Et tout aussi bien que nous devons rejeter la possibilité de ce que les métaphysiciens nomment les idées spontanées, nous devons rejeter aussi les actes spontanés de la <volonté> volonté <humaine>, le libre arbitre et la responsabilité morale de l’homme, dans le sens théologique, métaphysique et juridique de ce môt.

<<<L’homme> <Chaque [intercalé: homme] à sa naissance ayant été le produit matériel> <Pour [ill.] voudrais, pourtant, mais il [ill.]> d’une quantité innombrable de causes matérielles, d’où pourrait lui venir, a lui, chaînon passager et à peine perceptible de l’enchaînement universel de tous les être passés, présents et futurs, la puissance de rompre par un acte volontaire cette toute-puissance <et infini> solidarité? Reconnaissons donc une fois pour toutes [intercalé: que] vis-à-vis de la nature, <sa> notre mère, qui <lui> nous donne la <vie> vie [intercalé: avec toutes] et toutes les facultés dont <il se montre si fier> nous sommes si fiers, qui <le> nous nourrit, <l’> nous élève, <l’embrasse, le pénètre>, nous enveloppe, et nous pénètre jusque dans la moelle de nos os et jusqu’aux plus intimes profondeurs de <son propre> notre être intellectuel et moral et qui finit toujours <par l’étouffer dans son embrassement maternel pour l’homme il n’est point de révolter possible.>>>

Chaque homme a sa naissance et pendant toute la durée de son développement, de sa vie, n’étant autre chose que la résultante d’une quantité innombrable d’actions, de circonstances et de conditions innombrables, matérielles et sociales, qui continuent de le produire tant qu’il vit, d’où lui viendrait, à lui, chaînon passager et à peine perceptible de l’enchaînement universel de tous les êtres passés, présents et à venir, la puissance de rompre par un acte volontaire cette éternelle et omnipotente solidarité, le seul être universel et absolu qui existe [intercalé: réellement,] mais qu’aucune imagination humaine ne saurait embrasser? Reconnaissons donc, une fois pour toutes, que vis à vis de cette universelle nature, notre mère, qui nous forme, nous élève, nous enveloppe, nous pénètre jusque dans la moelle de nos ôs et jusqu’aux plus intimes profondeurs de notre être intellectuel et moral, et# |28 <<Personne ne parle de libre arbitre des animaux. Tous s’accordent en ceci: que les animaux à chaque instant et dans tous les actes de leurvie sont déteminés par des causes qui sont indépendantes de leur pensée et de leur volonté, qu’ils suivent seulement l’impulsion que leur donne la nature, tout extérieure. Qu’ils n’ont aucune possibilité d’interrompre par des pensées ou par des <actes> actes>> qui finit toujours par nous étouffer dans son embrassement maternel, il n’est pour nous, ni d’indépendance ni de révolte possible.

Il est vrai, que par la connaissance et par l’application réfléchie des lois de la nature, l’homme s’émancipe graduellement, mais non de ce joug universel que portent avec lui tous les êtres vivants et toutes les choses qui existent, qui se produisent et qui disparaissent dans le monde; il se délivre seulement de la pression brutale qu’exerce sur lui son monde extérieur, matériel et social, y compris toutes les chôses et tous les hommes qui l’entourent. Il domine les choses par la science et par le travail; quand au <despot> joug arbitraire des hommes, il le renverse par les révolutions. Tel est donc l’unique <et le vrai> sens rationnel de ce môt liberté: c’est la domination sur les choses extérieures, fondée sur l’observation respectueuse des lois de la nature; c’est l’indépendance vis à vis des prétentions et des actes despotiques des hommes; c’est la science, le travail, la révolte politique, c’est enfin l’organisation à la fois réfléchie et libre du milieu social, conformement aux lois naturelles qui sont inhérentes à toute humaine société. La première et la dernière condition de cette liberté restent donc toujours la soumission la plus absolue à l’omnipotence de la nature, notre mère, et l’observation, l’application la plus rigoureuse de ses lois.

Personne ne parle du libre arbitre des animaux. Tous s’accordent en ceci, que les animaux, à chaque instant de leur vie et dans chacun de leurs actes, sont déterminés par des causes indépendantes de leur pensée et de leur volonté; qu’ils suivent fatalement l’impulsion qu’ils reçoivent tant <de la nature ext> du monde extérieur que de leur propre nature intérieure;# |29 qu’ils n’ont aucune possibilité en un môt, d’interrompre par leurs idées et par les actes spontanés de leur volonté le courant universel de la vie, et que par conséquent il n’existe pour eux aucune responsabilité ni juridique ni morale. [[Cette idée de l’irresponsabilité morale des animaux est admise par tous. Mais elle n’est pas conforme en tous points à la vérité. Nous pouvons nous en assurer par l’expérience de chaque jour, <par> dans nos rapports avec les animaux apprivoisés et dressés. Nous les élevons non en vue de leur utilité et de leur moralité propre, mais conformement à nos intérets et nos buts; nous les habituons à dominer, à contenir leurs instincts, leurs désirs, c’est à dire nous développons en eux une force intérieure qui n’est autre chose que la volonté. Et lorsqu’ils agissent contrairement aux habitudes que nous avons voulu leur donner, nous les punissons; donc nous les considérons, <comme des êtres> [en marge: nous les traitons comme des êtres responsables, capables de comprendre qu’ils ont enfreint la loi que nous leur avons imposée, et nous les soumettons à une sorte de juridiction domestique – Nous les traitons en un môt comme le bon Dieu des chrétiens traite les hommes – avec cette différence que nous le faisons pour notre utilité, lui pour sa gloire… nous pour satisfaire notre égoïsme, lui pour contenter et nourrir son infinie vanité.]]] Et pourtant, tous les animaux sont incontestablement doués et d’intelligence et de volonté. Entre ces facultés animales et les facultés correspondantes de l’homme, il n’y a qu’une différence quantitative, une différence de degrés. Pourquoi donc déclarons nous <l’animal abs> l’homme absolument <irresponsable> responsable et l’animal absolument irresponsable?

Je pense que l’erreur ne consiste pas dans cette idée de responsabilité qui existe d’une manière très réelle non seulement pour l’homme, mais pour tous les animaux aussi, sans en excepter aucun, quoique à différents degrés pour chacun; elle consiste dans le sens absolu que notre vanité humaine, soutenue par une aberration théologique et métaphysique, donne à la responsabilité humaine. Toute l’erreur est dans ce mot: absolu. L’homme n’est pas absolument responsable et l’animal n’est pas absolument irresponsable. La responsabilité de l’un comme de l’autre est relative au degrés de réflexion dont il est capable.

Nous pouvons accepter comme un <axtiome [ill.] et certain> <axtiome> axiome général, que ce qui n’existe pas dans le monde animal, au moins à l’état de germe, n’existe et <réexistera> ne se produira jamais dans le monde humain,# |30 [au verso de cette page: <<le courrant universel de la vie, et que par conséquent pour les animaux il n’existe aucune responsibilité ni juridique ni morale>># |31 l’humanité n’étant rien que le dernier développement de l’animalité sur cette terre. Donc, s’il n’y avait pas de responsabilité animale, il ne pourrait y avoir aucune responsabilité humaine, l’homme étant d’ailleurs soumis à <l’omn> l’absolue omnipotence de la nature, tout aussi bien que <le dernier animal> l’animal le plus imparfait de cette terre; de sorte qu’au point de vue absolu, les animaux et l’homme sont également irresponsables.

Mais la responsabilité relative existe certainement à tous les degrés de la vie animale; imperceptible dans les espèces inférieures, elle est déjà très prononcée dans les animaux doués d’une organisation supérieure. Les bettes élèvent leurs enfants, elles en développent à leur manière l’intelligence, c’est à dire la compréhension ou la connaissance des choses, et la volonté, c’est à dire cette faculté, cette force intérieure qui nous permet de contenir nos mouvements instinctifs; elles punissent même avec une tendresse paternelle la désobéissance de leurs petits. Donc il y’a chez les animaux mêmes un commencement de responsabilité morale.

La volonté, aussi bien que l’intelligence, n’est donc pas une étincelle mystique, immortelle et divine tombée miraculeusement du ciel sur la terre, pour animer des morceaux de chair, des cadavres. C’est le produit de la chair organisée et vivante, le produit de l’organisme animal <et humain>. Le plus parfait <de ces organismes est l’organisme humain,> organisme est celui de l’homme; et par conséquent c’est dans l’homme que se trouvent l’intelligence et la volonté relativement les plus parfaites, et surtout les plus capables de perfectionnement, de progrès.

<<La volonté [intercalé: qui avec l’intelligence constitue la puissance morale de l’homme est,] aussi bien que l’intelligence, <est> une faculté nerveuse de l’organisme animal, de même que la force physique est une faculté musculaire de ce même organisme. Toutes les trois forces: <physique, puissance> force physique, puissance de l’esprit et puissance de la volonté>>

La volonté de même que l’intelligence est une faculté nerveuse de l’organisme animal, et a pour organe spécial principalement le cerveau; de même que la force# |32 force <matérielle> physique ou proprement animale est une faculté musculaire de ce même organisme, et quoique répandue dans tout le corps, elle a pour organes principalement actifs les pieds et les bras. Le fonctionnement nerveux qui constitue proprement l’intelligence et la volonté et qui est matériellement différent, [intercalé: tant par son organisation spéciale que par son objet,] du fonctionnement musculaire de l’organisme animal, et pourtant tout aussi matériel que ce dernier. Force musculaire ou physique et force nerveuse, ou force de l’intelligence et force de la volonté, ont ceci de commun, que, premièrement, chacune d’elles dépend avant tout de l’organisation de l’animal, <et> organisation qu’il apporte en naissant et qui est par conséquent le produit d’une foule de circonstances et de causes qui ne lui sont pas [intercalé: même] seulement extérieures, mais antérieures; et <deuxièmement> que deuxièmement, toutes sont <également développable> capables d’être développées par la gymnastique ou par l’éducation, ce qui nous les présente encore une fois comme des produits d’influences et d’actions extérieures.

Il est clair<e> que n’étant <atre choses que des> tant sous le rapport de leur nature que sous celui de leur intensité, rien que des produits de causes tout à fait indépendantes d’elles, toutes ces forces n’ont elles-mêmes qu’une indépendance tout-à-fait relative, au milieu de cette causalité universelle qui constitue et embrasse les mondes… Qu’est ce que la force musculaire? C’est une puissance matérielle d’une intensité quelconque <et qui permet> formée dans l’animal par un concours d’influences ou de causes antérieures, et qui lui permet dans <ce moment> un moment donné d’opposer à la pression des forces extérieures une résistance, non absolue, mais relative quelconque.

Il en est absolument de même de cette force morale, que nous appelons la force de la volonté. Toutes les espèces d’animaux en sont douées à <différents degrés e> des degrés différents et cette différence est déterminée [intercalé: tout d’abord] par la nature particulière de leur organisme. <de tous les> Parmi tous les animaux de cette terre, l’espèce humaine en est douée à# |33 un degrés supérieur. Mais dans cette espèce elle-même tous les individus n’apportent pas en naissant une égale disposition volitive, la plus ou moins grande capacité de vouloir <dépend> étant <apporté à sa naissance par et détermi> préalablement déterminée en chacun par la santé <de son corps> et le développement normal de son corps et surtout par la plus <heur> ou moins heureuse conformation de son cerveau. Voici donc, dès le début, une différence dont l’homme n’est aucunement responsable. Suis-je coupable si la nature m’a doué d’une capacité de vouloir inférieure? Les théologiens et les métaphysiciens les plus enragés n’ôseront pas dire que ce qu’ils appellent les ames, c’est à dire que l’ensemble des facultés affectives, intelligentes et volitives que chacun apporte en naissant, soient égales.

Il est vrai que la faculté de vouloir, aussi bien que toutes les autres facultés de l’homme, <par> peuvent être développées par l’éducation, par une gymnastique qui lui est propre. Cette gymnastique habitue peu à peu les enfants, d’abord à ne point manifester immédiatement les moindres de leurs impressions, <et> ou à contenir plus ou moins les mouvements réactifs de leurs muscles, lorsqu’ils sont irrités par les sensations tant extérieures qu’intérieures qui leur sont transmises par les nerfs; plus tard, lorsqu’un certain degrés de réflexion, développé par une éducation qui lui est également propre, s’est formé dans l’enfant, cette même gymnastique, prenant à son tour un caractère de plus en plus réfléchi, appelant à son aide l’intelligence naissante de l’enfant et se fondant sur un certain degrés de force volitive qui s’est développé en lui, l’habitue à réprimer l’expression immédiate de ses sentiments et de ses desirs, et à soumettre enfin tous les mouvements volontaires de son corps aussi bien [intercalé: que] de ce qu’on appelle son âme, sa pensée même, ses paroles et ses actes, à un bût dominant, bon ou mauvais.

La volonté de l’homme ainsi développée, exercée, n’est évidemment de nouveau rien <qu’un produit> que le produit d’influences qui lui sont extérieures et qui s’exercent sur elle, qui la déterminent et la forment, indépendamment de ses propres résolutions. Un homme peut-il être rendu responsable de l’éducation, bonne ou [mauvaise]# |34 suffisante ou insuffisante, qu’on lui a donnée?

Il est vrai que lorsque <l’adolescent> dans l’adolescent ou le jeune homme, l’habitude de penser et de vouloir est arrivée, grâce à <l’éducation> cette éducation qu’il a reçue du dehors, à un certain degrés de développement, au point de constituer en quelque sorte une force intérieure, identifiée desormais à son être, il peut continuer son instruction et même son éducation morale lui-même, par une gymnastique pour ainsi dire spontanée de sa pensée et <de sa vol> même de sa volonté, aussi bien que de sa force musculaire; spontanée dans ce sens, qu’elle ne sera plus uniquement dirigée et déterminée par des volontés et des actions extérieures, mais aussi par cette force intérieure de penser et de vouloir qui, après s’être formée <en lui> et consolidée en lui par l’action passée de ces causes extérieures, devient à son tour un moteur plus ou moins actif et puissant, un producteur en quelque sorte indépendant des choses, des idées, des volontés, des actions qui l’entourent immédiatement.

L’homme peut devenir ainsi, jusqu’à un certain point, son propre éducateur, son propre instructeur et comme le Créateur de soi-même. Mais on voit qu’il n’acquiert par là qu’une indépendance tout-à fait relative et qui ne le soustrait aucunément à la dépendance fatale, ou si l’on veut à la solidarité absolue par laquelle, comme être existant et vivant, il est <enchaîné> irrévocablement enchaîné au monde naturel et social dont il est le produit, et dans lequel comme tout ce qui existe, après avoir été effet, et continuant de l’être toujours, il devient à son tour une cause relative de produits relatifs nouveaux.

Plus tard, j’aurai l’occasion de montrer que l’homme le plus développé sous le rapport de l’intelligence et de la volonté se trouve encore, par rapport à tous ses sentiments, ses idées et ses volontés, dans une dépendance quasi-absolue vis à vis du monde naturel et social qui l’entoure, et qui à chaque moment de son existence détermine les conditions de sa vie. Mais au point même où nous sommes arrivés, il est évident qu’il n’y a pas lieu à la responsabilité humaine, telle que les théologiens, les métaphysiciens et les juristes la conçoivent.

Nous avons vu que l’homme n’est nullement responsable# |35 ni du degrés des capacités intellectuelles et morales qu’il a apportées en naissant ni du genre d’éducation bonne ou mauvaise que ces facultés ont reçue avant l’age de sa virilité ou au moins de sa puberté. Mais nous voici arrivés à un point, où l’homme conscient de lui-même, et armé de facultés intellectuelles et morales déjà aguerries, grâce à l’éducation qu’il a reçue du dehors, devient en quelque sorte le producteur de lui-même, pouvant évidemment développer, étendre et fortifier lui-même son intelligence et sa volonté. Celui qui trouvant cette possibilité en lui-même n’en profite pas, n’est-il pas coupable?

Et comment le serait-il? Il est évident qu’au moment où il doit et <il> peut prendre cette résolution de travailler sur lui-même, il n’a pas encore commencé ce travail spontané, intérieur, <qui le fait> <en fera> qui fera de lui en quelque sorte [intercalé: le] Créateur de lui-même et [intercalé: le] produit de <son> sa propre <travail> action sur lui-même; en ce moment il n’est encore rien que le produit <du travail> de l’action <d’autrui> <d’autrui> d’autrui ou des influences extérieures qui l’ont amené à ce point; donc la résolution qu’il prendra dépendra non de la force de pensée et de volonté qu’il se sera donnée [intercalé: à] lui-même, puisque son propre travail n’a pas encore commencé, mais de celle qui lui aura été donnée tant par sa nature que par l’éducation, <qu’il> indépendamment de sa résolution propre; <Par conséquent> et la résolution bonne ou mauvaise qu’il prendra <sera encore> ne sera encore rien que l’effet ou le produit immédiat de cette éducation et de cette nature dont il n’est aucunement responsable; d’où il résulte que cette résolution ne peut nullement impliquer la responsabilité de l’individu qui la prend.$4$#

Il est évident que l’idée de la responsabilité humaine,# |36 idée toute relative, est inapplicable à <l’individu> l’homme pris <à part> isolément et considéré comme individu naturel, en dehors <de son> du développement collectif de la société. Considéré comme <individu> tel en présence de cette causalité universelle <au chaque être> au sein de laquelle tout ce qui existe est en même temps effet et cause, producteur et produit, chaque homme nous# |37 apparaît à chaque instant de sa vie comme un être absolument déterminé, incapable de rompre ou d’interrompre seulement le courant universel de la vie et par conséquent mis en dehors de toute responsabilité juridique. <Malgré et avec t> Avec toute cette conscience de lui-même qui produit en lui ce <mirage> mirage d’une prétendue spontanéité, <avec> malgré <son> cette intelligence et <sa> cette# |39 volonté qui sont les conditions indispensables de l’établissement de sa liberté vis-à-vis du monde extérieur, y compris les hommes qui l’entourent, l’homme, aussi bien que tous les animaux de cette terre, n’en reste pas moins soumis d’une manière absolue à l’universelle fatalité qui règne dans la nature.

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La puissance de penser et <de vouloir, ai-je dit> et la# |40 puissance de vouloir, ai-je dit, sont des puissances toutes formelles, qui n’impliquent pas nécessairement et toujours, l’une, la vérité, et l’autre, le bien. L’histoire nous montre l’exemple de beaucoup de penseurs très puissants qui ont radoté. De ce nombre ont été et sont encore aujourd’hui tous les# |41 théologiens, métaphysiciens, juristes, économistes, spiritistes et idéalistes de toutes sortes, passés et présents. Toutes les fois qu’un penseur, si puissant qu’il soit, raisonnera sur des bases fausses, il arrivera nécessairement à des conclusions fausses, et ces conclusions seront d’autant plus monstrueuses, qu’il aura mis de puissance# |42 à les développer.

Qu’est ce que la vérité? C’est la juste appréciation des choses et des faits, de leur développement ou de la logique naturelle qui se manifeste en eux. C’est la conformation aussi sévère que possible du mouvement de la pensée avec celui du <monde réel> monde réel qui est l’unique objet de la pensée. Donc toutes les fois que l’homme raisonnera sur les choses et sur les faits sans se soucier de leurs rapports réels et des conditions réelles de leur développement et de leur <existe> existence; ou bien, lorsqu’il bâtira ses spéculations théoriques sur des choses qui n’ont jamais existé, <et> sur des faits <qui n’ont> qui n’ont jamais pu se passer et qui n’ont qu’une existence tout <fictive dans l’imagination> imaginaire, toute fictive dans l’ignorance et dans la stupidité historique des générations passées, il battra nécessairement la campagne, quelque puissant penseur qu’il soit.

Il en est de même de la volonté. L’expérience nous démontre que la puissance de la volonté est bien loin d’être toujours la puissance du bien: les plus grands criminels, des hommes malfaisants au plus haut degrés, sont doués quelquefois de la plus grande puissance de volonté; et d’un autre côté, nous voyons assez souvent hélas! des hommes excellents, bons, justes, pleins de sentiments bienveillants, être privés de cette# |43 faculté. Ce qui prouve que la faculté de vouloir est une puissance toute formelle qui n’implique par elle-même ni le bien, ni le mal. – Qu’est ce que le Bien? et qu’est ce que le Mal?

Au point où nous en sommes arrivés, en continuant à considérer l’homme, en dehors de la société, comme un animal tout aussi naturel, mais plus parfaitement organisé que les animaux des autres espèces et capable de les dominer <par la supériorité de> grâce à l’incontestable supériorité de son intelligence et de sa volonté, la définition la plus générale et en même temps la plus générale du Bien et du Mal me paraît être celle-ci:

Tout ce qui est conforme aux besoins de l’homme et aux conditions de son développement et de sa pleine existence, pour l’homme, <et> mais pour l’homme seul, non sans doute pour l’animal qu’il dévore [[Nous verrons plus tard et nous savons déjà maintenant que cette définition du Bien et du Mal est <encore aujourd’hui> considérée encore aujourd’hui, comme la seule réelle, comme la seule sérieuse et valable par toutes les classes privilégiées, vis-à-vis du prolétariat qu’elles exploitent.]], c’est le Bien. Tout ce qui leur est contraire, c’est le Mal.

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Etant prouvé que la volonté animale, y compris celle de l’homme, est une puissance toute formelle, capable <de modifier jusqu’à un certain point>, comme nous le verrons plus <tard, de modifier, jusqu’à un certain point, [intercalé: tous] les rapports de l’animal> tard, par la connaissance que l’homme acquiert des lois de la nature, et seulement en s’y soumettant strictement dans ses actes, de modifier, jusqu’à un certain point, tant les rapports de l’homme avec les choses qui l’entourent, que ceux de ces choses entre elles, mais non de les produire, ni de créer le fond même de la vie animale; <<<étant prouvé> il est évident que ce n’est pas dans cette volonté, dans la puissance tout-à-fait relative, une fois mise en présence de la solidarité universelle des choses apparai>> étant prouvé que la puissance tout-à-fait relative de cette volonté, une# |44 fois qu’on la met en présence de la seule puissance absolue qui existe, celle de la causalité universelle, apparaît aussitôt comme l’absolue impuissance, ou comme une cause relative d’effets relatifs nouveaux, déterminée et produite par cette même <solidarité> causalité; il est évident que ce n’est [intercalé: pas] en elle, <<que nous devons chercher le puissant moteur mais dans <cette> la solidarité universelle>> que ce n’est pas dans la volonté animale, mais dans cette solidarité universelle et fatale des choses et des êtres que nous devons chercher le moteur puissant qui crée le monde animal et humain.

Ce moteur, nous ne l’appelons ni intelligence ni volonté; parce que réellement il n’a et ne peut avoir aucune conscience de lui-même, ni aucune détermination, ni résolution propre, n’étant pas même un être indivisible, substantiel et unique comme se le représentent les métaphysiciens, mais un produit lui-même et comme je l’ai dit déjà, la Résultante éternellement reproduite de toutes les transformations <mondiales> des êtres et des choses dans l’Univers. En un môt, ce n’est pas une <pensée> idée, mais un fait universel, au-delà duquel il nous est impossible de rien concevoir; et ce fait n’est point du tout un Etre immuable, mais au contraire, c’est le mouvement perpetuel se manifestant, se formant par une infinité d’actions et de réactions relatives: mécaniques, physiques, chimiques, géologiques, végétales, animales et <<à la fin – <pour> seulement pour nous, et seulement <jusqu’ici> jusqu’à présent, sur cette terre, à la fin>> humainement sociales. Comme résultant toujours <<de cette combinaison de mouvements rélatifs sans nombre et sans [ill.] ce moteur universel est aussi un tout puissant, qu’il est <fatal> fatal et aveugle. Il crée les>> de cette combinaison de mouvements relatifs sans nombre, ce moteur universel est <aussi> aussi tout-puissant qu’il est inconscient, fatal et aveugle.

Il crée les mondes, en même temps qu’il en est toujours le produit. Dans chaque règne de notre nature terrêstre, il se manifeste par des lois ou des manières de développement <qui [deux mots illisibles] propres> particulières. C’est ainsi que dans le monde <organi> inorganique, dans la formation géologique# |45 de notre <terre> globe il se présente comme l’action [intercalé: et la réaction] incessante de lois mécaniques, physiques et chimiques, qui semblent se réduire à une loi<s> fondamentale: celle de la pésanteur et du mouvement, [intercalé: ou bien] celle de <l’attraction matérielle> l’attraction matérielle, dont toutes les autres lois n’apparaissent plus alors que comme les manifestations ou transformations différentes. <C’es> Ces lois, comme je l’ai déjà observé plus haut, sont générales en ce sens qu’elles embrassent tous les phénomènes qui se produisent <dans le monde> sur la terre, réglant aussi bien les rapports et le développement de la vie organique: végétale, animale et sociale, que ceux de l’ensemble inorganique des choses.

Dans le monde organique, ce même moteur universel se manifeste par une loi nouvelle, qui est fondée sur l’ensemble de ces lois générales, et qui n’en est sans doute rien qu’une transformation nouvelle, transformation dont le secret nous échappe jusqu’ici, mais qui est une loi particulière en ce sens, qu’elle ne se manifeste que dans <tous> les êtres vivants: plantes et animaux, y compris l’homme. C’est la loi de la nutrition, consistant, pour me servir des expressions propres d’Auguste Comte: “1o dans l’absorption intérieure des matériaux nutritifs puisés dans le système ambiant, <2o l’exhalation à l’extérieur> et leur assimilation graduelle; 20 dans l’exhalation à l’extérieur des molécules, dès lors étrangères, qui se desassimilent nécessairement à mesure que cette nutrition s’accomplit”. [[Auguste Comte. Cours de Philosophie positive. Tome III – P. 464.]]

Cette loi est particulière en ce sens, ai-je dit, qu’elle ne s’applique pas aux choses du monde inorganique, mais elle est générale et fondamentale pour tous les êtres vivants. C’est la question de la nourriture, la grande question de l’économie sociale qui constitue la base réelle de tous les développements postérieurs de l’humanité.$5$#

Dans le monde proprement animal, le même moteur universel reproduit cette loi générique [intercalé: de la nutrition] qui est propre à tout ce qui est organisé sur cette terre, sous une forme particulière et nouvelle, en la combinant avec deux <propriétés> propriétés qui distinguent tous les animaux de toutes les plantes: celles de <l’irritabilité> de la sensibilité et <ces propriétés ne se rencontrent pas dans le monde végétal> de l’irritabilité,# |46 facultés évidemment matérielles, mais dont les facultés soi-disant idéales, celle du sentiment appelé moral pour le distinguer de la sensation physique, aussi bien que celles <de la pensée et de la> de l’intelligence et de la volonté, ne sont évidemment que la plus haute expression ou la dernière transformation. Ces deux propriétés, la sensibilité et l’irritabilité, ne se rencontrent que chez les animaux; on ne les retrouve pas dans les plantes: combinées avec la loi de la nutrition qui est commune aux uns et aux autres, <étant la loi fondament> étant la loi fondamentale de tout# |47 <<facultés évidemment matérielles, mais, dont les facultés soi-disantes idéales celles du sentiment, de la pensée et de sa volonté ne sont évidemment que la plus haute expression de transformation. Ces deux propriétés fondamentales du monde proprement animal, combinées avec la loi de la nutrition, en formant la loi générique qu’on ne retrouve dans aucune plante, combinées avec cette loi de la nutrition qui est commune aux uns, comme aux autres, étant la la loi fondamentale de tout>> organisme vivant, constituent par cette combinaison la loi particulière générique de tout le monde animal. Pour éclaircir ce sujet, je citerai encore quelques mots d’Auguste Comte: “<Il ne faut jamais perdre de vue la double liaison intime> de la vie animale avec la vie organique (végétale), qui lui fournit constamment une base preliminaire indispensable, et qui, en même temps, lui constitue un bût general non moins necessaire. <On n’a plus besoin d’insister> aujourd’hui sur le premier point, qui a été mis en pleine <analyse> évidence par de saines analyses physiologiques; il est bien reconnu maintenant, <que> que, pour se mouvoir et pour sentir, l’animal doit d’abord vivre, dans la plus simple acception de ce môt, c’est à dire végéter; et qu’aucune suspension complète de cette vie végétale ne saurait, en aucun cas, être conçue, sans entraîner, de toute nécessité, la cessation simultanée de la vie animale. Quant au second aspect, jusqu’ici beaucoup moins éclairci, <et on peut> chacun peut aisement reconnaître, soit pour les phénomènes d’irritabilite ou pour ceux de la sensibilite, qu’ils sont essentiellement dirigés, a un degré quelconque de l’échelle animale, par les besoins generaux de la vie organique, dont ils perfectionnent le mode fondamental, soit en lui procurant de meilleurs matériaux, soit en prévenant ou écartant les influences défavorables: les fonctions intellectuelles et morales n’ont point elle-memes ordinairement d’autre office primitif. Sans une telle destination générale, l’irritabilité dégénererait nécessairement en une agitation désordonnée et la sensibilité en une vague contemplation: dès lors ou l’une ou l’autre détruirait bientôt l’organisme par un exercice immodéré, ou elles s’atrophieraient spontanement, faute de stimulation convenable. C’est# |48 c’est seulement dans l’espèce humaine, et parvenue même à un haut degré de civilisation, qu’il est possible de concevoir une sorte d’inversion de cet ordre fondamental, en se représentant, au contraire, la vie végétative comme essentiellement subordonnée à la vie animale, dont elle est seulement destinée à permettre le développement, ce qui constitue, ce me semble, la plus noble notion qu’on puisse se former de l’humanité proprement dite, distincte de l’animalité: encore une telle transformation ne devient-elle possible, sous peine de tomber dans un mysticisme très dangereux, qu’autant que, par une heureuse abstraction fondamentale, on transporte a l’espèce entière, ou du moins a la societé, le but primitif (celui de la nutrition et de la conservation de soi-même) qui, pour les animaux, est borné à l’individu, ou s’étend tout au plus <à la> momentanement à la famille”. [[Auguste Comte. Cours de Philosophie Positive. T.III p. 493-494.]]

Et dans une note qui suit immédiatement ce passage, Auguste Comte ajoute:

“Un philosophe de l’école métaphysico théologique a de nos jours prétendu caractériser l’homme par cette formule retentissante: Une intelligence servie par des organes … La définition inverse serait évidemment beaucoup plus vraie, surtout pour l’homme primitif, non perfectionné par un état social très <perfection> développé… A quelque degré que puisse parvenir la civilisation, ce ne sera jamais que chez un petit nombre d’hommes d’élite que l’intelligence pourra acquérir, dans l’ensemble de l’organisme, une prépondérance assez prononcée pour devenir réellement le bût essentiel de toute <organisation hu-> existence humaine, au lieu d’être seulement employée à titre de simple instrument, comme moyen fondamental de procurer une plus parfaite satisfaction des principaux besoins organiques: ce qui, abstraction faite de toute vaine déclammation,# |49 caractérise certainement le cas le plus ordinaire”.$6$

A cette considération s’en ajoute une autre [intercalé: qui est] très importante. Les différentes fonctions que nous appelons les facultés animales ne sont point d’une telle nature qu’il soit facultatif pour l’animal de les exercer ou de ne les point exercer; toutes ces facultés sont des propriétés essentielles, des nécessités inhérentes à l’organisation animale. <<On rencontre rarement des <exemples> individus tant parmi les hommes que parmi les animaux de toute autre espèce, dans lesquels tous les organes correspondants aux fonctions animals soient également developpés>> Les différentes espèces, familles et classes d’animaux se distinguent les unes des autres soit par l’absence totale de quelques facultés, soit par le développement prépondérant d’une ou de plusieurs facultés au détriment de toutes les autres. Au sein même de chaque espèce, famille et classe d’animaux, <on rencontre pas beaucoup d’indivi> tous les individus ne sont pas également réussis. L’exemplaire parfait est celui dans lequel tous les organes caractéristiques <de son ordre sont également développé> de l’ordre auquel l’individu appartient se trouvent harmonieusement développés. L’absence <d’un de ces org> ou la faiblesse d’un de ces organes constitue un défaut, et quand cet un organe essentiel, <caractérist> <caractéristique de l’ordre,> l’individu est un monstre. Monstruosité ou perfection, qualités ou défauts, tout cela est donné à l’individu par la nature, il apporte tout cela en naissant. Mais du moment qu’une faculté existe, elle doit s’exercer, et tant que l’animal n’est pas arrivé à l’âge de sa décroissance naturelle, elle tend nécessairement à se développer, et à se# |50 fortifier par cet exercice répété qui crée l’habitude, base de tout développement animal; et plus elle se développe et s’exerce et plus elle devient dans l’animal une force irrésistible à laquelle il doit obéir. <Il arrive>

Il arrive quelquefois que la maladie, ou des circonstances extérieures plus puissantes que cette tendance <irrestible de chaque individu d’aimer, d’exercer toutes ses faculés> <en empêche> fatale de l’individu, empêchent l’exercice et le développement <; et alors les facultés s’atrophient> d’une ou de plusieurs de ses facultés. Alors les organes correspondants <s’atrophient> s’atrophient,# |51 et tout l’organisme animal <en [ill.] souffr> se trouve frappé de souffrance, plus ou moins, selon l’importance <des organes qui se trouvent paralysés> de ces facultés et de leurs organes correspondants. <L’individu peut en> L’individu peut en mourir, mais tant qu’il vit, tant qu’il lui reste encore des facultés, il doit les exercer sous peine de mourir. Donc il n’en est point le maître du tout, il en est au# |52 contraire, l’agent involontaire, l’esclave. C’est le moteur universel, <<qui, [ill.] des causes déterminantes <[ill.]> de l’individu même qu’il détermine [quelques mots illisibles] Les facultés et toutes leurs manifestations, comme il détermine toute chose, agit>> ou bien la combinaison des causes déterminantes et productrices de l’individu, ses facultés y compris, qui agit en lui et par lui. C’est cette même Causalité universelle, inconsciente, fatale et aveugle, c’est cet ensemble de lois mécaniques, physiques, chimiques, organiques, animales et sociales, qui pousse tous les animaux, y compris l’homme, à l’action et qui est le vrai# |53 l’unique créateur du monde animal et humain. Apparaissant dans tous les êtres organiques et vivants comme un ensemble de facultés <ou de propriétés inhérentes dont les unes> ou de propriétés dont les unes sont inhérentes à tous, <d’autres> et d’autres propres seulement à des espèces, des <familles> familles ou [intercalé: à] des classes particulières, elle <constitue> constitue en effet la loi <constitution> fondamentale de la vie et imprime à chaque animal, y compris l’homme, cette# |54 tendance fatale de réaliser pour soi-même toutes les conditions vitales de sa propre espèce, c’est à dire de satisfaire tous ses besoins. Comme organisme vivant, doué de cette double propriété de la sensibilité et de l’irritabilité, et comme tel, éprouvant tantôt la souffrance, tantôt le plaisir, tout animal, y compris l’homme, est forcé, par sa propre nature, à manger et à boire avant tout et à se mettre en mouvement, tant pour chercher sa nourriture, que pour obéir à un besoin <impérieux> impérieux de ses muscles; il est forcé de se conserver, de s’abriter, de se défendre contre tout ce qui le menace dans sa nourriture, dans sa santé, <dans les> et dans toutes les conditions de sa vie; forcé d’aimer, de s’accoupler et de procréer; forcé de réfléchir, dans la <mesure de> mesure de ses capacités intellectuelles, aux conditions de sa conservation et de son existence; <forcée> forcé de vouloir toutes ces conditions [intercalé: pour lui-même;] et, dirigé par une sorte de prévision, <base> fondée sur l’expérience et dont aucun animal n’est absolument dénué, forcé de travailler, dans la mesure de son intelligence et de sa force musculaire, afin de se les assurer pour un lendemain plus ou moins éloigné.

Fatale et irrésistible dans tous les animaux, sans excepter l’homme le plus civilisé, cette tendance impérieuse et fondamentale de la vie constitue la base même de toutes les passions animales et humaines: instinctive, on pourrait presque dire mécanique dans les organisations les plus inférieures; plus intelligente dans les espèces supérieures, elle n’arrive à une pleine conception d’elle-même que dans l’homme; parce que, doué à un degré<s>e supérieur de la faculté si précieuse de combiner, de grouper et d’exprimer <complètement> intégralement ses pensées, seul capable de faire#

|55 [au verso de cette page:] 2. L’homme

Intelligence – Volonté

118-151#

|56 abstraction, dans sa pensée, et du monde extérieur et même de son propre monde intérieur, l’homme seul est capable de s’élever jusqu’à l’universalité des choses et des êtres, et du haut de cette abstraction, se considérant lui-même comme un objet de sa propre pensée, il peut comparer, critiquer, ordonner et subordonner ses propres besoins, sans pouvoir naturellement sortir jamais des conditions vitales <et fatales> de sa propre existence; ce qui lui permet, dans ces limites sans doute très restreintes, et sans qu’il puisse rien changer au courant universel et fatal des effets et des <causes> causes, de déterminer d’une manière abstractivement réfléchie ses propres actes, et lui donne, vis-à-vis de la nature, une fausse apparence <de volonté absolument libre.> de spontanéité et d’indépendance absolues. Eclairé par la science et dirigé par <cette> la volonté abstractivement réfléchie, de l’homme, le travail animal, ou bien cette activité fatalement imposée à tous les êtres vivants, comme une <condition> condition essentielle de leur vie, – activité qui tend à modifier le monde extérieur selon les besoins de chacun et qui <est tout aussi [ill.] obligatoire pour l’homme que pour le dernier> se manifeste dans l’homme avec la même fatalité que dans le dernier animal de cette terre – se transforme <dans> <pour> néanmoins pour la conscience de l’homme en un travail savant et libre.

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Quels sont les besoins de l’homme et quelles sont les conditions de son existence?

En examinant de plus près cette question, nous trouverons que malgré la distance infinie qui semble séparer le monde humain du monde animal, au fond, les points cardinaux de l’existence humaine la plus raffinée et de l’existence animale la moins développée sont identiques: naître, se développer et grandir, travailler pour manger, pour# |57 s’abriter et pour se défendre, maintenir son existence individuelle dans le milieu social de l’espèce, aimer, se reproduire, puis mourir… A ces points il s’en ajoute seulement pour l’homme un nouveau: c’est penser et connaître, faculté et besoin qui se rencontrent sans doute à un degré inférieur, quoique déjà fort sensible, dans les animaux qui par leur organisation se rapprochent davantage de l’homme, mais qui dans l’homme seul arrivent à une puissance tellement impérative et persévéramment dominante qu’ils transforment, à la longue, toute sa vie. Comme l’a fort bien observé l’un des plus hardis et sympathiques penseurs de nos jours, Ludwig Feuerbach, l’homme fait tout ce que les animaux font, seulement il est appelé à le faire, et grâce à cette faculté si étendue de penser, grâce à cette puissance d’abstraction qui le distingue des animaux de toutes les autres espèces, il est forcé de le faire – de plus en plus humainement. C’est toute la différence, mais elle est énorme. Elle contient en germe toute notre civilisation, avec toutes les merveilles de l’industrie, de la science et des arts; avec tous ses développements religieux, [intercalé: philosophiques,] esthétiques, politiques, économiques et sociaux – en un môt tout le monde de l’histoire.

Tout ce qui vit, ai-je dit, poussé par une fatalité qui lui est inhérente et qui se manifeste en chaque être comme un ensemble de facultés ou de propriétés, tend à se réaliser dans la plénitude de son être. L’homme, être pensant en même temps que vivant, pour se réaliser dans cette plénitude, doit se connaître. C’est la cause de l’immense retard que nous trouvons dans son développement, et ce qui fait que, pour arriver à l’état actuel de la civilisation dans les pays les plus avancés, état encore si peu conforme à l’idéal vers lequel nous tendons aujourd’hui, il lui a fallu je ne sais combien de dizaines ou de centaines de siècles… On dirait que dans sa recherche de lui-même, à travers toutes ses pérégrinations et transformations historiques, il a dû d’abord épuiser toutes les brutalités, toutes# |58 les iniquités et tous les malheurs possibles, pour réaliser seulement ce peu de raison et de justice qui règne aujourd’hui dans le monde.

Poussé toujours par cette même fatalité qui constitue la loi fondamentale de la vie, l’homme crée son monde humain, son monde historique, en conquérant pas à pas sur le monde extérieur et sur sa propre bestialité, sa liberté et son humaine dignité. Il les conquiert par la science et par le travail.

Tous les animaux sont forcés de travailler pour vivre; tous, sans y prendre garde et sans en avoir la moindre conscience, participent dans la mesure de leurs besoins, de leur intelligence et de leur force à l’oeuvre si lente de la transformation de la surface de notre globe en un lieu favorable à la vie animale. Mais ce travail ne devient un travail proprement humain que lorsqu’il commence à servir à la satisfaction, non plus seulement des besoins fixes et fatalement circonscrits de la vie animale, mais encore de ceux de l’être social, pensant et parlant qui tend à conquérir et à réaliser pleinement sa liberté.

L’accomplissement de cette tache immense et que la nature particulière de l’homme lui impose comme une nécessité inhérente à son être, – l’homme est forcé de conquérir sa liberté – l’accomplissement de cette tache n’est pas seulement une oeuvre intellectuelle et morale; c’est avant tout, dans l’ordre du temps aussi bien qu’au point de vue de notre développement rationnel, une oeuvre d’émancipation matérielle. L’homme ne devient réellement homme, il ne conquiert la possibilité de son émancipation intérieure, qu’autant qu’il est parvenu à rompre les chaînes d’esclave que la nature extérieure fait peser sur tous les êtres vivants. Ces chaînes, <sont> en commençant par les plus grossières et les plus apparentes, sont les privations de toute espèce, l’action <incessante> incessante des saisons et des climats, la faim, le froid, le chaud, l’humidité, la secheresse et tant d’autres influences matérielles qui agissent directement sur la vie animale et qui maintiennent l’être vivant dans une# |59 dépendance quasi absolue vis-à-vis du monde extérieur; les dangers permanents qui sous la forme de phénomènes naturels de toutes sortes le menacent et l’oppressent de tous les côtés, d’autant plus qu’étant lui-même un être naturel et rien qu’un produit de cette même nature qui l’étreint, et <le pénêtre> l’enveloppe, le pénêtre, il porte pour ainsi dire l’ennemi en lui-même et n’a aucun moyen de lui échapper. De là naît cette crainte perpetuelle qu’il ressent et qui constitue le fond de toute existence animale, crainte qui, comme je le montrerai plus tard, constitue la base première de toute religion… De là résulte aussi pour l’animal la nécessité de lutter <contre les dang> pendant toute sa vie contre les dangers qui le menacent du dehors; de soutenir son existence propre, comme individu, et son existence sociale, comme espèce, au détriment de tout ce qui l’entoure: choses, êtres organiques et vivants. De là pour les animaux de toutes les espèces la nécessité du travail.

Toute l’animalité travaille et ne vit qu’en travaillant. L’homme, être vivant, n’est pas soustrait à cette nécessité qui est la loi suprême de la vie. Pour maintenir son existence, pour se développer dans la plénitude de son être, il doit travailler. Il <n’y a entre son travail et celui des> y’a pourtant entre le travail de l’homme et celui des animaux de toutes les autres espèces une différence <essentielle> <énorme> <[ill.]> énorme: le travail des animaux est stagnant, parce que leur intelligence est stagnante; celui de l’homme au contraire est essentiellement progressif, parce que son intelligence est au plus haut degré progressive.

Rien ne prouve mieux l’infériorité décisive de toutes les autres espèces d’animaux, par rapport à l’homme, que ce fait incontestable et incontesté, que les méthodes aussi bien que les produits du travail tant collectif qu’individuel de tous les [intercalé: autres] animaux, <moins l’homme> méthodes et produits souvent tellement ingénieux qu’on les croirait dirigés et confectionnés par une intelligence scientifiquement développée, ne varient et ne se perfectionnent presque pas. Les fourmis, les abeilles, les castors, et d’autres animaux qui vivent en république, font aujourd’hui précisement ce qu’ils ont fait il y’a trois mille ans, ce qui prouve que dans leur intelligence il n’y a pas de progrès. Ils sont aussi savants et aussi bêtes à cette heure qu’il y’a# |60 trente ou quarante siècles. Il se fait bien un mouvement progressif dans le monde animal. Mais ce sont les espèces elles mêmes, les familles et les classes qui se transforment lentement, poussées par la lutte pour la vie, cette loi suprême du monde animal, et <dans laquelle> en conséquence de laquelle les organisations les plus intelligentes et les plus énergiques remplacent successivement des organisations inférieures, incapables de soutenir à la longue cette lutte contre elles. Sous ce rapport, mais seulement sous ce rapport, il y’a incontestablement dans le monde animal mouvement et progrès. Mais au sein même des espèces, des familles et des classes d’animaux, en tant qu’invariables et fixes, il n’y en a aucun ou presque aucun.

Le travail de l’homme, considéré tant au point de vue des méthodes, qu’à celui des produits, est aussi perfectible et progressif que son esprit. Par la combinaison de son activité cérébrale ou nerveuse avec son activité musculaire, de son intelligence scientifiquement développée avec sa force physique, par l’application de sa pensée progressive à son travail qui, d’exclusivement animal, instinctif et quasi-machinal et aveugle qu’il était d’abord, devient de plus en plus intelligent, l’homme crée son monde humain. Pour se faire une idée de l’immense carrière qu’il a parcourue et des progrès énormes de son industrie, qu’on compare seulement la hutte du sauvage avec ces palais <de Paris> luxueux de Paris que les sauvages Prussiens se croient providentiellement destinés à détruire; et les pauvres armes des populations primitives avec ces terribles engins de destruction qui semblent être devenus le dernier de la civilisation germanique.

Ce que toutes les autres espèces d’animaux, prises ensemble, n’ont pu faire, l’homme seul l’a fait. Il a réellement transformé une grande partie de la surface du globe; il en a fait un lieu favorable à l’existence, à la civilisation humaine. Il a maîtrisé et vaincu# |61 et vaincu la nature. Il a transformé cet ennemi, ce despote <si terr> d’abord si terrible, en un serviteur utile, ou au moins en un allié aussi puissant que fidèle.

Il faut pourtant se rendre bien compte du véritable sens de ces expressions: vaincre la nature, maîtriser la nature! au risque de tomber dans un mésentendu très facheux, et d’autant plus facile, que les théologiens, les métaphysiciens et les idéalistes de toutes sortes ne manquent jamais de s’en servir pour démontrer la supériorité de l’homme-esprit sur la nature-matière. Ils prétendent qu’il existe un esprit en dehors de la matière et ils subordonnent naturellement la matière à l’esprit. Non contents de cette subordination ils font procéder la matière de l’esprit, en présentant ce dernier comme le Créateur de la première. Nous avons fait justice de ce non-sens dont nous n’avons plus à nous occuper ici. Nous ne connaissons <pas> et ne reconnaissons pas d’autre esprit que l’esprit animal considéré dans sa plus haute expression, comme esprit humain. Et nous savons que cet esprit n’est point un être à part en dehors du monde matériel, <du monde réel> mais qu’il n’est autre chose que le propre fonctionnement de <la> cette matière organisée et vivante, de la matière animalisée; et spécialement celui du cerveau.

Pour maîtriser la nature dans le sens des métaphysiciens, l’esprit devrait en effet exister <en deh> tout-à-fait en dehors de la matière. Mais aucun idéaliste n’a encore su répondre à cette question: La matière n’ayant point de limites ni dans sa longueur, ni dans sa largeur, ni dans sa profondeur, et l’esprit étant supposé résider en dehors de <la> cette matière qui occupe dans tous les sens possibles toute l’infinité de l’espace, quelle peut-être donc la place de l’esprit? Ou bien il doit occuper la même place que la matière, être <exp> exactement répandu partout comme elle, avec elle, être inséparable de la matière, ou bien il ne peut exister. Mais <s’il> si l’esprit pur est inséparable de la matière, alors il est perdu dans la matière et il n’existe que comme matière; ce qui reviendrait à dire que la matière seule existe. Ou bien il faudrait supposer que tout en étant inséparable de# |62 la matière, il reste en dehors d’elle. Mais où donc, puisque la matière occupe tout l’espace? Si l’esprit est en dehors de la matière, il doit être limité par elle. Mais comment l’immatériel pourrait il être soit limité, soit contenu par le matériel, l’infini par le fini? L’esprit étant absolument étranger à la matière et indépendant d’elle, n’est il pas évident qu’il ne doit, qu’il ne peut exercer sur elle la moindre action, <<ni avoir aucune <prise> prise contre elle,>> ni avoir aucune prise contre elle, car [intercalé: seulement] ce qui est matériel <seulement> peut agir sur <la matière> les choses matérielles.

On voit bien que de quelque manière qu’on pose cette question on arrive nécessairement à une absurdité monstrueuse. En s’obstinant à faire vivre ensemble deux choses [intercalé: aussi] incompatibles que l’esprit pur et la matière, on aboutit à la négation de l’un et de l’autre, au néant. Pour que l’existence de la <matière> matière soit possible, il faut qu’elle soit, <la base [ill.] ce qui est, le fonfament de l’esprit.> elle qui est l’Etre par excellence, l’Etre unique, en un môt tout ce qui est, il faut dis-je qu’elle soit la base unique de toute chose existante, le fondement de l’esprit. Et pour que l’esprit puisse avoir une consistance réelle, il faut qu’il procède de la matière, qu’il en soit une <manifestation> manifestation, le fonctionnement, le produit. L’esprit pur, comme je m’en vais le démontrer plus tard, n’est autre chose que l’abstraction absolue, le Néant.

Mais du moment que l’esprit est le produit de la matière, comment peut-il modifier la matière? <du moment que> Puisque l’esprit humain n’est autre chose que le fonctionnement de l’organisme humain, et que cet organisme est le produit tout-à-fait matériel de cet ensemble indéfini d’effets et de causes, de cette causalité universelle que nous appelons la nature, où <prendre> prend-t-il la puissance nécessaire pour transformer la nature? Entendons nous bien: l’homme ne peut arrêter ni changer ce courant universel des effets et des causes; il est incapable de modifier aucune loi de la nature, puisqu’il n’existe lui-même et qu’il n’âgit, soit consciemment, soit inconsciemment, qu’en vertu de ses lois. Voici un ouragan qui souffle et qui brise tout sur son passage, poussé par une force qui lui semble inhérente. S’il avait pu avoir conscience de lui-même, il aurait pû dire: c’est moi qui, par mon action et ma volonté spontanée, brise ce que la# |63 <<la matière, il reste en dehors d’elle. Mais ou <, puis> donc, puis que la matière occupe tout l’espace? S’il est en dehors de la matière, il est limité par la matière, et comment <l’absol> l’immatériel absolu pourrait-il être limité par < l’absol> <le matériel absolu le> par l’absolument matériel? Comment quelque chose d’immatériel pourrait-il exercer la moindre action sur la matière>># |64 nature a créé”; et il serait dans l’erreur. Il est une cause de destruction, sans doute, mais une cause relative, effet d’une quantité d’autres causes; il n’est qu’un phénomène fatalement déterminé par la causalité universelle, par cette <ensemble> ensemble d’actions et de réactions continues qui constitue la nature. Il en est de même de tous les actes qui peuvent être accomplis par tous les êtres organisés, animés et intelligents. <Chacun, après [intercalé: n’] avoir été d’abord rien qu’un produit et notamment à l’instant de sa naissance, où il> A l’instant où ils naissent, ils ne sont d’abord rien que des produits; mais à peine nés, tout en continuant d’être produits et reproduits jusqu’à leur mort par cette même nature qui les a créés, ils deviennent à leur tour des causes relativement agissantes, les uns avec la conscience et le sentiment de ce qu’ils font, comme <les animaux> tous les animaux <à commencer par> y compris l’homme, les autres inconsciemment, comme toutes les plantes. Mais quoi qu’ils fassent, les uns comme les autres, ne sont rien que des causes relatives, agissantes au sein même et selon les lois de la nature, jamais contre elle. Chacun agit selon les facultés ou les propriétés ou les lois qui lui sont passagèrement inhérentes, qui <constitue> constituent tout son être, mais qui ne sont pas irrévocablement <pas> attachées à son existence; preuve, <que lorsqu’ils> lorsqu’il meurt, ces facultés, ces propriétés, ces lois ne meurent pas; elles lui survivent, <s’adhérent> <en s’ahérant> adhérentes à des êtres nouveaux et n’ayant d’ailleurs aucune existence en dehors de cette <<succession <des ét> <d’êtres> des êtres réels,>> contemporanéité et de cette succession des êtres réels, de sorte qu’elles ne constituent <pas> elles-mêmes <un Etre immatériel, un être à part> aucun être immatériel ou à part, étant éternellement adhérentes aux transformations de la matière inorganique, organique et animale, ou plutôt n’étant elles-mêmes autre chose que ces transformations régulières de l’être unique, de la matière, dont chaque être, même le plus intelligent, [intercalé: et en apparence le plus volontaire, le plus libre,] à chaque moment de sa vie, quoi qu’il pense, quoi qu’il entreprenne, quoi qu’il fasse, n’est rien qu’un représentant, un fonctionnaire, un organe [intercalé: involontaire et] fatalement déterminé par le courant universel des effets et des causes.

L’action des hommes sur la nature, aussi fatalement déterminée par les lois de la nature que <toute autre> l’est toute autre action dans le monde, est la continuation, très indirecte sans doute, <de tous les êtres inorganiques composés et> de l’action mécanique, physique et chimique de tous les êtres inorganiques composés et élémentaires; la continuation plus directe <des plu> <de toutes># |65 de l’action des plantes sur leur milieu naturel; et la <condition immédi> continuation immédiate de l’action de plus en plus développée et consciente d’elle-même de toutes les espèces d’animaux. Elle n’est pas en effet autre chose que l’action animale, mais dirigée par une intelligence progressive, par la science, cette intelligence progressive et cette science n’étant d’ailleurs elle-même qu’une transformation nouvelle de la matière dans l’homme; d’où il résulte que lorsque l’homme agit sur la nature, c’est encore la nature qui réagit sur elle même. On voit qu’aucune révolte de l’homme contre la nature n’est possible.

L’homme ne peut donc jamais lutter contre la nature; par conséquent il ne peut ni la vaincre, <ni l> ni la maîtriser; alors même, ai-je dit, qu’il entreprend et qu’il accomplit des actes qui sont en apparence les plus contraires à la nature, il obéit encore aux lois de la nature. Rien ne peut l’y soustraire, il en est l’esclave absolu. Mais cet esclavage n’en est pas un, parce que tout esclavage suppose deux êtres existant l’un en dehors de l’autre et dont l’un <et> est soumis à l’autre. L’homme n’est pas en dehors de la nature, n’étant lui-même rien que nature; donc il ne peut pas en être esclave.

Quelle <significati> est donc la signification de ces mots: combattre, maîtriser la nature? Il y’a là un mésentendu éternel qui s’explique par le double sens qu’on attache ordinairement à ce môt, nature. <D’une part> Une fois on la considère comme l’ensemble universel des choses et des êtres aussi bien que des lois naturelles; contre la nature ainsi entendue, ai-je dit, il n’y a point de lutte possible; puisqu’elle embrasse et contient tout, elle est l’omnipotence absolue, l’être unique. Une autre fois on entend par ce môt nature l’ensemble plus ou moins restreint des phénomènes, des choses et des êtres qui entourent l’homme, en un môt: son monde extérieur. Contre cette nature extérieure, la lutte n’est pas seulement possible, elle est fatalement nécessaire, fatalement imposée par la nature universelle à tout ce qui vit, à tout ce qui existe; car tout être existant et vivant, comme je l’ai déjà observé, porte en lui-même cette double <la nature> loi naturelle: 1o de ne point pouvoir vivre en dehors de son milieu naturel ou de son monde extérieur; et 2o, de ne pouvoir s’y maintenir, qu’en existant, qu’en vivant à son détriment, qu’en luttant constamment contre lui. C’est donc ce monde# |66 <exté> ou cette nature extérieure que l’homme, armé des <propriét> facultés et des propriétés dont la nature universelle l’a doué, peut et doit vaincre, peut et doit maîtriser; né dans la dépendance d’abord quasi-absolue [intercalé: de cette nature extérieure,] il doit l’asservir à son tour et conquérir <par là même> <sa liberté et son humanité> <sur cette nature extérieure> sur elle sa propre liberté et son humanité.

Antérieurement à toute civilisation et à toute histoire, à une époque excessivement reculée et pendant une période [intercalé: de temps] qui a pu durer on ne sait combien de milliers d’années, <le fut> l’homme ne fut rien [intercalé: d’abord] qu’une bête sauvage parmi tant d’autres bêtes sauvages – un gorilla peut-être, ou un parent très proche du gorilla. Animal carnivore ou plutôt omnivore, il était sans doute plus vorace, plus féroce, plus cruel que ses cousins des autres espèces. Il faisait une guerre de destruction comme eux et il travaillait comme eux. Tel fut son état d’innocence préconisé par toutes les religions possibles, l’état idéal tant vanté par J. Jaques Rousseau<, le prêtre de la dernière religion, de la religion métaphysique.>. Qu’est ce qui l’a arraché à ce paradis animal? Son intelligence progressive s’appliquant naturellement, nécessairement et successivement à son travail animal. Mais en quoi consiste le progrès de l’intelligence humaine? Au point de vue formel, il <s’> consiste surtout dans la plus grande habitude de penser qui s’acquiert par l’exercice de la pensée et dans la conscience plus précise et plus nette de sa propre activité. Mais tout ce qui est formel n’acquiert une réalité quelconque <que for> qu’en se rapportant à son objet: et quel est l’objet de cette activité formelle que nous appelons la pensée? C’est le monde réel. L’intelligence humaine ne se développe, ne progresse que par la connaissance des choses et des faits réels; par l’observation réfléchie et par la constatation de plus en plus <app> exacte et détaillée <de l> des rapports qui existent entre eux et de la succession régulière des phénomènes naturelles, des différents ordres de leur développement, ou, en un môt, de toutes les lois qui leur sont propres. Une fois que l’homme a acquis la connaissance de ces lois, auxquelles sont soumises toutes les existences réelles, y compris la sienne propre, il apprend d’abord à prévoir certains phénomènes, ce qui lui permet <d’ou prévenir> de les prevenir ou de se garantir contre leurs conséquences qui pourraient être facheuses et nuisibles pour lui. En outre, <la> cette# |67 connaissance des lois qui président au développement des phénomènes naturels, appliquée à son travail musculaire et d’abord purement instinctif ou animal, lui permet à la longue de tirer parti de ces mêmes phénomènes naturels et de toutes les choses dont l’ensemble constitue son monde extérieur et qui lui étaient d’abord si hostiles, mais qui, grâce à ce larcin scientifique, finissent par contribuer puissamment à la réalisation de ses bûts.

Pour donner un exemple très simple, c’est ainsi que le vent qui d’abord l’écrasait sous la chute des arbres déracinés par sa force, ou qui <[ill.]> renversait sa hutte sauvage, a été forcé <de mou> plus tard de moudre son blé. C’est ainsi qu’un des éléments les plus destructeurs, le feu, arrangé convenablement, a donné à l’homme une bienfaisante chaleur, et une nourriture moins sauvage, plus humaine. On a observé que les singes les plus intelligents, une fois que le feu a été allumé, savent bien venir s’y chauffer; mais qu’aucun <singu> n’a su en allumer un lui-même, <n’y> ni même l’entretenir en y jetant du bois nouveau. Il est indubitable aussi que bien des siècles se passèrent, avant que l’homme sauvage et aussi peu intelligent que les singes, ait appris cet art aujourd’hui si rudimentaire, si trivial et en même temps si précieux d’attiser et de manier le feu pour son propre usage. Aussi les mythologies anciennes ne manquèrent elles pas de diviniser l’homme ou plutôt les hommes qui en surent tirer parti les premiers. <En général nous devons> Et en général, nous devons supposer que les arts les plus simples et qui constituent à cette heure les bases de l’économie domestique des populations les moins civilisées ont couté des efforts immenses d’invention aux premières générations humaines. Cela explique la lenteur désespérante <des p> du développement humain pendant les premiers siècles de l’histoire, comparé au rapide développement de nos jours.

Telle est donc la manière dont l’homme a transformé et continue de transformer, de vaincre et de maîtriser son milieu, la nature extérieure. Est-ce par une révolte contre les lois de cette nature universelle qui, embrassant tout ce qui# |68 est, constitue aussi sa propre nature? <Au contraire>, c’est par la connaissance et par l’observation la plus respectueuse et la plus scrupuleuse de ces lois qu’il parvient non seulement à s’émanciper successivement du joug de la nature extérieure, mais encore à l’asservir, au moins en partie, à son tour.

Mais l’homme ne se contente pas de cette action sur la nature proprement extérieure. En tant qu’intelligence, capable de faire abstraction de son propre corps et de toute sa personne, et de la considérer comme un objet extérieur, l’homme, toujours poussé par une nécessité inhérente à son être, applique le même procédé, la même méthode, pour modifier, pour corriger, pour perfectionner sa propre nature. Il est un joug naturel intérieur que l’homme doit également secouer. Ce joug se présente à lui d’abord sous la forme de ses imperfections <naturelles, tant co> et faiblesses ou même [intercalé: de ses] maladies <naturelles> individuelles, tant corporelles qu’intellectuelles et morales; puis sous la forme plus générale de sa brutalité ou de son <humanité> animalité mise en regard de son humanité, cette dernière se réalisant en lui <d’une manière p> progressivement, par le développement collectif de son milieu social.

Pour combattre cet esclavage intérieur, l’homme n’a également pas d’autre moyen que la science des lois naturelles qui président à son développement individuel et à son développement collectif, et que l’application de cette science <tant à son éducation> tant à son éducation individuelle (par l’hygiène, par la gymnastique <du> de son corps, <des> de ses affections, de son esprit et de sa volonté, et par une instruction rationnelle), qu’à la transformation successive de l’ordre social. Car, non seulement lui-même, considéré comme individu, son milieu social, cette société humaine, dont il est le produit immédiat, n’est à son tour rien qu’un produit de l’universelle et omnipotente nature, au même titre et de la même manière que le sont les fourmillières, les ruches, les républiques de castors et toutes les autres espèces d’associations animales; et de même que ces associations se sont incontestablement formées et <[ill.]># |69 vivent encore aujourd’hui conformement à des lois naturelles qui leur sont propres; de même la société humaine, dans toutes les phases de son développement historique, obéit, sans qu’elle <sen> s’en doute elle-même pour la plupart du temps, à des lois qui <tout> sont tout aussi naturelles que les lois qui dirigent les associations animales, mais dont une partie au moins lui sont exclusivement inhérentes. L’homme par toute sa nature, tant extérieure qu’intérieure, <n’est> n’étant autre chose qu’un animal qui, grâce à l’organisation comparativement plus parfaite de son cerveau, est <doué d’une> seulement doué d’une plus grande dose d’intelligence et de puissances affectives que les animaux des autres espèces. La base de l’homme, considéré comme individu, <<est donc complètement animale, <[ill.] il résulte que> <celle de l’humaine> la base de l’humaine société l’est aussi>> <la société humaine est nécessairement aussi> étant <donc> par conséquent complètement animale, celle de <l’hu> l’humaine société ne saurait être autrement qu’animale. Seulement comme l’intelligence de l’homme-individu est progressive, l’organisation de cette société doit l’être aussi. Le progrès est précisement la loi naturelle fondamentale et exclusivement inhérente à <l’homme collectif> l’humaine société.

En réagissant sur lui-même et sur le milieu social dont il est, comme je viens de le dire, le produit immédiat, l’homme, ne l’oublions jamais, ne fait donc autre chose qu’obéir encore à des lois naturelles qui lui sont propres, et qui agissent en lui avec une implacable et irrésistible fatalité. Dernier produit de la nature, sur la terre, l’homme en continue, pour ainsi dire, par son développement individuel et social, l’oeuvre, la création, le mouvement et la vie. Ses pensées et ses actes les plus intelligents, les plus abstraits, et comme tels, les plus éloignés de ce qu’on appelle communément la nature, n’en sont rien que des créations ou des manifestations nouvelles. Vis à vis de cette nature universelle l’homme ne peut donc avoir aucun rapport extérieur <soit> ni d’esclavage, <soit> ni de lutte, car il porte en lui-même cette nature et n’est rien en dehors d’elle. Mais en étudiant ses lois, en s’identifiant en quelque sorte avec elles, les transformant par un procédé psychologique, propre à son cerveau, en idées et en convictions humaines, il s’émancipe du <double> triple joug que lui imposent <à sa naissance à la vie> d’abord la nature extérieure, sa propre nature# |70 individuelle intérieure et la société dont il <fait partie.> est le produit.

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Après tout ce qui vient d’être dit, il me paraît évident, qu’aucune révolte contre ce que j’appelle la causalité ou la nature universelle n’est possible: elle l’enveloppe, elle le pénètre, elle est aussi bien en dehors de lui qu’en lui-même, elle constitue tout son être. En se révoltant contre elle, il se révolterait contre lui-même. Il est évident qu’il est impossible à l’homme de concevoir seulement la velléité et le besoin d’une pareille révolte, puisque, n’existant pas en dehors de la nature universelle et <la portant en lui-même, il ne peut se considérer, ni se seryir par rapport à elle comme un esclave> la portant en lui-même, étant en pleine identité avec elle> se trouvant à chaque instant de sa vie en pleine identité avec elle, il ne peut se considérer ni se sentir vis à vis d’elle comme un esclave. Au contraire, c’est en étudiant et en <observant> s’appropriant pour ainsi dire par la pensée, les lois éternelles de cette nature, lois qui se manifestent également et dans tout ce qui constitue son monde extérieur et dans son propre développement individuel: corporel, intellectuel et moral, qu’il parvient à secouer successivement le joug de la nature extérieure, celui de ses [intercalé: propres] imperfections naturelles et, <comme nous les nous> comme nous le verrons plus tard, celui d’une <société> organisation sociale autoritairement constituée.

Mais alors comment a pu surgir dans <l’homme> l’esprit de l’homme cette pensée historique de la séparation de l’esprit et de la matière? Comment a-t-il pu concevoir la tentative impuissante, ridicule, mais également historique d’une révolte contre la nature? Cette pensée et cette tentative sont contemporaines de la création historique de l’idée de Dieu; elles en ont été la conséquence nécessaire. L’homme n’a entendu d’abord sous ce môt nature que ce que nous appelons la nature extérieure, y compris son propre corps; et ce que nous appelons la nature universelle, il l’a appelé Dieu; dès lors les lois de la nature sont devenues, non des lois inhérentes, mais des manifestations de la volonté divine, des commandements de Dieu, imposés d’en haut tant à <l’homme qu’à> la nature qu’à l’homme. Après quoi, l’homme prenant#

|71 [au verso de cette page:] 3. Animalité

Humanité –

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152-165#

|72 [intercalé: parti] pour ce Dieu créé par lui-même, contre la nature et contre lui-même, s’est déclaré en révolte contre elle et a fondé son propre esclavage politique et social.

Telle fut l’oeuvre historique de tous les dogmes et cultes religieux.

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2. La Religion#

Aucune grande transformation politique et sociale ne s’est faite dans le monde, <politique et sociale> sans qu’elle n’ait été accompagnée et souvent précédée par un mouvement analogue dans les idées religieuses et philosophiques qui dirigent la conscience tant des individus que de la société.

<<Toutes les religions, avec leurs Dieux et leurs saints, n’ayant jamais été rien que la création de la fantaisie croyante et crédule de l’homme, non encore arrivé à la pleine possession de ses facultés intellectuelles, le ciel religieux <n’a été> [intercalé: <n’est autre chose>] n’est autre chose qu’un mirage où l’homme exalté par l’ignorance et la foi, retrouve sa propre image, mais <exagérée> agrandie et renversée, c’est à dire divinisée. L’histoire des religions, celle de la naissance, de la grandeur et de la décadence des Dieux qui se sont succédé dans la croyance humaine, n’est donc rien que le développement de l’intelligence et de la conscience collective des hommes. A mesure. A mesure que, dans leur marche historiquement progressive, ils découvraient soit en eux, soit en dehors d’eux-mêmes une force, une capacité, une qualité ou même un grand défaut quelconques, ils l’attribuaient à leurs dieux, après les avoir exagérés, élargis outre toute mesure, comme font ordinairement les enfants, par un acte de fantaisie religieuse. Grâce à cette modestie ou à cette générosité des hommes, le ciel s’est enrichi des dépouilles de la terre et, par une conséquence naturelle, plus le ciel devenait riche, plus l’humanité devenait misérable. Une fois la divinité installée, elle fut naturellement proclammée la maîtresse, la source, la dispensatrice absolue de toutes choses: le monde réel ne fut plus rien.>> [en marge: Employé Employé]#

|73 <<A moins de vouloir l’esclavage, nous ne pouvons, ni ne devons faire la moindre concession ni à la théologie, ni même à la métaphysique; car dans cet alphabet mystique et rigoureusement conséquent, qui commence par A devra fatalement arriver à Z, et qui veut adorer Dieu devra renoncer à sa liberté et à sa dignité d’homme:

Dieu est – donc l’homme est esclave.

L’homme est intelligent, juste, libre – donc Dieu n’existe pas. Nous défions qui que ce soit de sortir de ce cercle; et maintenant qu’on choisisse.>> [en marge: (167)]

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D’ailleurs l’histoire ne nous démontre-t-elle pas que [intercalé: les prêtres de] toutes les religions, excepté ceux des cultes persécutés, ont toujours été les alliés de la tyrannie. Et ces derniers même, tout en combattant et en maudissant les pouvoirs qui leur étaient contraires, ne disciplinaient-ils pas leurs propres croyants, en vue d’une tyrannie nouvelle? L’esclavage intellectuel, de quelque nature qu’il soit, aura toujours pour corollaire l’esclavage politique et social. Aujourd’hui le christianisme sous toutes ses formes différentes, <y compris la> et avec lui cette métaphysique doctrinaire, déiste [intercalé: ou] panthéiste et qui n’est autre chose qu’une théologie <masq> mal grimée, font ensemble le plus formidable obstacle à l’émancipation de la société; et pour preuve, c’est que tous les gouvernements, tous les hommes d’Etat, tous les hommes qui se considèrent, soit officiellement soit officieusement, comme les pasteurs du peuple, et dont l’immense majorité n’est aujourd’hui sans doute ni chrétienne, ni même déiste, mais esprit fort, ne croyant, comme Mr de Bismark, feu le Ct de Cavour, feu Mourawieff le pendeur et Napoléon III, l’Empereur déchu, ni à Dieu ni au Diable, protègent néanmoins avec un intéret visible, toutes les religions, pourvu que ces religions enseignent, comme le font du reste toutes, la résignation, la patience et la soumission.

Cet intérêt <visible> unanime des <tous les> gouvernants de tous les pays pour le maintien du culte religieux, prouve combien il est nécessaire dans l’intérêt des peuples, qu’il soit combattu et renversé. <Est-il besoin de rappeler jusqu’à quel point les># |74 <<religions abêtissent et corrompent les peuples? Elles tuent en eux la raison, ce principal instrument de l’émancipation humaine, et les réduit à l’imbécillité, fondement principal de tout esclavage, en remplissant leur esprit d’absurdités divines. Elles fondent sur le travail l’humaine servitude; elles tuent la justice, faisant toujours pencher la balance en faveur des <heureux> coquins heureux et puissants, objets privilégiés de la sollicitude, de la grâce et de la bénédiction divines. Elles tuent l’humaine fierté et l’humaine dignité, ne protégeant que les rampants et les humbles; elles étouffent dans le coeur des peuples tout sentiment d’humanité et de bienveillance fraternelle en le remplaçant par une divine cruauté…

Toute religion est fondée sur le sang, car toutes, comme on sait, reposent essentiellement sur l’idée du sacrifice, c’est à dire sur l’immolation perpétuelle de l’humanité à l’inextinguible vengeance de la Divinité. Dans ce sanglant mystère, l’homme est toujours la victime, et le prêtre, homme aussi, mais homme privilégié par la grâce, est le divin bourreau. Cela nous explique pourquoi les prêtres de toutes les religions, les meilleurs, les plus humains, les plus doux, ont presque toujours dans le fond de leur coeur, et sinon dans le coeur, au moins dans leur esprit et dans leur imagination – et on sait l’influence que l’un et l’autre exercent sur le coeur – quelque chose de cruel et de sanguinaire; et pourquoi, <lorsqu’on> lorsque <on agit> fût agitée, il y’a quelques ans, partout, la question de l’abolition de la peine de mort, prêtres catholiques romains, [intercalé: prêtres] Moscovites et grecs orthodoxes, [intercale: prêtres] protestants <de toutes les couleurs> des sectes les plus différentes – tous se sont unanimement ou presque unanimement déclarés pour son maintien.>>

A côté de la question à la fois <positive et> négative et positive de l’émancipation et de l’organisation du travail sur les bases de l’égalité économique; à coté de la question exclusivement négative de l’abolition du pouvoir politique et de la liquidation de l’Etat, celle de la destruction des idées et des cultes religieux, est une des plus urgentes. Car tant que les idées religieuses ne seront pas <extir> radicalement# |75 extirpées de l’imagination des peuples, <aucune> la complète émancipation populaire restera impossible.

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Pour les hommes dont l’intelligence s’est élevée à la hauteur actuelle de la science, l’unité de l’univers ou de l’Etre réel est désormais un fait acquis. Mais il est impossible de nier que ce fait qui, pour nous, est d’une telle évidence que nous ne pouvons presque plus comprendre qu’il soit possible de le méconnaître, ne se trouve en flagrante contradiction avec la conscience universelle de l’humanité qui, abstraction faite de la différence des formes sous lesquelles elle s’est manifestée dans l’histoire, s’est <depuis> toujours unanimement prononcée pour l’existence de deux mondes distincts: le monde spirituel et le monde matériel, le monde divin et le monde réel. Depuis les grossiers fétichistes qui adorent dans le milieu qui les entoure l’action d’une puissance surnaturelle, incarnée dans quelque objet matériel, jusqu’aux métaphysiciens les plus <transcendants> subtils et les plus transcendants, l’immense majorité des hommes, tous les peuples ont cru et croient encore aujourd’hui à l’existence d’une divinité extramondiale quelconque.

<<Cette unanimité imposante, selon l’avis de beaucoup <de métaphysiciens renommés> d’hommes et d’écrivains illustres, et pour ne citer que les plus renommés entre eux, selon l’opinion éloquemment exprimée de Joseph de Maistre et du plus grand caractère de nos jours, le patriote italien Giuseppe Mazzini, vaut plus que toutes les démonstrations de la science; et si la logique d’un petit nombre de penseurs conséquents mais isolés lui est contraire, tant pis, disent-ils, pour cette logique, car le consentement universel, l’adoption universelle d’une idée ont été considérés de tout temps comme la preuve la plus victorieuse de sa vérité; le sentiment de tout le monde, une conviction qui se maintient toujours et partout ne saurait se tromper. Elle doit avoir sa racine dans une nécessité <inhérente> essentiellement inhérente à la nature même de l’homme. Mais s’il est vrai que, conformement à cette nécessité, l’homme ait absolument besoin de croire à l’existence d’un Dieu,>> [en marge: ϑΒ≅ΗΔ,∃:,>≅ [employé]# |76 <<surpris le secret, et vu la faiblesse naturelle de l’individu contre le <milieu> milieu social qui l’entoure, nous courons toujours le risque de retomber tôt ou tard, et d’une manière ou d’une autre, dans l’abyme de l’absurdité religieuse. Les exemples de ces conversions honteuses sont fréquents dans la société actuelle.>> [en marge: <172, 17> (171, 172)]

Il me paraît donc urgent de résoudre complètement la question suivante:

L’homme formant avec la nature universelle un seul <être> tout et n’étant que le produit matériel d’un concours indéfini de causes matérielles, comment l’idée de cette dualité, <elle> la supposition de l’existence de deux mondes opposés, [intercalé: dont] l’un spirituel, l’autre matériel, l’un divin, l’autre <tout> naturel, a-t-elle pu naître, s’établir et s’enraciner si profondément dans la conscience humaine?

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L’action et la réaction incessante du Tout sur chaque point et de chaque point sur le Tout constitue ai-je dit, la loi générique, suprême et la réalité même de <l’Univers> <cet Univers> cet Etre unique que nous appelons l’Univers et qui est toujours, à la fois, producteur et produit. Eternellement active, toute puissante, source et <résultat> résultante éternelle de tout ce qui est, de tout ce qui naît, agit et réagit, puis meurt en son sein, cette universelle solidarité, cette causalité mutuelle, <la nature, a> ce procès éternel de transformations <[intercalé: réelles] tant générales que partielles [intercalé: et [ill.] se produisent] dans un espace infini, la nature, a> réelles, tant <générales> universelles qu’infiniment détaillées et qui se produisent dans l’espace infini, la <nature> nature a créé parmi une quantité infinie d’autres mondes, notre terre, avec toute l’échelle de ses êtres, depuis les plus simples éléments chimiques, depuis <tout> les premières formations de la matière avec toutes ses <forces> propriétés mécaniques et physiques, jusqu’à l’homme. Elle les reproduit toujours, les développe, les nourrit, les conserve, puis lorsque leur terme arrive, et souvent même avant qu’il ne soit arrivé, elle les détruit ou plutôt les transforme en êtres nouveaux. Elle est donc la Toute-puissance contre laquelle il n’y a pas d’indépendance ni d’autonomie possible, l’être suprême qui embrasse et pénètre de son action irrésistible toute l’existence des êtres, et parmi les êtres vivants, il n’en est pas un seul qui ne porte en lui-même, sans doute, plus ou moins développé, le sentiment ou la sensation de cette influence suprême et de cette dépendance <absol> absolue. – Eh bien, cette sensation et ce sentiment constituent le# |77 fond même de toute religion.

La religion, comme on voit, ainsi que toutes les [intercalé: autres] choses humaines, a sa première source dans la vie animale. Il est impossible de dire qu’aucun animal, excepté l’homme, ait une religion déterminée, parce que la religion la plus grossière suppose encore un degr<és>é de réflexion, <aquel> auquel aucun animal, hormis l’homme, ne s’est encore élevé. Mais il est tout aussi impossible de nier que dans l’existence de tous les animaux, sans en excepter aucun, se trouvent tous les éléments pour ainsi dire matériels ou instinctifs, constitutifs de la religion, moins sans doute son côté proprement idéal, celui même qui doit la détruire tôt ou tard, la pensée. En effet, quelle est l’essence réelle de toute religion? c’est précisement ce sentiment d’absolue dépendance de l’individu passager vis-à-vis de l’éternelle et omnipotente nature.

Il nous est difficile d’observer ce sentiment et d’en analyser toutes les manifestations dans les <espèces> animaux d’espèces inférieures; pourtant nous pouvons dire que l’instinct de conservation qu’on retrouve jusque dans les organisations relativement les plus pauvres, sans doute à un moins degré que dans les organisations supérieures, n’est rien qu’une sagesse coutumière qui se forme en chaque animal, sous l’influence de ce sentiment qui n’étre autre <que le> que le premier fondement du sentiment religieux. Dans les animaux doués d’une organisation plus complète et qui se rapprochent davantage de l’homme, il se manifeste, d’une manière beaucoup plus sensible pour nous, dans la peur instinctive et panique, par exemple, qui s’empare d’eux à l’approche de quelque grande catastrophe naturelle, <telle qu’un tremb> telle qu’un tremblement de terre, un incendie de foret ou une forte tempête, ou bien à l’approche de quelque <[ill.]> féroce animal carnassier, d’un Prussien des forets. Et en général, on peut dire que la peur est un des sentiments prédominants dans la vie animale. Tous les animaux vivant en liberté sont farouches, ce qui prouve qu’ils vivent dans une peur instinctive incessante, qu’ils ont toujours le sentiment du danger, c’est à dire celui d’une influence toute-puissante qui les poursuit, les pénètre et les enveloppe toujours et partout. Cette crainte, la crainte de Dieu, diraient les théologiens, est le commencement de la sagesse, c’est à dire de la religion. Mais chez les animaux elle ne devient pas une religion, parce qu’il leur# |78 manque cette puissance de réflexion qui fixe le sentiment et en détermine l’objet et qui transforme ce sentiment en <pensée> <une pensée> une notion abstraite capable de se traduire en paroles. On a eu donc raison de dire que l’homme est religieux par nature, il l’est comme tous les autres animaux; mais lui seul sur cette terre a la conscience de sa religion.

La religion, a-t-on dit, est le premier reveil [Ici et sur les pages qui suivent, Bakounine écrit “réveil” et “se réveiller” au lieu de “éveil” et “s’éveiller”.] de la raison. Oui, mais sous la forme de la déraison. La religion, ai-je dit tout-à-l’heure, commence par la crainte. Et en effet, l’homme, en se reveillant aux premières lueurs de ce soleil intérieur qui s’appelle la conscience de soi-même, et en sortant lentement, pas à pas, du demi-sommeil magnétique, de cette existence toute d’instinct qu’il menait lorsqu’il se trouvait encore à l’état de pure innocence, c’est à dire à l’état d’animal; étant d’ailleurs né comme tout animal, dans la crainte de ce monde extérieur qui le produit et qui le détruit, – l’homme a dû avoir nécessairement pour premier objet de sa naissante réflexion cette crainte même. On peut même présumer que chez l’homme primitif, au reveil de son intelligence, cette terreur instinctive devait être plus forte que chez d’autres animaux; d’abord parce qu’il naît beaucoup moins armé que les autres et que son enfance dure plus longtemps; et ensuite, parce que cette même réflexion, à peine éclose, et non encore arrivée à un degré suffisant de maturité et de force pour reconnaître et pour utiliser les objets extérieurs, a dû tout de même arracher l’homme à l’union, à l’harmonie instinctive dans laquelle, comme cousin du gorilla, <il a dû se trouver avec toute la nature extérieure> avant que sa pensée ne se fut réveillée, il a dû se trouver avec tout le reste de la nature <extérieure>. La première reflexion l’isolait en quelque sorte au milieu de ce monde extérieur, qui lui devenant étranger, a dû lui apparaître, à travers le prisme de son imagination enfantine, excitée et grossie par l’effet même de cette commençante réflexion, comme une sombre et mystérieuse puissance, infiniment plus hostile et plus menaçante qu’elle ne l’est en réalité.

Il nous est excessivement difficile, sinon impossible, de nous rendre un compte exact des premières sensations et imaginations religieuses de l’homme sauvage. Dans leurs détails elles ont dû être# |79 sans doute aussi diverses que l’ont été les propres natures des peuplades primitives qui les ont éprouvées et conçues, aussi bien que les climats, la nature des lieux et des autres circonstances déterminantes au milieu desquelles elles se sont développées. Mais comme après tout, c’étaient des sensations et des imaginations <humaines> humaines, elles ont dû, malgré cette grande diversité de détails, se résumer en quelques simples points identiques, d’un caractère général et qu’il n’est pas trop dificile de fixer. Quelque soit la provenance des différents groupes humains. Quelque soit la cause <<de<s> différence<s> qui <existent> existe entre les>> des différences anatomiques qui existent entre les races humaines; que les hommes n’ayent eu pour ancêtre qu’un seul Adam-gorilla ou cousin du gorilla, ou, <<ce <qu’il> qui>> comme il est plus <pl> probable, qu’ils soient issus de plusieurs ancêtres que la nature aurait formés, indépendamment les uns des autres, sur différents points du globe et à époques différentes; toujours est-il que la faculté qui constitue <proprement et qui crée l’humanité dans> et qui crée proprement l’humanité dans les hommes; la reflexion, la puissance d’abstraction, la raison, en un môt la faculté de combiner les idées, reste, aussi bien que les lois qui en déterminent les manifestations différentes, toujours et partout les mêmes, de sorte qu’aucun développement humain ne saurait se faire contrairement à ces lois. Cela nous donne le droit de penser que les phases principales, observées dans le premier développement religieux d’un seul peuple, ont dû se réproduire dans celui de toutes les autres populations primitives de la terre.

A en juger d’après les rapports unanimes des voyageurs qui, depuis le siècle passé, ont visité les îles de l’Océanie, aussi bien que de ceux qui de nos jours ont pénétré dans l’intérieur de l’Afrique, le Fétichisme doit être la première religion, celle de tous les peuples sauvages qui se sont le moins éloignés de l’état de nature. Mais le Fétichisme n’est autre chose que la religion de la peur. Il est la première humaine expression de cette sensation de dépendance absolue, melée de terreur instinctive, que nous trouvons au fond de toute vie animale et qui, comme je l’ai déjà <remargué> observé, constitue le rapport religieux des <indivi> individus appartenant même aux espèces les plus inférieures avec la toute-puissance de la nature. Qui ne connaît l’influence qu’exercent et l’impression que produisent sur tous les êtres vivants les grands phénomènes de la nature, tels que le lever et le coucher du soleil, le clair de lune, le retour des saisons, la succession du froid et du chaud, ou bien les catastrophes naturelles, <les [ill.]> aussi bien que les rapports si variés et mutuellement destructifs des espèces animales# |80 entre elles et avec les <difé> différentes espèces végétales? Tout cela constitue, pour chaque animal, un ensemble de conditions d’existence, un caractère, une nature, et je serais presque tenté de dire un culte particulier; car chez les animaux, dans tous les être vivants, vous retrouverez une sorte d’adoration de la nature, mêlée de crainte et de joie, d’espérance et d’inquiétude, – la joie de vivre et la crainte de cesser de vivre – et qui, en tant que sentiment, ressemble beaucoup à la religion humaine. L’invocation et la prière même n’y manquent pas. Considérez le chien apprivoisé, implorant une caresse, un regard de son maître; n’est ce pas là l’image de l’homme à genoux devant son Dieu? Ce chien ne transporte-t-il pas par son imagination et par un commencement de réflexion, que l’expérience a développée en lui, la toute-puissance naturelle qui l’obsède sur son maître, de même que l’homme croyant la transporte sur son Dieu? Quelle est donc la différence entre le sentiment religieux du chien et celui de l’homme? Ce n’est pas même la réflexion, c’est le degrés de réflexion, ou même plutôt, c’est la capacité de la fixer et de la <convertir en paroles> concevoir comme une pensée abstraite, de la généraliser en la nommant; la parole humaine ayant ceci de particulier, qu’incapable de nommer les choses réelles, celles qui agissent immédiatement sur nos sens, elle n’en exprime que la notion ou la généralité abstraite; et comme la parole et la pensée sont les deux formes distinctes mais inséparables d’un seul et même acte de l’humaine réflexion, cette dernière, en fixant l’objet de la terreur et de l’adoration animales ou du premier culte de l’homme, le généralise, le transforme pour ainsi dire en un être abstrait, en cherchant à le désigner par un nom. L’objet réellement adoré par tel ou tel autre individu reste toujours celui-ci: cette pierre, ce morceau de bois, ce chiffon, pas un autre; mais du moment qu’il a été par la parole, il devient, <en général,> une chose abstraite, générale: une pierre, un morceau de bois, un chiffon. C’est ainsi, qu’avec le premier reveil de la pensée, manifesté par la parole, le monde exclusivement humain, le monde des abstractions commence.

Cette faculté d’abstraction, source de toutes nos connaissances et de toutes nos idées, est sans doute l’unique cause de toutes les émancipations humaines. Mais le premier reveil de cette faculté dans l’homme, ne produit pas immédiatement sa liberté.#

|81Lorsqu’elle commence à se <produire> former, <dans l’homme> en se dégageant lentement des langes de <son> l’instinctivité animale, elle se manifeste d’abord, non sous la forme d’une réflexion raisonnée ayant conscience et connaissance de son activité propre, mais sous celle d’une réflexion imaginative, inconsciente de ce qu’elle fait, et à cause de cela même <prenant tou>jours ses propres produits pour des êtres réels, <<<qu’elle avait avoir réellement> qui existent en dehors d’elle et de son action <propre> créatrice, et qu’elle s’imagine avoir <découverts> seulement découverts. <existants> en dehors d’elle, antérieurement à tout>> auxquels elle attribue naïvement <une> <qui existent> une existence indépendante, <en dehors d’elle-même et> antérieure à toute connaissance humaine, et ne s’attribuant d’autre mérite que celui de les avoir découverts en dehors d’elle-même. Par ce procédé, la réflexion imaginative de l’homme peuple son monde extérieur de fantômes qui lui paraissent plus dangereux, [intercalé: plus puissants,] plus terribles que les êtres réels qui l’entourent; elle ne délivre l’homme de l’esclavage naturel qui l’obsède que pour le rejeter aussitôt sous le poids d’un esclavage, mille fois plus dur et plus effrayant <[intercalé: encore,] sous celui de la religion.> encore, – sous celui de la religion.

C’est la réflexion imaginative de l’homme qui transforme le culte naturel dont nous avons retrouvé les éléments et les traces chez tous les animaux, en un culte humain, sous la forme élémentaire du Fétichisme. Nous avons vu les animaux adorant instinctivement les grands phénomènes de la nature qui réellement exercent sur leur existence une action immédiate et puissante; mais nous n’avons jamais entendu parler d’animaux qui adorent un inoffensif morceau de bois, un torchon, un os ou une pierre, tandis que nous retrouvons ce culte dans la religion primitive des sauvages et jusque dans le catholicisme. Comment expliquer cette anomalie, [intercalé: en apparence du moins,] si étrange et qui, sous le rapport du bon sens et du sentiment de la réalité des choses, nous présente l’homme# |82 comme bien inférieur aux plus modestes animaux?

Cette absurdité est le produit de la réflexion imaginative de l’homme sauvage. Il ne sent pas seulement, comme les autres animaux, la toute-puissance de la nature, il en fait l’objet de sa constante réflexion, il la fixe, il cherche à la localiser et, en même temps, il la généralise, en lui donnant un nom quelconque; il en fait le centre autour duquel se groupent toutes ses imaginations enfantines. Encore incapable d’embrasser par sa pauvre pensée l’univers, même le globe terrestre, même le milieu <restre> si restreint au sein duquel il est né et il vit, il cherche partout, se demandant où réside donc cette <puissance> toute-puissance, dont le sentiment, désormais réfléchi et fixé, l’obsède? et, par un jeu, par une aberration de sa fantaisie ignorante qu’il nous serait difficile d’expliquer aujourd’hui, il l’attache à ce morceau de bois, à ce torchon, à cette pierre… C’est le pur fétichisme, la plus religieuse, c’est à dire la plus absurde des religions.

Après et souvent avec le fétichisme, vient le culte des sorciers. C’est un culte, sinon <plus> beaucoup plus rationnel, au moins plus naturel et qui nous surprendra moins que le fétichisme. Nous y sommes plus habitués, étant encore aujourd’hui, <entourés de> <au milieu> au sein même de cette civilisation dont nous sommes si fiers, entourés de sorciers: les spiritistes, les médium, les clairvoyants avec leurs magnétiseurs, les prêtres de l’Eglise catholique, greque et romaine, qui prétendent avoir la puissance de forcer le Bon Dieu, à l’aide de quelques formules <cabalistiq> mystérieuses, de descendre sur l’eau, voire même de se transformer en pain et en vin, tous ces forceurs de la Divinité soumise à leurs enchantements, ne sont-ils pas autant de sorciers. Il est vrai, que la Divinité adorée et invoquée par nos sorciers modernes, enrichie par plusieurs milliers d’années d’extravagance humaine, est beaucoup plus compliquée que le Dieu de la sorcellerie primitive, cette dernière n’ayant d’abord pour objet que <l'[ill.]> la représentation, <déjà fixe, quoiqu’encore indéterminée, absolument indéterminée> sans doute déjà fixe, mais encore fort peu déterminée de la toute-puissance<, sans aucun autre attribut> matérielle, sans aucun <attribut soit intelle> autre attribut, soit intellectuel, soit moral. La distinction du bien et du mal, du juste# |83 et de l’injuste y est encore inconnue. On ne sait ce qu’elle aime, ce qu’elle déteste, ce qu’elle veut, ce qu’elle ne veut pas; elle n’est ni bonne, ni mauvaise, elle n’est rien que la Toute-puissance. Pourtant le caractère divin commence déjà à se dessiner: elle est égoïste et vaniteuse; elle aime les compliments, les génuflexions, l’humiliation et l’immolation des hommes, leur adoration et leurs sacrifices, et elle persécute et punit cruellement ceux qui ne veulent pas se soumettre: les rebelles, les orgueilleux, les impies. C’est, comme on sait, le fond principal de la nature divine dans tous les Dieux antiques et présents, créés par l’humaine déraison. Y’eut-il jamais au monde un être plus atrocement jaloux, vaniteux, égoïste, vindicatif, sanguinaire, que le Jehovah des Juifs, devenu plus tard le Dieu-le-Père des chrétiens?

Dans le culte de la sorcellerie primitive, le Dieu ou cette Toute-puissance indéterminée, sous le rapport intellectuel et moral, apparaît d’abord comme inséparable de la personne du sorcier: Lui-même est Dieu, comme le Fétiche. Mais à la longue, le rôle d’homme surnaturel, d’homme-Dieu, pour un homme réel, surtout pour un sauvage qui, n’ayant aucun moyen de s’abriter contre la curiosité indiscrète de ses <croyant> croyants, reste du matin jusqu’au soir soumis à leurs investigations, devient impossible. Le bon sens, l’esprit pratique d’une peuplade sauvage qui se développent lentement, il est vrai, mais toujours davantage, par l’expérience de la vie, et malgré toutes les divagations religieuses, finit par lui démontrer l’impossibilité, qu’un homme, <accessible a> accessible à toutes les faiblesses et infirmités humaines, soit un Dieu. Le sorcier reste donc pour ses croyants sauvages un être surnaturel, mais seulement par instants, lorsqu’il est possédé. [[De même que le prêtre catholique qui n’est vraiment sacré que lorsqu’il remplit ses cabalistiques mystères; de même que le Pape qui n’est infaillible, que <lors> <lorsqu’inspire> lorsque, inspiré par le St Esprit, il définit les dogmes de la foi.]] Mais possédé par qui? Par la Toute-puissance, par Dieu. Donc la Divinité se trouve ordinairement en dehors du sorcier. Où la chercher? Le Fétiche, le Dieu-chose, est dépassé; le sorcier, l’homme-Dieu, l’est aussi. Toutes ces transformations, dans les temps primitifs, ont sans doute rempli des siècles. L’homme sauvage, déjà avancé, quelque peu développé et# |84 riche de <l’expérience de p> la tradition de plusieurs siècles, cherche alors la Divinité bien loin de lui, mais toujours encore dans les êtres réellement existants: <dans le soleil, dans la lune, dans la> dans la foret, sur une montagne, dans une rivière, et plus tard encore dans le soleil, dans la lune, dans le ciel… La pensée religieuse commence déjà à embrasser l’univers.

L’homme n’a pu arriver à ce point, ai-je dit, qu’après une longue série de siècles. Sa faculté abstractive, sa raison, s’est déjà fortifiée et développée par la connaissance pratique des choses et par l’observation de leurs rapports ou de leur causalité mutuelle, tandis que le retour régulier des mêmes phénomènes lui a donné la première notion de quelques lois naturelles. Il commence à s’inquiéter de l’ensemble des faits et de leurs causes. En même temps, il commence aussi à se connaître lui-même, et grâce toujours à cette puissance d’abstraction qui lui permet de se considérer lui-même comme objet, il sépare son être extérieur et vivant de son être pensant, son extérieur de son intérieur, son corps de son âme; et, <naturellement,> comme il n’a pas la moindre idée des sciences naturelles et comme il ignore jusqu’au nom de ces sciences <toutes> d’ailleurs <toute moderne qui s’appelle> toutes modernes qui s’appellent la physiologie et l’antropologie, <il s’imagine, il doit croire> il est tout ébloui de cette découverte de son propre esprit en lui-même, et s’imagine naturellement, nécessairement, que son âme, ce produit de son corps, en est au contraire le principe et la cause. Mais une fois qu’il a fait cette distinction de l’Intérieur et de l’Extérieur, du spirituel et du Matériel en lui-même, il la transporte tout aussi nécessairement dans son Dieu: il commence à chercher l’âme invisible de cet apparent univers… C’est ainsi qu’a dû naître le panthéisme religieux des Indiens.

Nous devons nous arrêter sur ce point, car c’est ici que commence proprement la religion dans la pleine acception de ce môt, et avec elle la théologie et la métaphysique aussi. Jusque là, l’imagination religieuse de l’homme, obsédée <par> par# |85 la représentation fixe <de la> d’une Toute-puissance indéterminée et introuvable, avait procédé naturellement, en la cherchant, par la voie de l’investigation expérimentale, d’abord dans les objets les plus rapprochés, dans les fétiches, puis dans les sorciers, plus tard encore dans les grands phénomènes de la nature, enfin dans les astres, mais [intercalé: en] l’attachant toujours à quelque objet réel et visible, si éloigné qu’il fut. Maintenant il s’élève <jusque> jusqu’à l’idée d’un Dieu-Univers, une abstraction. Jusque là, tous ses Dieux <il> ont été des Etres particuliers et restreints, parmi beaucoup d’autres êtres non divins, non-tout-puissants, mais non moins réellement existants. Maintenant elle pose pour la première fois une Divinité universelle: l’Etre des Etres, substance créatrice de tous les êtres restreints et particuliers, l’âme universelle, le Grand Tout. Voilà donc le vrai Dieu qui commence, et avec lui la vraie Religion.

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|86 [au verso de cette page:] 4 La Religion

166-182.#

Nous devons examiner maintenant le procédé par lequel l’homme est arrivé à ce résultat, afin de reconnaître, par son origine historique, la véritable nature de la Divinité. Et d’abord, la première question qui se présente à nous est celle ci: Le Grand Tout de la religion Panthéiste, n’est-ce pas <ce que nous avons appelé> absolument le même Etre unique que nous avons appelé la nature universelle?

Oui et non. – <Oui et non> Oui, parce que les deux systèmes, celui de la religion panthéiste, et le système scientifique <et> ou positiviste embrassent le même Univers. Non, parce qu’ils l’embrassent d’une manière tout-à-fait différente.

Quelle est la méthode scientifique? C’est la méthode réaliste par excellence. Elle va des détails à l’ensemble et de la constatation, de l’étude des faits, à leur compréhension, aux idées; ses idées n’étant <autre chose> rien que le fidèle exposé des rapports de coordination, <d’> <et d’action ou de ca> de succession et d’action <mutuelle> ou de causalité mutuelle<s> qui réellement existent entre les choses et les phénomènes réels; sa logique, rien que la logique des choses. Comme dans le développement historique de l’esprit humain, la science positive vient toujours après la théologie et après la métaphysique, l’homme arrive à la science déjà préparé et considérablement corrompu par une sorte d’éducation abstraite. Il y apporte donc# |87 beaucoup d’idées abstraites, élaborées tant par la théologie que par la métaphysique, et qui pour la première ont été des objets de foi aveugle, pour la seconde des objets de spéculations transcendantes et de jeux de mots plus ou moins ingénieux, d’explications et de démonstrations qui n’expliquent <ni> et ne démontrent absolument rien, parce qu’elles s’y font en dehors de toute expérimentation réelle, et parce que la métaphysique n’a d’autre garantie pour l’existence même des objets sur lesquels elle raisonne que les assurances ou le mandat impératif de la théologie.

L’homme, ci-devant théologue et ci devant métaphysicien, mais fatigué et de la théologie et de la métaphysique, à cause de la stérilité de leurs résultats <et> en théorie et à cause aussi de leurs conséquences si funestes <en pratique> dans la pratique, apporte naturellement toutes ces idées dans la science; mais il les apporte, non comme des principes certains et qui doivent, comme tels, lui servir de point de départ; il les apporte comme des questions que la science doit résoudre. Il n’est arrivé à la science que parce qu’il a commencé précisement à les mettre lui-même en question. Et il en doute, parce qu’une longue expérience de la théologie et de la métaphysique qui ont créé ces idées lui a démontré, que ni l’une ni l’autre <n’offre> n’offrent aucune <certitude> garantie <réelle> sérieuse pour la réalité de leurs créations. Ce dont il doute et ce qu’il rejète avant tout, ce ne sont pas <autant ces> autant ces créations, ces idées, que les méthodes, les voies et moyens, par <lesquelles> lesquels la théologie et la métaphysique les ont créé. Il repousse le système des révélations et la “croyance dans l’absurde parce que cela est l’absurde” [[Credo quiam absurdum est – St Tertullien.]] des théologiens, et il ne veut plus rien se laisser imposer par le despotisme des prêtres et par les feux de l’inquisition. Il repousse la métaphysique,# |88 précisement et surtout, parce qu’ayant accepté sans aucune critique ou avec une critique illusoire, par trop complaisante et facile, les créations, les idées fondamentales de la théologie: celles de l’Univers, de Dieu, et de l’âme ou d’un esprit <distinct de la m> séparé de la matière, elle a bâti sur ces données ces systèmes, et prenant l’absurde pour point de départ, elle a nécessairement et toujours abouti à l’absurde. Donc ce que l’homme, au sortir de la <métaphy> théologie et de la métaphysique cherche avant tout, c’est une méthode vraiment scientifique, une méthode qui lui donne avant tout une complète certitude de la réalité des choses sur lesquelles il raisonne.

Mais pour l’homme, il n’est point d’autre moyen de s’assurer de la réalité certaine d’une chose, d’un phénomène ou d’un fait, que de les avoir <rencontr> réellement rencontrés, constatés, reconnus dans leur intégrité propre, sans aucun mélange de phantaisies, de suppositions et d’adjonctions de <son propre esprit> l’esprit humain. L’expérience devient donc la base de la science. Il ne s’agit pas ici de l’expérience d’un seul homme. Aucun homme quelque intelligent, quelque curieux, quelque heureusement doué rétribué qu’il soit, sous tous les rapports, ne peut avoir tout vu, tout rencontré, tout expérimenté de sa propre personne. Si la science de chacun devait se limiter à ses propres expériences personnelles, il y’aurait autant de sciences qu’il y’a d’hommes et chaque science mourrait avec chaque homme. Il n’y aurait pas de science.

La science a donc pour base l’expérience collective non seulement de tous les hommes contemporains, mais encore celle de toutes les générations passées. Mais elle n’admet aucun témoignage sans critique. Avant d’accepter le témoignage soit d’un contemporain, soit d’un homme qui n’est plus, pour peu que je tienne à ne point être trompé, je dois m’enquérir d’abord sur le caractère et sur la nature aussi bien que sur l’état de l’esprit de cet homme, sur sa méthode. Je dois m’assurer avant tout que cet homme est ou était un homme honnête, <aimant> détestant le mensonge, cherchant la vérité avec bonne foi, avec zèle; qu’il n’était ni phantaisiste, ni poète, ni métaphysicien, ni théologue, ni juriste, ni ce qu’on appelle homme# |89 politique et comme tel intéressé dans les mensonges politiques, et qu’il était considéré comme tel par la grande majorité de ses contemporains. Il est des hommes, par exemple, qui sont très intelligents, très éclairés, libres de tout préjugé et de toute préoccupation fantaisiste, qui ont en un môt l’esprit réaliste, mais qui trop paresseux pour se donner la peine de constater l’existence et la nature réelle des faits, les supposent, les inventent. C’est ainsi qu’on fait la statistique en Russie. Le témoignage de ces hommes naturellement ne vaut rien. Il en est d’autres, très intelligents aussi et de plus trop honnêtes pour mentir et pour assurer des choses dont ils ne sont pas sûrs, mais dont l’esprit se trouve <soit> sous le joug soit de la métaphysique, soit de la religion, soit d’une préoccupation idéaliste quelconque. Le témoignage de ces hommes, au moins en tant qu’il concerne des objets qui touchent de près à leur monomanie, doit être également repoussé, parce qu’ils ont le malheur de prendre toujours des vessies pour des lanternes. Mais si un homme réunit une grande intelligence réaliste, <dévelop> développée et duement préparée par la science, s’il est en même temps un chercheur scrupuleux et zélé de la réalité des choses, son témoignage devient précieux.

Et encore ne dois-je jamais l’accepter sans critique. <Mais> En quoi consiste cette critique? Dans la comparaison des choses qu’il m’affirme avec les résultats de ma propre expérience personnelle. Si son témoignage harmonise avec elle, je n’ai aucune raison de le rejeter et je l’accepte comme une nouvelle confirmation de ce que j’ai reconnu moi-même; mais s’il lui est contraire, dois je le repousser sans m’enquérir qui de nous deux a raison, lui ou moi? Pas du tout. Je sais par expérience que mon expérience des choses peut être fautive. Je compare donc ses résultats avec les miens et je les soumets à une observation et à des expériences nouvelles. Au besoin, j’en appelle à l’arbitrage et aux expériences d’un troisième et de beaucoup d’autres observateurs, dont le caractère scientifique sérieux m’inspire confiance, et je parviens, non sans grand-peine quelquefois, par la modification soit de mes résultats, soit des siens, à une conviction commune. Mais en quoi consiste l’expérience de chacun? Dans le témoignage de ses sens, dirigés par son intelligence. Je n’accepte, pour mon compte rien que je n’aye matériellement rencontré, vu,# |90 entendu et au besoin palpé de mes doigts. C’est pour moi personnellement le seul moyen de m’assurer de la réalité d’une chose. Et je n’ai confiance que dans le témoignage de ceux qui procèdent absolument de la même manière.

De tout cela il résulte que la science [intercalé: tout d’abord] est fondée sur la coordination d’une masse d’expériences personnelles contemporaines et passées, soumises constamment à une sévère critique mutuelle. On ne peut s’imaginer de base plus démocratique que celle-là. C’est la base constitutive et première et toute connaissance humaine qui en dernière instance ne repose point sur elle, doit être exclue comme dénuée de toute certitude et de toute valeur scientifique. La science ne peut pourtant pas s’arrêter à cette base qui ne lui donne d’abord rien qu’une quantité innombrable de faits de natures les plus différentes et duement constatés par innombrables quantités <d’expériences personnelles> d’observations ou d’expériences personnelles. La science propre ne commence qu’avec la compréhension des choses, des phénomènes et des faits. Comprendre une chose, dont la réalité tout d’abord a été duement constatée, ce que les théologiens et les métaphysiciens oublient toujours de faire, c’est <reconn> découvrir, reconnaître et constater, de cette manière empirique dont on s’est servi pour <constater son existen> s’assurer d’abord de son existence réelle, toutes ses propriétés, c’est à dire tous ses rapports <avec les autres choses existantes> tant immédiats qu’indirects avec toutes les autres choses existantes, ce qui revient à déterminer les différents modes de son action réelle sur tout ce qui reste en dehors d’elle. Comprendre un phénomène ou un fait, c’est découvrir et constater les phases successives de son développement réel, c’est reconnaître sa loi naturelle.

Ces constatations de propriétés et ces découvertes de lois nouvelles ont également pour source unique, d’abord, les observations et les expériences faites <par telle ou telle> réellement par telle ou telle autre personne, ou même par beaucoup de personnes à la fois. Mais quelque considérable que soit leur nombre et fussent-ils tous des savants renommés, la science n’accepte leur témoignage qu’à cette condition# |91 essentielle, qu’en même temps qu’ils annoncent les résultats de leurs investigations, ils rendent aussi un compte excessivement détaillé et exact de la méthode dont ils se sont servis, ainsi que des observations et des expériences qu’ils ont faites pour y arriver; de manier à ce que tous les hommes qui s’intéressent à la science puissent renouveler pour leur propre compte, en suivant la même méthode, ces mêmes observations et ces mêmes expériences; ce n’est que lorsque les nouveaux résultats ont été ainsi controlés et obtenus par beaucoup d’observateurs et expérimentateurs nouveaux, qu’ils sont considérés généralement comme acquis d’une manière définitive à la science. Et encore arrive-t-il souvent, que des observations et des expériences nouvelles, faites d’après une méthode et à un point de vue différents, renversent ou modifient profondement ces premiers résultats. Rien n’est aussi antipathique à la science que la foi, et la critique n’y a jamais dit son dernier môt. Elle seule, représentante du grand principe de la révolte dans la science, est la gardienne sévère et incorruptible de la vérité.

C’est ainsi que <s’établ> successivement, par le travail des siècles, s’établit peu à peu dans la science un système de vérités ou de lois naturelles universellement reconnues. Ce système une fois établi et accompagné toujours de l’exposé le plus détaillé des méthodes, des observations et des expériences <<à l’aide desquelles il <s’est> a été établi>> ainsi que de l’histoire des investigations et des développements à l’aide desquels il a été établi, de manière à pouvoir toujours être soumis à un controle nouveau et à une nouvelle critique, devient desormais la seconde base de la science. Il sert de point de départ pour des investigations nouvelles qui nécessairement le développent et l’enrichissent de méthodes nouvelles.

Le monde, malgré l’infinie diversité des êtres qui le composent est un. L’esprit humain qui, l’ayant pris pour objet, s’efforce de le reconnaître et de le comprendre,# |92 est un ou identique aussi, malgré l’innombrable quantité d’êtres humains divers, présents et passés, par lesquels il est représenté. Cette identité est prouvée <par ceci:> par ce fait incontestable, que pourvu qu’un homme pense, <quelque soit son milieu et le degré de son dével> quelques soient d’ailleurs son milieu, sa nature, sa race, sa position sociale et le degré de son développement intellectuel et moral, et lors même qu’il divague et qu’il déraisonne, sa pensée se développe toujours selon les mêmes lois; et c’est là précisement ce qui, dans l’immense diversité des ages, des climats, des races, des nations, des positions sociales et des natures individuelles, constitue la grande unité du genre humain. Par conséquent la science, qui n’est autre chose que la connaissance <du m> et la compréhension du monde par l’esprit humain, doit être une aussi.

Elle est incontestablement une. Mais immense comme le monde, elle dépasse les facultés intellectuelles d’un seul homme, fut-il le plus intelligent de tous. Aucun n’est capable de l’embrasser à la fois dans son universalité et dans ses détails également, quoique différemment, infinis. Celui qui voudrait s’en tenir à la seule généralité, en négligeant les détails, retomberait par là même dans la métaphysique et dans la théologie, car la généralité scientifique se distingue précisement des généralités métaphysique<s> et théologique, par ceci, qu’elle <ne> s’établit <pas> non, comme ces deux dernières, par l’abstraction qu’on fait de tous les détails, mais au contraire et uniquement par la coordination des détails. La grande Unité scientifique est concrète: c’est l’unité dans l’infinie diversité; l’Unité théologique et métaphysique est abstraite: c’est l’unité dans le vide. Pour embrasser l’unité scientifique dans toute sa réalité infinie, il faudrait pouvoir connaître en détail tous les êtres dont les rapports mutuels directs et indirects constituent l’Univers, ce qui dépasse évidemment les facultés d’un homme, d’une génération, de l’humanité tout entière.

En voulant embrasser l’universalité de la science l’homme s’arrête, écrasé par l’infiniment grand. Mais en se rejetant sur les détails de la science, il rencontre# |93 une autre limite, c’est l’infiniment petit. D’ailleurs il ne peut reconnaître réellement que ce dont l’existence réelle lui est témoignée par ses sens, et ses sens ne peuvent atteindre qu’une infiniment petite partie de l’Univers infini: le globe terrestre, le système solaire, tout au plus cette partie du firmament qui se voit de la terre. Tout cela ne constitue dans l’infinité de l’espace qu’un point imperceptible.

Le théologue et le métaphysicien se prévaudraient aussitôt de cette ignorance forcée et nécessairement éternelle de l’homme pour recommander leurs divagations ou leurs rêves. Mais la science dédaigne cette triviale consolation, elle déteste <cette consolation> <des> ces illusions aussi ridicules que dangereuses. Lorsqu’elle se voit forcée d’arrêter ses investigations, faute de moyens pour les prolonger, elle préfère dire: je ne sais pas, que de présenter comme des vérités des hypothèses dont la vérification est impossible. La science a fait plus que cela: elle est parvenue à démontrer, avec une certitude qui ne laisse rien à désirer, l’absurdité et la nullité de toutes les conceptions théologiques et métaphysiques; mais elle ne les a pas détruites pour les remplacer par des absurdités nouvelles. Arrivée à son terme, elle <dit> dira honnêtement: Je ne sais pas, mais elle ne déduira jamais rien de ce qu’elle ne saura pas.

La science universelle est donc un idéal que l’homme ne pourra jamais réaliser. Il sera toujours forcé de se contenter de la science de son monde, en étendant tout au plus ce dernier jusqu’aux étoiles qu’il peut voir, et encore n’en saura-t-il jamais que bien peu de choses. La science réelle <par lui> n’embrasse que le système solaire; <et> surtout notre globe et tout ce qui se produit et se passe sur ce globe. Mais dans ces limites mêmes, la science est encore trop immense pour qu’elle <peut> puisse être embrassée par un seul homme, ou même par une seule génération, d’autant plus que, comme je l’ai déjà observé, les détails de ce monde se perdent dans l’infiniment petit et sa diversité n’a point de commensurables limites.

Cette impossibilité d’embrasser d’un seul coup l’ensemble immense et les détails infinis du monde visible a donné lieu à la division de# |94 la science une et indivisible ou de la science générale en beaucoup de sciences particulières; séparation d’autant plus naturelle et nécessaire, qu’elle correspond aux ordres diverses qui existent réellement dans ce monde, <ainsi> ainsi qu’aux points de vue différents sous lesquels l’esprit humain est pour ainsi dire forcé de les envisager: Mathématiques, Mécanique, [intercalé: Astronomie,] Physique, Chimie, <Astronomie,> Géologie, <Sociolog> Biologie et <humain> Sociologie, y compris l’histoire du développement de l’espèce humaine, telles sont les principales divisions qui se sont établies, pour ainsi dire, d’elles-mêmes dans la science. Chacune de ces sciences particulières, par son développement historique, a formé et apporte avec elle une méthode d’investigation et de constatation de choses et de faits, de déductions et de conclusions qui lui sont, sinon toujours exclusivement, du moins particulièrement propres. But all these different methods have one single first basis, coming down in the last instance to a real, individual observation of facts and things by the senses, and all within the limits of the human faculties have the same aim: the construction of the universal science, the understanding of the unity, of the real universality of the worlds, the scientific reconstruction of the great Whole, the Universe.

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Doesn’t this aim, which I have just stated, find itself in flagrant contradiction with the obvious impossibility for the man of every being able to realize it? Yes, without doubt, and yet man cannot renounce it and never will renounce it. Auguste Comte and his disciples preach moderation and resignation to us in vain, as man will never be moderate or resigned. That contradiction is in the nature of man and above all it is in the nature of our mind: armed with his formidable power of abstraction, he does not recognize and never could recognize any limit to him imperious, passionate curiosity, eager to know everything and embrace everything. It is enough to say to him: you will not go beyond [this point], for all the power of that curiosity, irritated by the obstacle held out, to launch him beyond. In this the Good God of the Bible has shown himself much more clear-sighted than Mr. Auguste [Comte] and his disciples, the positivists; having doubtless wanted man to eat the forbidden fruit, he forbade him from eating it. That immoderation, that disobedience, that rebellion of the human mind against every limited imposed, in the name of the good God or in the name of science, makes up his honor, the secret of his power and his liberty. It is by seeking the impossible that man has always realized and recognized the possible, and those who have *sensibly* limited themselves to what appears possible have never advanced a single step. Besides, in the face of the immense course traveled by the human mind in roughly three thousand years known by history, who will dare to say what, in three, five, or ten thousand years will be possible and impossible?

Cette tendance vers l’éternellement inconnu est tellement irrésistible dans l’homme, elle est si foncièrement inhérente à notre esprit que si vous lui fermez la voie scientifique, il s’ouvrira, pour la satisfaire, une nouvelle voie mystique. Et faut-il-en donner d’autre preuve que l’exemple <d’Auguste Comte> de l’illustre fondateur de la Philosophie Positive, Auguste Comte, lui-même, qui a fini sa grande carrière philosophique, comme on sait, par l’élaboration d’un système de politique socialiste, très mystique. Je sais fort bien que ses disciples attribuent cette dernière création de cet esprit éminent qu’on peut <app> considérer, après ou plutôt avec Hegel, comme le plus grand philosophe de notre siècle, à une aberration facheuse causée par de grands malheurs et surtout par la sourde et implacable persécution des savants patentés et académiciens, ennemis naturels de toute nouvelle initiative et de toute grande <verifi> découverte scientifique. [[On dirait que les savants ont voulu lui démontrer a posteriori, combien peu les représentants de la science sont capables de gouverner le monde, et que la science seule, non les <[ill.] sont appelés à le diriger> savants, ses prêtres, sont appelés à le diriger.]] Mais en laissant de côté ces causes accidentelles, auxquelles, hélas! les plus grands génies ne sont pas soustraits, on peut prouver que le système de Philosophie Positive d’Auguste Comte ouvre la porte au mysticisme.#

|96La Philosophie Positive ne s’est jamais encore franchement posée comme athée. Je sais fort bien que l’athéisme est dans tout son système; que ce système, celui de la science réelle, reposant essentiellement sur l’immanence des lois naturelles, exclut la possibilité de l’existence de Dieu, comme l’existence de Dieu exclurait la possibilité de cette science. Mais aucun des représentants reconnus de la Philosophie Positive, <n’a jamais voulu le di> à commencer par son fondateur, Auguste Comte, n’a jamais voulu le dire ouvertement. Le savent-ils eux-mêmes, ou bien seraient-ils encore incertains sur ce point? Il me paraît très difficile d’admettre leur ignorance sur un point d’une importance aussi décisive pour toute la position de la science dans le monde; <Je pense qu’il serait plus juste d’accuser> d’autant plus que dans chaque ligne qu’ils écrivent on sent transpirer la négation de Dieu, l’athéisme. Je pense donc qu’il serait plus juste d’accuser leur bonne foi, ou pour parler plus poliment, d’attribuer leur silence à leur instinct à la fois politique et conservateur. D’un côté, ils ne veulent pas se brouiller avec les gouvernements ni avec l’idéalisme hypocrite des classes gouvernantes, qui,

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avec beaucoup de raison, considèrent l’athéisme et le mathérialisme comme de puissants instruments de destruction révolutionnaire, très dangereux pour l’ordre de choses actuel. Ce n’est peut-être aussi que grâce à ce silence prudent et à cette position équivoque prise par la Philosophie Positive qu’elle a pu s’introduire en Angleterre, pays où l’hypocrisie religieuse continue d’être encore une puissance sociale, et où l’athéisme <continue> est considéré encore aujourd’hui comme un crime de lèse-société.$7$On sait que dans ce pays de la liberté politique, le despotisme social est immense. Dans <le premier quart> la première moitié de ce siècle, le grand poète Shelley, l’ami de Byron, n’a-t-il pas été forcé d’émigrer et n’a-t-il pas été privé de son enfant, seulement pour ce crime d’athéisme. Faut-il donc s’étonner après cela que des hommes [intercalé: éminents] comme Buckle, Mr Stuart Mill et Mr Herbert Spencer aient profité avec joie de la possibilité que leur laissait la Philosophie Positive de réconcilier la <positivisme> liberté de leurs# |97 investigations scientifiques avec le cant religieux, despotiquement imposé par l’opinion anglaise à chacun qui tient à faire partie de la société?

Les positivistes français supportent, il est vrai, avec beaucoup moins de résignation et de patience ce joug qu’ils <ses> se sont imposé, et ils ne sont nullement flattés de se voir ainsi compromis par leurs confrères les positivistes anglais. Aussi ne manquent-ils pas de protester de temps à autre, et d’une manière assez <[ill.]> énergique contre l’alliance que ces derniers leur proposent de conclure, au nom de la science positive, avec d’innocentes aspirations religieuses, non dogmatiques, mais indéterminées et très vagues, comme le sont ordinairement aujourd’hui toutes les aspirations <bourgeoises et exclusivement individueles> théoriques des classes privilégiées, fatiguées et usées par la trop longue jouissance de leurs privilèges. Les positivistes français protestent énergiquement contre toute transaction avec l’esprit théologique, qu’ils répoussent comme un déshonneur. Mais s’ils considèrent comme une insulte le soupçon qu’ils puissent transiger avec lui, pourquoi continuent-ils de le provoquer par leurs réticences. Il leur serait si facile <de détruire une fois pour toutes> d’en finir avec toutes les équivoques en se proclammant ouvertement, ce qu’ils sont en réalité, des matérialistes, des athées. Jusqu’à présent, ils ont dédaigné de le faire, et comme s’ils craignaient de dessiner, d’une manière trop précise et trop nette, leur position# |98 véritable, ils ont toujours préféré expliquer leur pensée par des circonvolutions [circonlocutions ] beaucoup plus scientifiques peut être, mais aussi beaucoup moins claires que ces simples paroles. Eh bien, c’est cette clarté même qui les effraye et dont ils ne veulent à aucun prix. Et cela pour une double raison:

Certes personne ne suspectera ni <la bonne foi> le courage moral, ni la bonne foi individuelle des esprits éminents qui représentent aujourd’hui le positivisme en France. Mais le positivisme n’est pas seulement une théorie professée librement; c’est en même temps une secte à la fois politique et sacerdotale. Pour peu qu’on lise avec attention <<les deux derniers voleurs, aussi bien que la fin du <troisième> quatrième>> le Cours de Philosophie Positive d’Auguste Comte, et surtout la fin du <dernière> <quatrième> troisième volume et les <deux> trois derniers, dont Mr Littré, dans sa préface, recommande tout particulièrement la lecture aux ouvriers [[Préface d’un disciple, p. XLIX. Cours de Philosophie Positive d’Auguste Comte – 2me édition.]], on trouvera que la préoccupation <principale> politique principale de l’illustre fondateur du Positivisme philosophique était la création d’un nouveau sacerdoce non religieux, [intercalé: cette fois,] mais scientifique, appelé désormais, selon lui, à gouverner le monde. L’immense majorité des hommes, prétend Auguste Comte, est incapable de se gouverner elle-même. “Presque tous, dit-il, sont impropres au travail intellectuel” non parce qu’ils sont ignorants et que leurs soucis quotidiens <ne leur ont pas permis de développer en eux-même> les ont empêché d’acquérir l’habitude de penser, mais parce que la nature les [intercalé: a] créés ainsi; chez la plus grande partie des individus, la <role> région <front> postérieure du cerveau, correspondant, selon le système <[ill.]> Gall aux instincts les plus <universels> universels mais aussi les plus grossiers de la vie animale, étant [intercalé: beaucoup] plus développée que la région frontale qui contient les organes <intell> proprement intellectuels. D’où il résulte, primo, que la “vile multitude” n’est point appelée à jouir de la liberté, cette liberté devant nécessairement aboutir toujours à une déplorable anarchie spirituelle et# |99 et que, secundo, elle éprouve, toujours, fort heureusement pour la société, le besoin instinctif d’être commandée. Fort heureusement aussi, il se trouve <aujourd> toujours quelques hommes qui ont reçu de la nature la mission de [intercalé: lui] commander et de <soumettre> la soumettre à une discipline salutaire, tant spirituelle que temporelle. Jadis, avant <cette déplorable> la nécessaire mais déplorable révolution qui tourmente la société humaine depuis trois siècles, <cette> cet office de haut commandement avait appartenu au sacerdoce clérical, à l’Eglise des prêtres, [intercalé: pour laquelle Auguste Comte professe une admiration dont la franchise du moins me paraît excessivement honorable.] Demain, après cette même révolution, <elle> il appartiendra au sacerdoce scientifique, à l’académie des savants, qui établiront une nouvelle discipline, un pouvoir très fort, pour le plus grand bien de l’humanité.

Tel est le crédo politique et social qu’Auguste Comte a légué à ses disciples. Il en résulte pour eux la nécessité de se préparer <à> pour remplir dignement une si haute mission. Comme des hommes qui se savent appelés à gouverner tôt ou tard, ils ont l’instinct de conservation, et le respect de tous les gouvernements établis, ce qui leur est d’autant plus facile, que fatalistes à leur manière, ils considèrent tous les gouvernements, même les plus mauvais, comme des transitions non seulement nécessaires, mais encore salutaires, dans le développement historique de l’humanité. [[Je considère aussi tout ce qui <se> s’est fait et tout ce qui se fait dans le monde réel, tant naturel que social, comme un produit nécessaire de causes naturelles. Mais je suis loin de penser que tout ce qui est nécessaire ou fatal, soit bon. Un coup de vent vient de déraciner [en marge: un arbre. C’était nécessaire, mais nullement bon. La politique de Bismark paraît devoir triompher pendant quelque temps en Allemagne et en Europe. Ce triomphe est nécessaire, parce qu’il est le produit fatal de beaucoup de causes réelles, mais il n’est aucunément salutaire ni pour l’Europe, ni pour l’Allemagne.]]] Les Positivistes, comme on voit, sont des hommes comme il faut, et non des casseurs de vitres. Ils détestent les révolutions et les révolutionnaires. Ils ne veulent rien détruire, et certains que leur heure sonnera, ils attendent patiemment que les choses et les hommes qui leur sont contraires se détruisent eux-mêmes. En attendant ils font une persévérante propagande à mezza voce, attirant à eux les natures plus ou moins doctrinaires et antirévolutionnaires qu’ils rencontrent dans la jeunesse studieuse de “l’Ecole polytechnique et de l’Ecole de Médecine”, ne dédaignant pas non plus de descendre parfois jusqu’aux# |100 “ateliers de l’industrie” pour y semer la haine “des opinions vagues, métaphysiques et révolutionnaires” et la foi, naturellement plus ou moins aveugle, dans le système politique et social préconisé par la Philosophie Positive. <<Sans doute <ses> se garde bien de provoquer et surtout contre leur doctrine se gardent>> Mais ils <[ill.] se gardent bien de provoquer contre eux> se garderont bien de soulever contre eux les instincts conservateurs des classes gouvernantes et de reveiller en même temps les passions subversives des masses par une [intercalé: trop] franche propagande de leur athéisme et de leur matérialisme. Ils le disent bien dans tous leurs écrits, mais de manière à ne pouvoir être entendus que par le petit nombre de leurs élus. <Jamais ils [ill.] les points>

N’étant, moi, ni positiviste, ni candidat à un gouvernement quelconque, mais un franc révolutionnaire socialiste, je n’ai pas besoin de m’arrêter devant <toutes> des considérations pareilles. Je briserai donc les vitres et je tacherai de mettre les point <sur <les I> leurs i.

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<<Les Positivistes n’ont jamais nié [intercalé: directement] la possibilité de l’existence de Dieu, ils n’ont jamais dit [intercalé: comme les matérialistes:]: <il a Dieu> il n’est point de Dieu, et son existence est impossible, parce qu’elle est incompatible avec immanence, ou pour>>

Les Positivistes n’ont jamais nié directement la possibilité de l’existence de Dieu; ils n’ont jamais dit avec les matérialistes, dont ils repoussent la dangereuse et révolutionnaire solidarité: “il n’est point de Dieu, et son existence est absolument impossible parce qu’elle est incompatible, au point de vue moral, avec l’immanence, ou pour parler plus clairement encore, avec l’existence même de la justice, et au point de vue matériel, avec l’immanence <même> ou l’existence de lois naturelles ou d’un ordre quelconque dans le monde, incompatible avec l’existence même du monde.

Cette vérité si évidente, si simple, et que je crois avoir suffisamment développée dans le courant de cet écrit, constitue le point de départ du matérialisme scientifique. Ce n’est d’abord qu’une <vérité> négative. Elle n’affirme rien encore, elle n’est que la négation nécessaire, <et puissante de> définitive et puissante de ce <que> funeste fantôme <divin> historique que l’imagination des premiers hommes a créé, et qui depuis# |101 quatre ou cinq mille ans, pèse sur la science, sur la liberté, sur l’humanité, sur la vie. Armés de cette négation irrésistible et irréfutable, les matérialistes sont assurés contre le retour de tous fantômes <pareils> divins, anciens et nouveaux, et aucun philosophe anglais ne viendra leur proposer une alliance avec un incognoscible religieux [[Expression de Mr Herbert Spencer]] quelconque.

Les Positivistes français sont ils convaincus de cette vérité négative, oui ou non? Sans doute qu’ils le sont, et tout aussi énergiquement que les matérialistes eux-mêmes. S’ils ne l’étaient pas, ils auraient dû renoncer à la possibilité même de la science, car ils savent mieux qu’aucun, qu’entre le naturel et le surnaturel il n’y a point de transaction possible et que cette immanence des <lois naturelles> forces et des lois sur laquelle ils fondent tout leur système, contient directement en elle même la négation de Dieu. Pourquoi donc dans aucun de leurs écrits on ne trouve la franche et simple expression de cette vérité, de manière à ce que chacun puisse savoir à quoi s’en tenir avec eux? Ah! c’est qu’ils sont des conservateurs politiques et prudents, des philosophes qui se préparent à prendre le gouvernement de la vile et ignorante multitude en leurs mains. Voici donc comment ils expriment cette même vérité:

Dieu ne se rencontre pas dans le domaine de la science; Dieu <étant,> étant, selon la définition des théologues et des métaphysiciens, l’absolu, et la science n’ayant pour objet que ce qui est relatif, elle n’a rien à faire avec Dieu, qui ne peut être pour elle qu’une hypothèse invérifiable. Laplace <avait dit avec beaucoup plus de franchise> disait la même chose avec une plus grande franchise d’expression: Pour concevoir mon système des mondes, “je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse.” Ils n’ajoutent pas que l’admission de cette hypothèse entraînerait nécessairement la négation, l’annulation de la science et du monde. Non, ils se contentent de dire que la science est impuissante à la vérifier, et que <parce q> par conséquent, ils ne peuvent l’accepter comme une vérité scientifique.

Remarquez que les théologues, non les métaphysiciens, mais les vrais théologues disent absolument la même chose: Dieu étant l’Etre infini, tout puissant, absolu, éternel, l’esprit humain,# |102 la science de l’homme est incapable de s’élever d’elle-même jusqu’à lui. De là résulte la nécessité d’une révélation spéciale <provenant de> déterminée par la grâce divine; et cette vérité révélée et [intercalé: qui,] comme telle, [intercalé; est] impénétrable à l’analyse de l’esprit profane, devient la base de la science théologique.

Une hypothèse n’est hypothèse précisement que parce qu’elle n’a pas encore été vérifiée. Mais la science distingue deux sortes d’hypothèses: celles dont la vérification paraît possible, probable, et celles dont la vérification est à tout jamais impossible. L’hypothèse divine, avec toutes ses modifications différentes: Dieu créateur, Dieu âme du monde ou ce qu’on appelle l’immanence divine, causes premières et finales, essence intime des choses, âme immortelle, volonté spontanée etc. etc. tout cela tombe nécessairement dans cette dernière cathégorie. Tout cela, ayant un caractère absolu, est absolument invérifiable au point de vue de la science, qui ne peut reconnaître que la réalité des choses <qui tombent sous> dont l’existence nous est manifestée par nos sens, par conséquent des choses déterminées et finies, et qui, sans prétendre [intercalé: en] approfondir l’essence <des choses> intime, doit se borner à en étudier les rapports [intercalé: extérieurs] et les lois.

Mais tout ce qui est invérifiable au point de vue scientifique est-il par là même nécessairement nul au point de vue de la réalité? Pas du tout, et voici une preuve: L’univers ne se limite pas à notre système solaire, qui n’est qu’un point imperceptible dans l’espace infini et que nous savons, [intercalé: que nous voyons,] entouré de millions d’autres systèmes solaires. Mais notre firmament même avec tous ses millions de systèmes, n’est à son tour rien qu’un point imperceptible dans l’infinité de l’espace, et il est fort probable qu’il est entouré de milliards et de milliards de milliards d’autres systèmes solaires. En un mot, la nature de notre esprit nous force à imaginer l’espace infini et rempli d’une infinité de mondes inconnus. Voila une hypothèse qui se présente impérieusement à l’esprit humain, aujourd’hui, et qui <est> restera pourtant éternellement invérifiable pour nous. Maintenant, nous nous imaginons, nous sommes également forcés de penser que toute cette immensité infinie de mondes <inconnus> éternellement inconnus est gouvernée par les mêmes lois naturelles, et que 2 fois <deux> 2 y font <quatre> 4 comme <chez nous> ils le font chez nous, quand la théologie ne s’en mêle pas.# |103 Voila encore une hypothèse que la science ne pourra jamais vérifier. Enfin la plus simple loi de l’analogie nous oblige pour ainsi dire de penser que beaucoup de ces mondes, sinon tous, sont peuplés d’êtres organiques et intelligents, – vivant et pensant conformement à la même logique réelle qui se manifeste dans notre vie et dans notre pensée. Voila une troisième hypothèse, moins pressante sans doute que les deux premières, mais qui, à l’exception de ceux que la théologie a remplis d’égoïsme et de vanité terrestre, se présente nécessairement à l’esprit de chacun. Elle est aussi invérifiable que les deux autres. Les positivistes diront-ils que toutes ces hypothèses soient nulles et que leurs objets soient <privés d> privés de toute réalité?

A cela, Mr Littré, le chef actuel éminent et universellement reconnu du <positivisme> positivisme en France, répond par des paroles si éloquentes et si belles que je ne puis me défendre le plaisir de les citer:

“Moi aussi, j’ai essayé de tracer sous le nom d’immensité, le caractère philosophique de <ce qu> ce que Mr Spencer appelle l’incognoscible; ce qui est au delà du savoir positif, soit matériellement, le fond de l’espace sans borne, soit intellectuellement, l’enchaînement des causes sans terme, est inaccessible à l’esprit humain. Mais inaccessible ne veut pas dire nul ou non existant. L’immensité tant matérielle qu’intellectuelle tient par un lien étroit à nos connaissances et devient par cette alliance une idée positive et du même ordre; je veux dire que, en les touchant et en les abordant, cette immensité apparaît sous son double caractère, la réalité et l’inaccessibilité. C’est un océan qui vient battre notre rive, et pour lequel nous n’avons ni barque, ni voile, mais dont la claire vision est aussi salutaire que formidable” [[Cours de Philosophie Positive d’Auguste Comte T. Ier Préface d’un disciple p. XLIV-XLV]]

Nous devons sans doute être contents de cette belle explication, parce que nous l’entendrons dans notre sens, <parce que nous l'[ill.] dans notre sens,> qui sera certainement aussi celui de l’illustre chef du positivisme. Mais ce qu’il y’a de malheureux, c’est que les théologiens en seront également ravis, <et> au point que pour <recompenser> <l’il> <Mr Littré> prouver leur reconnaissance à l’illustre académicien <de> pour cette magnifique# |104 déclaration en faveur de leur propre principe, ils seront capables de lui offrir gratis cette voile et cette barque qui lui manquent de son propre aveu et dont ils sont certains d’avoir la possession exclusive, pour faire une exploration réelle, un voyage de découvertes nouvelles sur cet océan inconnu, en l’avertissant toute-fois, que du moment qu’il aura abandonné les limites du monde visible, il lui faudra changer de méthode, la méthode scientifique, comme il le sait d’ailleurs fort bien lui-même, n’étant pas applicable aux choses éternelles et divines.#

|105 <<déclaration en faveur de leur propre principe, ils seront capables de lui offrir gratis cette voile et cette barque qui lui manquent de son propre aveu, et qu’ils avaient posséder, pour faire une exploration réelle dans ces régions inconnues, de l’immensité; en l’avertissant <toute fois> <néanmoins> <en une fois> <toute fois>, toutefois bornes de notre monde dépassées, il <[ill.]> lui faudra changer de méthode, la méthode scientifique, comme il le sait d’ailleurs lui-même, ne pouvant pas être appliquée à la connaissance des choses éternelles et divines.>>#

Et en effet, <pourquoi> comment les théologiens pourraient-ils être mécontents de la déclaration de Mr Littré? Il déclare que l’immensité est inaccessible <pour> à l’esprit humain; ils n’ont jamais dit autre chose. Puis il ajoute, que son inaccessibilité n’exclue aucunément sa réalité. Et c’est tout ce qu’ils demandent. <Dieu> L’immensité, Dieu est un Etre réel, et il est inaccessible pour la science; ce qui ne signifie pas du tout qu’il soit inaccessible pour la foi. Du moment qu’il est en même temps l’immensité et un Etre réel, c’est à dire la toute-puissance, il peut bien trouver un moyen, s’il le veut, <pour> de se faire connaître à l’homme, en dehors et à la barbe de la science; et ce moyen est connu; il s’est toujours appelé, dans l’histoire: la révélation immédiate. Vous direz que c’est un moyen peu scientifique. Sans doute, et c’est pour cela qu’il est bon. Vous direz qu’il est absurde; rien de mieux, <et> c’est pour cela même qu’il est divin:

“Credo quiam absurdum est.”

Vous m’avez complètement rassuré en m’affirmant, en m’avouant même à votre point de vue scientifique ce que ma foi <me disait depuis> m’a fait toujours entrevoir et pressentir; l’existence réelle de Dieu. Une fois certain de ce fait, je n’ai plus besoin de votre science. Dieu réel la réduit à néant. Elle a eu une raison d’exister tant qu’elle l’a méconnu, l’a nié. Du moment qu’elle en reconnaît l’existence, elle doit se prosterner avec nous et s’annuler elle-même devant lui.#

|106Il y’a toutefois, dans la déclaration de Mr Littré, quelques mots qui, duement compris, pourraient troubler la fête des théologiens et des métaphysiciens: “L’immensité tant matérielle qu’intellectuelle, dit-il, tient par un lien étroit à nos connaissances, et devient par cette alliance une idée positive et du même ordre”. Ces derniers mots ou bien ne signifient rien du tout, ou bien ils signifient ceci: <La>

La région immense, infinie, qui commence au delà de notre monde visible, est pour nous inaccessible, non parce qu’elle serait d’une nature différente ou qu’elle serait <gou> soumise à des lois contraires à celles qui gouvernent notre monde <ou plutôt matériel et intellectuel, mais> naturel et social, mais uniquement parce que les phénomènes et les choses qui remplissent <ces monde> ces mondes inconnus et qui en constituent la réalité, sont hors de la portée de nos sens. Nous ne pouvons pas comprendre des choses dont nous ne pouvons pas même déterminer, constater la réelle existence. Tel est l’unique caractère de cette inaccessibilité. Mais sans pouvoir nous former la moindre idée des formes et des conditions d’existence des choses et des êtres qui remplissent ces mondes, ne savons pertinement qu’il ne peut y avoir de place pour un animal qui s’appelle l’Absolu; ne fut ce que par cette simple raison, qu’étant exclu de notre monde visible, tout point imperceptible que ce dernier forme dans l’immensité des espaces, il <est> serait un absolu limité, c’est à dire un non-absolu, à moins qu’il n’y existe de la même manière que chez nous: qu’il n’y soit de même que chez nous, un Etre [intercalé: tout-à-fait invisible et insaisissable. Mais alors, il nous en revient au moins un morceau, et par# |107 ce morceau nous pouvons juger du reste. Après l’avoir bien cherché, après l’avoir attentivement considéré et étudié dans <son développement> sa provenance historique, nous sommes arrivés à cette conviction que l’absolu est un être absolument nul, un pur fantome créé par l’imagination enfantine des <hommes> hommes primitifs et enluminé par les théologiens et par les métaphysiciens; [intercalé: rien qu’] un mirage <historique> de l’esprit humain qui se cherchait lui-même à travers son développement historique. Nul est l’absolu sur la terre, nul il doit être aussi dans l’immensité des espaces. En un môt, l’absolu, Dieu n’existe pas, et ne peut exister.

Mais du moment que le fantome Divin disparaît et qu’il ne peut plus s’interposer entre nous et ces régions inconnues de l’Immensité, tout inconnues qu’elles nous sont et qu’elles nous <seront> resteront à tout jamais, ces régions ne nous offrent <rien d’é> plus rien d’étranger; [intercalé: car] sans connaître la forme des choses, des êtres et des phénomènes qui se produisent dans l’immensité, nous savons qu’ils ne peuvent être rien que [intercalé: des] produits matériels de causes matérielles, et que s’il y’a intelligence, cette intelligence comme chez nous, sera toujours et partout un effet, jamais la cause première. – Tel est l’unique sens qu’on peut attacher, selon moi, à <ces paroles> cette affirmation de Mr Littré: que l’immensité, par son alliance avec notre monde connu, devient une idée positive et du même ordre.

Pourtant, dans cette même déclaration, se trouve une expression qui me paraît malheureuse et qui pourrait rendre la joie aux théologiens et aux métaphysiciens: “Ce qui est au delà du savoir, dit-il, soit matériellement, le fond de l’espace# |108 sans borne, soit intellectuellement, l’enchaînement de causes sans terme, est inaccessible.” – Pourquoi cet enchaînement de causes sans terme paraît-il plus intellectuel à Mr Littré que le fond de l’espace sans bornes? Toutes les causes agissantes dans les mondes connus et inconnus, dans les régions infinies de l’espace aussi bien que sur notre globe terrestre, étant matérielles$9$, pourquoi Mr Littré semble-t-il dire et penser, que leur enchaînement ne l’est pas? Ou, prenant la question à rebours, l’intellectuel n’étant autre chose pour nous que la réproduction idéale par notre cerveau, de l’ordre objectif et réel, ou bien de la succession matérielle de phénomènes <et de faits> matériels, pourquoi l’idée du fond de l’espace sans bornes ne serait-elle pas aussi intellectuelle que celle de l’enchaînement des causes sans terme?

Cela nous amène à une autre fin de non recevoir que les positivistes opposent habituellement au trop impatient besoin de savoir tant des métaphysiciens que des matérialistes: Je veux parler de ces questions de la cause première et des causes finales aussi bien que de l’essence intime des choses, qui sont autant de manières différentes de poser cette même <et unique> question de l’existence ou de la non existence de Dieu.#

|109Les métaphysiciens, on le sait, sont toujours à la recherche de la cause première, c’est à dire d’un Dieu créateur du monde. Les matérialistes disent que cette cause n’a jamais existé. Les positivistes, toujours fidèles à leur système de réticences et d’affirmations équivoques, se contentent de dire que la cause première ne peut être un objet de la science, que c’est une hypothèse que la science ne peut vérifier. Qui a raison, les matérialistes ou les positivistes? Sans doute les premiers.

Que fait la Philosophie Positive en se réfusant de se prononcer sur cette question de la cause première? Est-ce qu’elle en nie l’existence? Pas du tout. Elle l’exclut seulement du domaine scientifique, en la déclarant scientifiquement invérifiable; ce qui veut dire en simple langage humain, que cette cause première existe peut-être, mais que l’esprit humain est incapable de la concevoir. Les métaphysiciens seront sans doute mécontents de cette déclaration, parce que, différant en cela des théologiens, ils s’imaginent l’avoir reconnue à l’aide des spéculations transcendantes de la pure pensée. Mais les théologiens en seront très contents, car ils ont toujours proclammé que la pure pensée ne peut rien sans l’aide de Dieu, et que pour# |110 reconnaître la cause première, l’acte de la divine création, il faut avoir reçu la grâce divine.

C’est ainsi que les Positivistes ouvrent la porte aux Théologiens et peuvent rester leurs amis dans la vie publique, tout en continuant de faire de l’athéisme scientifique dans leurs livres. Ils agissent en conservateurs politiques et prudents.

Les matérialistes sont révolutionnaires. Ils nient Dieu, ils nient la cause première. Ils ne se contentent pas de la nier, ils en prouvent l’absurdité et l’impossibilité.

Qu’est ce que la cause première? C’est une cause d’une nature absolument différente de celle de cette quantité innombrable de causes réelles, relatives, matérielles, dont l’action mutuelle constitue la réalité même de l’Univers. Elle# |111 rompt, au moins dans le passé, <l’enchaînem> cet enchaînement éternel des causes, sans commencement comme sans terme, dont Mr Littré lui-même parle comme d’une chose certaine, ce qui devrait le forcer, ce me semble, à dire aussi que la cause première, qui en serait nécessairement une négation, est une absurdité. Mais il <ne dit pas> ne le dit pas. Il dit beaucoup de choses# |112 excellentes, mais il ne veut pas dire ces simples paroles, qui auraient <mis fin> rendu desormais tout mésentendu impossible: La cause première n’a jamais existé, n’a jamais pu exister. La cause première c’est une cause qui elle même n’a point de cause ou qui est cause d’elle même. C’est l’absolu créant l’Univers, le pur Esprit créant la matière, un non sens.

Je ne répéterai pas les arguments par lesquels je crois avoir suffisamment démontré, que la supposition d’un Dieu créateur implique la négation de l’ordonnance et de l’existence même de l’Univers. Mais pour prouver que je ne calomnie pas les positivistes, je vais citer les propres paroles de Mr Littré. – Voici ce qu’il dit dans sa préface d’un disciple (Cours de Philosophie Positive par Auguste Comte, Deuxième Edition. T. Ier):

“Le monde est constitué par la matière et par les forces de la matière: la matière, dont l’origine et l’essence nous sont inaccessibles; les forces qui sont immanentes à la matière. Au delà de ces deux termes, matière et force, la science positive ne connaît rien.” (P. IX.)

Voila une déclaration bien franchement matérialiste, n’est ce pas? Eh bien, il s’y trouve quelques paroles qui semblent rouvrir la porte au plus fougueux spiritualisme, non scientifique, mais religieux.

Que signifient ces mots, par exemple: “l’origine et <le> l’essence de la matière nous sont inaccessibles”? Vous admettez donc la possibilité que ce que vous appelez la# |114 matière ait pu avoir une origine, c’est à dire un commencement [intercalé: dans le temps, ou au moins dans l’idée, comme le disent mystiquement les panthéistes;] qu’elle ait pu avoir été produite par quelque chose ou quelqu’un qui n’était pas la matière? Vous admettez la possibilité d’un Dieu?

<<Pour les matérialistes la matière, ou plutot l’ensemble <des corps réellement existants n’a pas et ne peut avoir d’origine> universel des choses <réelle> matérielles, <qui> des choses réelles qui ont existé qui existent et qui existeront, avec toutes <leurs> les propriétés <qui [ill.] déterminent leurs lois et dont> <l’action et la réaction mutuelle incessant constitue> qui, leur étant inhérentes, <[ill.]> déterminent les lois de leur mouvement, [intercalé: et] de leur développement, et sont, tour à tour les effets et les causes, de cette quantité infinie d’actions et de réactions mutuelles incessantes,>>

Pour les matérialistes, la matière, ou plutôt l’ensemble universel des choses passées, présentes et à venir$10$, n’a point d’origine ni dans le temps, ni dans une idée panthéiste, ni dans un autre genre quelconque d’absolu. L’univers, c’est à dire l’ensemble de toutes ces choses, avec toutes leurs propriétés qui, leur étant inhérentes, <et constituant> et <qui> <qui> formant proprement leur <propre> essence, déterminent les lois de leur mouvement et de leur développement, et sont, tour à tour, les effets et les causes, de cette quantité infinie d’actions et de réactions partielles, dont la totalité constitue l’action, la solidarité, <l’unité> et la causalité universelles; cet Univers, cette éternelle et universelle transformation toujours reproduite par <l’> cette infinité de transformations partielles <qui se produiser> qui se produisent en son sein, cet Etre absolu et <Unique> unique, ne peut avoir ni de commencement ni de fin. Toutes les choses actuellement existantes, y compris les <mondes> mondes connus et inconnus, avec tout ce qui a pu se développer en leur sein, sont les produits# |115 de l’action mutuelle et solidaire d’une quantité infinie d’autres choses dont une partie, infiniment nombreuse, [intercalé: sans doute,] n’existent plus sous leur formes primitives, leurs éléments s’étant combinés en des choses nouvelles, mais qui, pendant tout le temps de leur existence, ont été produites et maintenues de la même <manières> manière que <les> le sont aujourd’hui les choses présentes, que le seront demain les choses <futures> à venir.

Pour ne point tomber de nouveau dans l’abstraction métaphysique, il faut se rendre bien compte de ce qu’on entend sous ce mot de causes ou de forces agissantes et produisantes. Il faut bien# |116 comprendre que les causes n’ont point d’existence idéale, séparée, qu’elles ne sont rien en dehors des choses réelles, qu’elles ne sont rien que ces choses. Les choses n’obéissent point à des lois générales, comme se plaisent à dire les positivistes, dont le gouvernementalisme <se complait> doctrinaire cherche un appui naturel dans cette fausse expression. Les choses, considérées dans leur ensemble, n’obéissent pas à ces lois, parce qu’en dehors d’elles il n’y a personne, ni rien qui puisse les leur [intercalé: dicter et les leur] imposer. En dehors d’elles, ces lois n’existent pas même comme abstraction, comme idée, car toutes les idées <ne sont rien> n’étant rien que la <constation> constation et l’explication d’un fait existant, <ce qui fait que pour qu’il y’ait> il faut, pour qu’il y’ait l’idée d’une loi quelconque, <il faut> que la loi ait existé d’abord. D’ailleurs nous savons que toutes les idées, y compris celles des lois naturelles, ne se produisent et n’existent comme idées, <que> sur cette terre, que dans le cerveau humain.

Donc, si les lois, comme les causes, comme les forces naturelles, n’ont aucune existence en dehors des choses, elles doivent, pour peu qu’elles existent, et nous savons par expérience qu’elles existent, – elles doivent, dis-je, exister dans l’ensemble des choses, en constituer la propre nature; non dans chaque chose isolément prise, mais dans leur ensemble universel, embrassant toutes les choses passées, présentes et à venir. Mais nous avons que cet ensemble, que nous appelons l’Univers ou la Causalité universelle, n’est autre chose que la Résultante éternellement reproduite d’une infinité d’actions et de réactions naturellement exercées par la quantité infinie de choses qui naissent, qui existent, et puis qui disparaissent en son sein. L’univers <lui-même, considéré ainsi comme [ill.] une> n’étant lui-même qu’une Résultante <toujours reprodui> incessamment reproduite de nouveau, ne peut être considéré comme un dictateur, ni comme un législateur. Il n’est lui même rien en dehors des choses qui vivent et qui meurent en son sein, il n’est que par elles, grâce à elles. Il ne peut pas leur imposer de lois. D’où il résulte que chaque chose porte sa loi, c’est à dire le mode de son développement, <en elle me> de son existence et de son action partielle en elle même. La loi, l’action partielle, cette force agissante d’une chose qui <la transforme> en fait une cause de choses nouvelles – trois expressions différentes pour exprimer la même idée – tout cela est déterminé par ce que nous appelons les propriétés ou la propre essence de cette chose, tout cela en constitue proprement la nature.

Rien de plus <irrationel> irrationnel, de plus anti-positiviste, de plus métaphysique, que dis-je, de plus mystique et de plus théologique,# |117 que de dire, par exemple, des phrases comme celles-ci: “L’origine et l’essence de la matières nous sont inaccessibles” (P. IX), ou bien, “Le physicien, sagement convaincu desormais que l’intimite des choses lui est fermée” (p XXV). C’était bon, ou plutôt c’était excusable de la part des physiciens spécialistes, qui pour se défaire de tous les ennuis que pouvaient leur causer les obsessions par moments très pressantes des métaphysiciens et des théologiens, leur répondaient par cette fin de non recevoir, et avaient en quelque sorte le droit de le faire, <parc> parce que toutes les questions de haute philosophie les intéressaient en réalité fort peu et les empêchaient seulement <à> de remplir leur mission si utile, <en s’adonnant> <et de s’adonner exclusivement qui consiste dans l’> qui consistait dans l’étude exclusive des phénomènes réels et des faits. Mais de la part d’un philosophe Positiviste qui se donne la mission à fonder tout le système de la science humaine sur des bases inébranlables, et à en déterminer une fois pour toutes les limites infranchissables, de la part d’un ennemi aussi déclaré de toutes les théories métaphysiques, une pareille réponse, une déclaration empreinte au plus hau degrés de l’esprit métaphysique est impardonnable.

Je ne veux point parler de cette substance inaccessible de la matière, parce que la matière elle même, prise dans cette généralité abstraite, est un fantôme créé par l’esprit humain, comme tant d’autres fantômes, par exemple celui de l’Esprit universel, qui n’est ni moins réel, ni moins rationnel, que la matière universelle. Si par matière en général, Mr Littré entend la totalité des choses existantes, alors je lui dirai que la substance de cette matière est précisement composée <par> de toutes ces choses, et ne contient rien que ces choses, ou s’il veut les décomposer en corps simples, connus et inconnus, je lui dirai que la substance de la matière est composée de <la totalité> l’ensemble total de ces éléments chimiques primitifs et de toutes leurs combinaisons possibles. Mais nous ne connaissons probablement que la moindre partie des corps simples qui constituent la matière ou l’ensemble matériel de notre planète; il est probable aussi que beaucoup d’éléments que nous considérons comme des corps simples <se laissent décomposer> se décomposent en de nouveaux éléments qui nous sont encore inconnus. Enfin nous ignorerons toujours une infinité d’autres éléments simples qui probablement constituent l’ensemble matériel de <cet> cette infinité de mondes, <qui sont éte> pour nous éternellement inconnus# |118 et qui remplissent l’immensité de l’espace. Voila la limite naturelle devant laquelle s’arrêtent les investigations de la science humaine. Ce n’est pas une limite métaphysique, ni théologique, mais réelle et comme je dis, tout-à fait naturelle et qui n’a rien de révoltant, ni d’absurde pour notre esprit. Nous ne pouvons connaître que ce qui tombe au moins sous l’un de nos sens, que ce dont nous pouvons expérimenter [intercalé: matériellement,] constater l’existence réelle – Donnez nous seulement la moindre petite chose tombée de ces mondes invisibles et à force de patience et de science nous vous réconstruirons ces mondes au moins en partie, comme Cuvier à l’aide de quelques ossements <ép> épars d’animaux antédiluviens, retrouvés sous la terre, a reconstruit leur organisme entier; comme à l’aide des hiéroglyphes <trouvés> trouvés sur les monuments égyptiens et assyriens on [intercalé: a] reconstruit des langues qu’on avait crues à jamais perdues; comme j’ai vu à Boston et à Stockholm deux individus, nés aveugles, sourds et muets, et ne possédant d’autre sens que le toucher, l’odorat et le gout, amenés, par un prodige de patience ingénieuse et rien qu’à l’aide du premier de ces sens, à comprendre ce qu’on <lui> leur dit par des signes tracés sur <sur sa ma> le creux de <sa> leur main, et à exprimer par écrit <ses> leurs pensées sur une quantité de choses qu’on ne saurait comprendre sans avoir une intelligence déjà passablement développée. Mais comprendre ce qu’aucun de nos sens ne peut seulement effleurer, et ce qui en effet n’existe pas pour nous comme être réel, voila ce qui est réellement impossible, et ce contre quoi il serait aussi ridicule qu’inutile de se révolter.

Et encore, peut-on dire d’une manière aussi absolue que ces mondes n’existent en aucune manière pour nous? Sans parler de <leur> l’obsession continuelle que cette immensité de mondes inconnus exerce sur notre esprit, action reconnue et si éloquemment exprimée par Mr Littré lui-même et qui certainement constitue un rapport réel puisque l’esprit de l’homme, en tant que produit, manifestation ou fonctionnement du corps humain, est lui-même un être réel, pouvons nous admettre que notre Univers visible, ces milliers d’étoiles qui brillent à notre firmament, restent en dehors de toute solidarité [intercalé: et de tout rapport d’action mutuelle] avec l’immense Univers, infini et pour nous invisible? Dans ce cas nous devrions considérer notre Univers restreint comme portant sa cause en lui-même, comme l’absolu; mais absolu et limité en même temps est une contradiction, un non sens par trop évident pour que nous puissions# |119 nous y arrêter un instant. Il est évident que notre Univers <à nous> visible, si immense qu’il puisse nous paraître, n’est qu’un ensemble matériel de corps très restreint à coté d’une quantité infinies d’autres Univers semblables; qu’il est par conséquent un être déterminé, fini, relatif, et comme tel, se trouvant en <rapports nécessaires avec d’autres êtres> rapport d’actions et de réactions nécessaires avec tous ces univers invisibles; que produit de cette solidarité ou de cette causalité infiniment universelle, il en porte en soi, sous la forme de ses propres lois naturelles et des propriétés qui lui sont particulièrement inhérentes, toute l’influence, le caractère, la nature, toute l’essence. De sorte qu’en reconnaissant la nature de notre Univers visible, nous étudions implicitement, indirectement celle de l’Univers infini, et nous savons que dans cette immensité invisible il y’a sans doute une quantité infinie de mondes et de choses que nous ne connaîtrons jamais, mais qu’aucun de ces mondes, aucune de ces choses ne peut <rien> présenter [intercalé: rien] qui soit contraire à ce que nous appelons les lois de notre Univers. Sous ce rapport il doit exister dans toute l’immensité une similitude et même une identité de nature absolue – Car autrement, notre monde à nous ne pourrait exister. Il ne peut exister qu’en conformité incessante avec l’immensité comprenant tous les Univers inconnus.

Mais, dira-t-on, nous ne connaissons pas non plus et nous ne pourrons jamais reconnaître notre Univers visible. En effet, il est fort peu probable que la science humaine arrive jamais à une connaissance quelque peu satisfaisante des phénomènes qui se passent sur une de ces innombrables étoiles dont la plus proche est apeuprès deux cent mille fois plus éloignée de la terre que notre soleil. Tout ce que l’observation scientifique a pu constater jusqu’ici, ce que toutes ces étoiles sont# |120 autant de soleils <et que ces solei> de systèmes planétaires différents, et que ces soleils y compris le nôtre exercent entre eux une action mutuelle, dont la détermination quelque peu précise restera probablement [intercalé: encore] très longtemps, sinon toujours, en dehors de la puissance scientifique de l’homme. Voici ce que dit Auguste à ce sujet [[Cours de Philosophie Positive par Auguste Comte. Deuxième édition <p.> Tome II <p.11-13> P. 10-12 [13]]]:

<“L’application journalière de l’astronomie, dit Auguste Comte>

<<“Il existe, dit Auguste Comte, dans toutes les classes de nos recherches et sous tous les grands rapports, une harmonie constante et nécessaire entre l’étendue de nos vrais besoins intellectuels et la portée effective, actuelle <et> ou future (?) de nos connaissances réelles. Cette harmonie, que j’aurai soin de signaler dans tous les phénomènes, n’est point, comme les philosophes vulgaires <sont tentés de le croire, le résultat ni l’indice d’une cause finale>>>

“Les esprits philosophiques auxquels l’étude approfondie de l’astronomie est étrangère, et les astronomes eux-mêmes, n’ont pas suffisamment distingué jusqu’ici, dans l’ensemble de nos recherches célestes, le point de vue que je puis appeler solaire, de celui qui mérite véritablement le nom d’universel. Cette distinction me paraît néanmoins indispensable, pour séparer nettement la partie de la science qui comporte une entière perfection, de celle qui par sa nature, sans être sans doute purement conjecturale, semble cependant devoir toujours rester presque dans l’enfance, du moins comparativement à la première. La considération du système solaire dont nous faisons partie nous offre évidemment un sujet d’étude bien circonscrit, susceptible d’une exploration complète, et qui devait nous conduire aux connaissances les plus satisfaisantes. Au contraire, la pensée de ce que nous appelons l’univers et par elle-même nécessairement indéfinie, en sorte que, si étendues qu’on veuille supposer dans l’avenir nos connaissances <[intercalé: réelles] dans> réelles dans ce genre, nous ne saurions jamais nous élever à la véritable# |121 conception de l’ensemble des astres. [[Voila une limitation contre laquelle il est impossible de protester, Car elle n’est point arbitraire, absolue et n’implique pas, pour l’esprit, la défense de pénétrer dans ces régions immenses et inconnues. Elle dérive de la nature illimitée de l’objet lui-même, et contient ce simple avertissement, que si loin que l’esprit puisse pénétrer, il ne pourra jamais épuiser cet objet, ni arriver au terme [intercalé: ou], à la fin de l’immensité, par cette simple raison que ce terme ou cette fin n’existent pas.]] La diférence est extrêmement frappante aujourd’hui, puisque, à côté de la haute perfection acquise dans les deux derniers siècles par l’astronomie solaire, nous ne possédons pas même encore, en astronomie <sidérale> sidérale, le premier et le plus simple élement de toute recherche positive, la détermination des intervalles stellaires. Sans doute, nous avons tout lieu de présumer, que ces distances ne tarderont pas à être évaluées, du moins entre certaines limites, à l’égard de plusieurs étoiles, et que par suite, nous connaîtrons pour ces mêmes astres, divers autres éléments importants, que la théorie est toute prête à déduire de cette première donnée fondamentale, tels que leurs masses etc. Mais l’importante distinction établie ci-dessus n’en sera nullement affectée. Quand même nous parviendrions un jour à étudier complètement les mouvements relatifs de quelques étoiles multiples, cette notion, qui serait d’ailleurs très précieuse, surtout si elle pouvait concerner le groupe dont notre soleil fait probablement partie, ne nous laisserait évidemment guère moins éloignés d’une véritable connaissance de l’univers, qui doit inévitablement nous échapper toujours.

“Il existe dans toutes les classes de nos recherches et sous tous les grands rapports, une harmonie constante et nécessaire entre l’étendue de nos vrais besoins intellectuels et la portée effective, actuelle <ou> ou future, de nos connaissances réelles. [[Mais comme l’étendue des besoins intellectuels de l’homme, considéré non comme individu isolé ni même comme génération présente, mais comme humanité passée, présente et future, est sans limites, la portée effective<s> des connaissances humaines dans un avenir indéfini, <l’est aussi> l’est aussi.]] Cette harmonie que j’aurai soin de signaler dans tous les phénomènes, n’est point,# |122 comme les philosophes vulgaires sont tentés de le croire, le résultat et l’indice d’une cause finale. [[Voila un de ces soufflets au bon Dieu dont le livre d’Auguste Comte est plein.]] Elle dérive simplement de cette nécessité évidente: nous avons seulement besoin de connaître ce qui peut agir sur nous d’une manière plus ou moins directe [[Ce qui revient à dire que nous avons besoin de savoir tout. Le nombre des choses qui agissent sur moi immédiatement est toujours fort peu nombreux. Mais ces choses qui sont par rapport à moi des <choses> causes immédiatement agissantes, n’existent et par conséquent aussi n’agissent sur moi que parce qu’elles se trouvent elle-même soumises à l’action immédiate d’autres choses qui agissent directement sur elles, et, indirectement, par elles sur moi. J’ai besoin de connaître les choses qui exercent sur moi une action immédiate; mais pour les comprendre, j’ai besoin de connaître celles qui agissent sur elles, et ainsi de suite à l’infini. D’où il résulte que je dois savoir tout.]]; et, d’un autre côté, par cela même qu’une telle influence existe, elle devient pour nous tôt ou tard un moyen certain de connaissance [[D’où je conclus logiquement qu’aucun monde si éloigné et si invisible qu’il <[ill.]> soit n’est fermé d’une manière absolue à la connaissance de l’homme.]]. Cette relation se vérifie d’une manière remarquable dans le cas présent. L’étude la plus parfaite possible des lois du système solaire dont nous faisons partie, est pour nous d’un intérêt capital, et aussi sommes nous parvenus à lui donner une précision admirable. Au contraire, si la notion exacte de l’univers nous est nécessairement interdite, il est évident qu’elle ne nous offre point, excepté pour notre insatiable curiosité, de véritable importance. [[Probablement, Auguste Comte veut dire par là qu’elle ne nous offre pas d’importance immédiatement pratique et qu’elle ne peut influer que très indirectement et très faiblement sur l’arrangement de notre existence matérielle sur cette terre; car cette curiosité insatiable de l’intelligence humaine, [en marge: est une force morale par laquelle l’homme se distingue peut-être plus que par toute autre chose du reste du monde animal, et dont la satisfaction est par conséquent très importante pour le triomphe de son humanité.]]] L’application journalière de l’astronomie montre que les phénomènes intérieurs de chaque système solaire, les seuls qui puissent affecter ses habitants, sont essentiellement indépendants des phénomènes plus généraux relatifs à l’action mutuelle des soleils, <les seuls qui puissent affecter ses habitants> apeuprès comme nos phénomènes météorologiques vis-à-vis des phénomènes planétaires [[[en marge: Alors cette indépendance est loin d’être absolue; car il suffit que notre planète change quelque peu sa position par rapport à notre soleil, pour que tous les phénomènes météorologiques de la terre soient considérablement modifiés; ce qui arriverait certainement aussi pour notre système planétaire, si notre soleil prenait une position nouvelle vis à vis des autres soleils.]]. Nos tables des événements célestes, dressées longtemps d’avance, en ne considérant dans l’univers aucun autre monde que le nôtre, s’accordent jusqu’ici rigoureusement avec les observations directes, quelques minutieuses précisions que nous y apportions aujourd’hui. Cette indépendance si manifeste se trouve d’ailleurs pleinement expliquée par l’immense# |123 disproportion que nous savons certainement exister entre les distances mutuelles des soleils et les petits intervalles de nos planète. [[Mais cette disproportion n’étant <que> pas absolue, mais seulement relative, il en résulte aussi que <l’indépendance> l’indépendance de notre système solaire par rapport aux autres soleils n’est que relative aussi. C’est à dire que si nous prenons pour mesure du temps la vie d’une génération, ou même quelques siècles, l’effet sensible de la dépendance certaine dans laquelle [en marge: notre système se trouve par rapport à l’univers, paraît absolument nul.]]] Si suivant une grande vraisemblance, les planètes pourvues d’atmosphères, comme Mercure, Venus, Jupiter, etc., sont effectivement habitées, nous pouvons en regarder les habitants comme étant en quelque sorte nos concitoyens, puisque de cette sorte de patrie commune il doit résulter nécessairement une certaine communauté de pensées et même d’intérêts [[[en marge: La communauté de pensées implique toujours celle des intérets.]]] tandis que les habitants des autres systèmes solaires nous doivent être entièrement étrangers [[[en marge: Toujours dans un sens relatif: Plus étrangers, mais non absolument. Avouons que les uns comme les autres, s’ils existent seulement, nous sont apeuprès également étrangers, puisque nous ne savons pas et ne pourrons <jamais> probablement jamais nous assurer avec quelque certitude, s’ils existent.]]]. Il faut donc séparer plus profondement qu’on n’a coutume de le faire le point de vue solaire et le point de vue universel, l’idée du monde (comprenant exclusivement le premier) et celle d’univers: le premier est le plus élevé auquel nous puissions réellement atteindre, et c’est aussi le seul qui nous intéresse véritablement. – Ainsi, sans renoncer entièrement à l’espoir d’obtenir quelques connaissances sidérales, il faut considérer l’astronomie positive consistant essentiellement dans l’étude géométrique et mécanique du petit nombre de corps célestes qui composent le monde dont nous faisons partie.”

Mais si la science positive, c’est à dire la science sérieuse et seule digne de ce nom, fondée sur l’observation des faits réels et non sur l’imagination de faits illusoires, doit renoncer à la connaissance réelle <et détaillée de> ou quelque peu satisfaisante de l’Univers, au point de vue astronomique, à plus forte raison doit elle-y renoncer sous les rapports physiques, chimiques et organiques: “Notre art d’observer, dit plus bas Auguste Comte, se compose, en général, de trois procédés différents: 10 L’observation proprement dite, c’est à dire l’exament direct du phénomène tel qu’il se présente naturellement; 20 l’expérience, c’est à dire la contemplation du phénomène plus ou moins modifié par des circonstances artificielles, que nous instituons expressément en vue d’une plus parfaite exploration; 30) La Comparaison,# |124 <graduelle> c’est à dire la considération graduelle d’une suite de cas analogues, dans lesquels les phénomènes se simplifient de plus en plus. La science des corps organisés, qui étudie les phénomènes du plus difficile accès, est aussi la seule qui permette véritablement la réunion de ces trois moyens. L’astronomie, au contraire, est nécessairement bornée au premier. L’expérience y est évidemment impossible; et, quand à la comparaison, elle n’y existerait que si nous pouvions observer directement plusieurs systèmes solaires, ce qui ne saurait avoir lieu. Reste donc la simple observation, et réduite même à la moindre extension possible, puisqu’elle ne peut concerner qu’un seul de nos sens (la vue). Mésurer des angles et compter des temps écoulés, tels sont les seuls moyens d’après lesquels notre intelligence puisse procéder à la découverte des lois qui régissent les phénomènes célestes” – <P> (T. II p. 13-14)

Il est évident qu’il nous sera à tout jamais impossible, non seulement de faire des expériences <physiques, chimiques> sur les phénomènes physiques, chimiques, [intercalé: géologiques et] et organiques qui se <passent seulement> produisent sur les <autres> différentes planètes de notre système solaire, <et [deux mots illisibles] plus> <sur celles des autres> sans parler déjà de celles des autres systèmes solaires, et d’établir des comparaisons sur leurs développements respectifs, mais <seulement> encore de les observer <et> ou d’en constater la réelle existence, ce qui revient à dire que nous devons renoncer d’en acquérir une <connaissan> connaissance qui approche seulement quelque peu de celle <que nous pouvons et que nous devons avoir> à laquelle nous pouvons et nous devons arriver par rapport aux phénomènes de notre globe terrestre. L’inaccessibilité de l’Univers pour nous n’est point absolue, mais son accessibilité en comparaison de celle de notre système solaire, et <en comp> encore plus [intercalé: de celle] de notre globe terrestre, est si petite, si petite, qu’elle ressemble presque à l’inaccessibilité absolue.

Pratiquement nous semblons gagner fort peu de choses à ce qu’elle ne soit point absolue. Mais au point de vue de la théorie, le gain est immense. Et s’il est immense pour la théorie, il l’est par contrecoup aussi pour la pratique sociale de l’humanité,# |125 car toute théorie se traduit tôt ou tard en institutions et en faits humains. Quel est donc cet intéret et cet avantage théorique de la non-inaccessibilité absolue de l’Univers?

C’est que le bon Dieu, l’absolu, est aussi bien chassé de l’Univers, qu’il l’est de notre globe terrestre.

Du moment que l’Univers nous est tant soit peu accessible, fut-ce même dans une mesure infiniment petite, il doit avoir une nature semblable à celle de notre monde connu. Son inaccessibilité n’est point causée par une différence de nature, mais par l’extrême éloignement matériel de ces mondes qui rend l’observation de leurs phénomènes impossible. Matériellement éloignés de notre globe terrestre; ils sont aussi bien, aussi exclusivement matériels que ce dernier. Matériels et matériellement limités par notre système solaire, cette infinité de mondes inconnus se trouvent nécessairement entre eux et avec lui dans des rapports incessants d’action et de réaction mutuelle. Ils naissent, ils existent et ils périssent ou se transforment tour à tour au sein de la Causalité infiniment universelle, comme est né, comme existe et comme périra certainement [intercalé: , tôt ou tard,] notre monde solaire, <tot ou tard,> et les lois fondamentales de cette genèse ou de cette transformation matérielle doivent être les mêmes, modifiées sans doute selon les infinies circonstances qui différencient probablement le développement de chaque monde pris à part. Mais la nature de ces lois et de leur développement doit être la même, à cause de cette action et réaction incessante qui s’exerce pendant l’éternité entre eux. De sorte que sans avoir besoin de franchir des espaces infranchissables, nous pouvons étudier les lois universelles des mondes dans notre système solaire qui, en étant le produit, doit les porter toutes en lui-même, et encore de plus près sur notre propre planète, le globe <[ill.] terre> terrestre, qui est le produit immédiat de notre système solaire. Donc en étudiant et reconnaissant les lois de la terre, nous pouvons avoir la certitude d’étudier en même temps et de reconnaître# |126 les lois de l’Univers.

Ici nous pouvons aller droit aux détails: les observer, les expérimenter et les comparer. Si restreint qu’il soit en comparaison de l’Univers, c’est encore un monde infini. Sous ce rapport, on peut dire, que notre monde, dans le sens le plus restreint de ce môt, notre terre, est également inaccessible, c’est à dire inépuisable. Jamais la science n’arrivera au dernier terme ni ne dira son dernier mot. Est-ce que cela doit nous desespérer? Au contraire, si la tache était limitée, elle refroidirait bientôt l’esprit de l’homme, qui une fois pour toutes, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, ne se sent jamais aussi heureux que lorsqu’il peut briser et franchir une limite. Et fort heureusement pour lui, <que plus> la science de la nature est telle, que plus l’esprit y franchit de limites, plus il s’en élève de nouvelles qui provoquent sa curiosité insatiable.

Il y’en a une que <l’homme> l’esprit scientifique ne pourra jamais franchir d’une manière <complète> absolue. C’est précisement ce que Mr Littré appelle la nature ou l’être intime des choses, ce que les métaphysiciens de l’école de Kant appellent la chose en soi (Das Ding an Sich). Cette expression, ai-je dit, est aussi fausse que dangereuse, car tout en ayant l’air d’exclure l’absolu <de la> du domaine de la science, elle le reconstitue, le confirme comme un être réel. Car quand je dis qu’il est dans toutes les choses existantes, les plus communes, les plus connues, y compris moi-même, un <fond> fond intime, inaccessible, <et> éternellement inconnu, et qui comme tel, reste nécessairement en dehors et <absolument> absolument indépendant <d’une manière absolue> de leur existence phénoménale et de ces multiples rapports de causes relatives à effets relatifs qui déterminent et enchaînent toutes les choses existantes <entre elles>, en établissant <entre elles unité incessament> entre elles une sorte d’unité incessamment reproduite, j’affirme par là même que tout ce monde phénoménal, le monde apparent, sensible, connu, <dans lequel toutes les choses> n’est qu’une sorte d’enveloppe extérieure une écorce au fond de laquelle se cache comme un noyau l’être non déterminé par des rapports extérieurs, l’être non relatif, non dépendant,# |127 l’Absolu. On voit que Mr Littré, probablement à cause même de son mépris profond pour la métaphysique, en est resté [intercalé: <enco> lui-même] à la métaphysique de Kant, qui se perd, [intercalé: comme on sait,] dans ces <contradictions antinomies irrécon> antinomies ou contradictions qu’elle prétend être irréconciliables et insolubles: <de l’ex> du fini et de l’infini, de l’extérieur et de l’intérieur, du relatif et de l’absolu, etc. Il est clair qu’en étudiant le monde avec l’idée fixe de l’insolubilité de ces cathégories qui semblent d’un côté absolument opposées et de l’autre si étroitement, si absolument enchaînées qu’on ne peut penser à l’une sans penser immédiatement et en même temps à l’autre, il est clair dis-je qu’en approchant du monde existant avec ce préjugé métaphysique dans la tête, on sera toujours incapable de comprendre quelque chose à la nature des choses. Si les positivistes français avaient voulu prendre connaissance de la critique précieuse, que Hegel, dans sa logique, qui est certainement l’un des livres les plus profonds qui ayent été faits dans notre siècle, a faite de toutes ces antinomie Kantiennes, il se seraient rassurés sur cette prétendue impossibilité de <connaître> reconnaître la nature intime des choses. Ils auraient compris qu’aucune chôse ne peut avoir réellement dans son intérieur, qui ne soit manifeste <dans> en son extérieur; ou, comme l’a dit Göthe, en réponse à je ne sais plus quel poète allemand qui a prétendu qu’aucun esprit créé ne pouvait pénétrer jusque dans l’intérieur de la Nature (“In’s Innre der Natur dringt kein erschafner Geist”-):

“Voila vingt ans que j’entends répéter cette même chose,

Et que je peste contre elle, mais en secret:

La nature n’a ni noyau, ni écorce;

Elle est tout cela en une seule fois.”

<“Schon zwanzig Jahre höre’ ich’s>

Schon zwanzig Jahre hör’ ich’s wiederholen

Und fluche drauf, aber verstohlen:

Natur hat weder Kern noch Schale;

Alles ist sie auf einem Male!”#

|128Je demande pardon au lecteur de cette longue dissertation sur la nature des choses. Mais il s’agit d’un intérêt suprême, celui de l’exclusion réelle et complète, de la destruction [intercalé: finale] de l’absolu, qui, cette fois, ne se contente plus seulement de se promener comme un fantôme lamentable sur les confins de notre monde visible, dans <les immensités> l’immensité infinie de l’espace, mais qui, encouragé par la métaphysique toute Kantienne des Positivistes, veut <s’implanter> s’introduire sournoisement au fond <même> de toutes les choses connues, de nous mêmes et planter son drapeau au sein même de notre monde <à nous.> terrestre.

L’intimité des choses, disent les Positivistes, nous est inaccessible. Qu’entendent-ils par ces mots: l’intimité des choses? Pour nous éclairer sur ce point, je vais citer la phrase de Mr Littré tout entière:

“Le physicien sagement convaincu desormais que l’intimité des choses lui estfermée, ne se laisse pas distraire par qui lui demande pourquoi les corps sont chauds et pesants; il le chercherait en vain, et il ne le cherche plus. De même, dans le domaine biologique, il n’y a pas lieu de demander pourquoi la substance vivante se constitue en des formes où les appareils sont, avec plus ou moins d’exactitude, ajustés au bût, à la fonction. S’ajuster ainsi est une des propriétés immanentes de cette substance, comme se nourrir, se contracter, sentir, penser. Cette vue, étendue aux perturbartions, les embrasse sans difficulté; et l’esprit, qui cesse d’être tenu à chercher l’impossible conciliation des fatalités avec les finalités, ne trouve plus rien qui soit inintelligible, c’est à dire contradictoire, de ce qui lui est départi du monde.” (P. XXV-XXVI)

Voila sans doute une manière bien commode de philosopher et un moyen sûr d’éviter toutes les contradictions possibles; On vous demande, par rapport à un phénomène, pourquoi cela est ainsi? Et vous répondez: Parce que cela est ainsi. Après quoi, il ne reste plus à faire qu’une seule chose: constater la réalité du phénomène et son ordre de coexistence ou de succession avec d’autres phénomènes plus ou moins liés avec lui; s’assurer par l’observation et par l’expérience que cette coexistence et cette succession se reproduisent <toujours> dans les mêmes circonstances partout et toujours, et, une fois cette conviction# |129 acquise, les convertir en une loi générale. Je conçois que des spécialistes scientifiques puissent, doivent faire ainsi; car s’ils agissaient autrement, s’ils intercalaient leurs propres <fantaisies ou> idées dans l’ordre des faits, la philosophie positive <courrait> courrait fort le risque de n’avoir pour base de ses raisonnements des fantaisisies plus ou moins ingénieuses, non des faits. Mais je ne conçois pas qu’un philosophe qui veut comprendre l’ordre des faits puisse se contenter de si peu. Comprendre est très difficile, je le sais, mais cela est indispensable, si l’on veut faire de la philosophie sérieuse.

A un homme qui me demanderait: quelle <est> sont l’origine et la substance de la matière en général ou plutôt de l’ensemble des choses matérielles, de l’Univers, je ne me contenterais pas de répondre doctoralement et d’une manière tellement équivoque, qu’il pourrait <suspecter> me suspecter de théologisme: “L’origine et l’essence de la matière nous sont inaccessibles.” Je lui demanderais d’abord de quelle matière il veut parler? Est-ce seulement de l’ensemble des corps matériels, composés ou simples, qui constituent notre globe, <ou bien> et, dans sa plus grande extension, notre système solaire, ou bien de tous les corps connus et inconnus dont l’ensemble infini et indéfini forme l’univers? – <S>

Si c’est du premier, je lui dirais que la matière de notre globe terrestre a certainement une origine, <et qu’il> puisqu’il fut un époque, tellement éloignée que ni lui ni moi nous ne pouvons nous en former une idée, mais une époque déterminée, où notre planète n’existait pas, qu’elle est née dans le temps, et qu’il faut chercher l’origine de notre matière planétaire dans <notre système> la matière de notre système solaire. Mais que notre système solaire lui-même, n’étant pas un monde <infini> absolu,# |130 ni infini, mais très restreint, <et très précisement> circonscrit, <[ill.] peut être> et n’existant par conséquent que par ses rapports incessants et réels d’action et de réaction mutuelle avec une infinité de mondes semblables, ne peut être un monde éternel. Qu’il est certain que, partageant le sort de tout ce qui jouit d’une existence déterminée et réelle, il devra disparaître un jour, dans je ne sais combien de millions de millions de siècles, et que comme notre planète, sans doute bien avant elle, il a dû avoir un commencement dans le temps; <et que par conséquent, il faudrait chercher> <en conséquence de quoi> d’où il résulte qu’il faut chercher l’origine de la matière solaire dans la matière universelle.

Maintenant, s’il me demande quelle a été l’origine de la matière universelle, de cet ensemble infini de mondes que nous appelons l’Univers infini? Je lui répondrai que sa question contient un non-sens; qu’elle me suggère pour ainsi dire la réponse absurde qu’il voudrait entendre de moi. Cette question se traduit par celle-ci: Y’eut-il un temps où la matière universelle, l’Univers infini, l’Etre absolu et unique <n’existait pas> n’était pas? Où il n’y avait que <l’id> l’idée, et nécessairement l’idée Divine, Dieu, qui, par un caprice singulier, après avoir été pendant un éternité, infinie dans le passé, un Dieu fainéant ou un Dieu impuissant, un Dieu inachevé, s’imagina tout d’un coup <<de créer <les mondes> l’Etre réel, les mondes?>> <et se sentit dans un moment> et se sentit à un moment donné, à une époque déterminée dans le temps, la puissance et la volonté de créer l’Univers<?>; qui apres avoir été pendant une éternité un Dieu Non-Créateur, devint, par je ne sais quel miracle de développement intérieur, un Dieu Créateur?

Tout cela est nécessairement contenu dans cette question sur l’origine de la matière universelle. En admettant même pour un instant cette absurdité d’un Dieu Créateur, nous arriverons forcement à reconnaître l’éternité de l’Univers. Car Dieu n’est Dieu que parce qu’il est supposé être l’absolue perfection; mais l’absolue perfection exclut toute idée, toute possibilité de développement. Dieu n’est Dieu que parce que# |131 sa nature est immuable. Ce qu’il est aujourd’hui, il l’a été hier et il le sera toujours. Il est un Dieu Créateur <aujourd’hui> et tout puissant aujourd’hui, donc il l’a été de toutes les éternités; donc ce n’est pas à une époque déterminée, mais de toutes les éternités qu’il a créé les mondes, l’Univers. Donc l’Univers est éternel. Mais étant éternel, il n’a pas été créé et il n’y <a pas> eut jamais de Dieu Créateur.

Dans cette idée d’un Dieu Créateur, il y’a cette contradiction, que toute création, idée et fait empruntés à l’expérience humaine, suppose une époque déterminée dans le temps; tandis que l’idée de Dieu implique l’Eternité – d’où résulte une absurdité évidente. Le même raisonnement s’applique aussi bien à l’absurdité d’un Dieu ordonnateur et législateur des mondes. En un môt, l’idée de Dieu ne supporte pas la moindre critique. Mais Dieu tombant, que reste-il? L’Eternité de l’Univers infini.

Voila donc une vérité concernant l’absolu et qui porte tout de même le caractère d’une certitude absolue: L ‘Univers est éternel et n’a jamais été créé par personne. Cette vérité est très importante pour nous, parce qu’elle réduit, une fois pour toutes, à néant la question sur l’origine de la matière universelle, que Mr Littré trouve si <[ill.]> difficile à résoudre et détruit en même temps, dans sa racine, l’idée d’un être spirituel absolu, préexistant ou coexistant, l’idée de Dieu.

Dans la connaissance de l’absolu, nous pouvons faire un pas en avant, tout en conservant la garantie d’une absolue certitude.

Rappelons nous qu’il y’a une véritable éternité que le monde existe. Il nous est très difficile de l’imaginer, tant l’idée même la plus abstraite de l’éternité trouve de difficulté à se loger dans nos pauvres têtes <temporelles>, hélas! si rapidement passagères. Pourtant, il est certain, que c’est une vérité irréfutable et qui s’impose avec tout le caractère d’une absolue nécessité à notre esprit. Il ne nous est point permis de ne la pas accepter. Voici donc,# |132 le bon Dieu mis une fois de côté, la seconde question qui se présente à nous: Dans cette éternité qui s’ouvre infinie et béante derrière le moment actuel, y’eu-t-il une époque déterminée dans le temps où commença pour la premiere fois l’organisation de la matière universelle ou de l’Etre en mondes séparés et organisés? Y <eut> eu-t-il un temps ou toute la matière universelle pût rester à l’état de matière capable d’organisation mais non encore organisée?

Supposons qu’avant de pouvoir s’organiser spontanément en mondes séparés, la matière universelle ait dû parcourir je ne sais quelle quantité innombrable de développements préalables, et dont nous ne pourrions jamais nous former même une ombre de l’ombre d’une idée quelconque. Ces développements ont pu prendre un temps qui par son immensité relative dépasse tout ce que nous pouvons imaginer. Mais comme il s’agit cette fois de développements matériels, non d’un absolu immuable, ce temps quelque immense qu’il fut, fut nécessairement un temps déterminé, et comme tel infiniment moindre que l’éternité. Appelons X tout le temps qui s’est écoulé depuis la première formation supposée des mondes dans l’Univers, jusqu’au moment présent; appelons Y tout le temps qu’ont duré ces développements préalables de la matière universelle avant qu’elle put s’organiser en mondes séparés. X + Y représentent une période de temps qui si relativement immense qu’elle soit, n’en est pas moins une quantité déterminée et par conséquent infiniment inférieure à l’éternité. Appelons Z leur somme (X + Y = Z); eh bien, derrière Z, il reste encore l’éternité. Etendez X et Y autant qu’il vous plaira, multipliez les tous les deux par les <quantités> chiffres les plus immenses que vous puissiez imaginer, <sur> ou écrire de [intercalé: votre] écriture la plus serrée# |133 sur une ligne longue comme la distance de la terre à l’étoile visible la plus éloignée; vous <étendrez> agrandirez Z dans la même proportion, mais quoi que vous fassiez pour l’agrandir, quelqu’immense qu’il devienne, il sera toujours moindre que l’éternité, il aura toujours derrière lui l’éternité.

Quelle est la conclusion à laquelle vous serez poussé? Que pendant une éternité, la matière universelle, dont l’action spontanée seule a pu créer, organiser les mondes, puisque nous avons <iliminé> vu disparaître le fantôme, le Créateur et l’ordonnateur divin; que cette matière, pendant une éternité, est restée inerte, sans mouvement, sans développement préalable, sans action; puis, que dans un moment donné et <singulièrement> déterminé sans aucune raison, ni par personne en dehors d’elle, ni par elle même, dans l’éternité, elle s’est mise tout d’un coup à se mouvoir, à se développer, à agir, sans qu’aucune cause soit extérieure, soit intérieure, l’y ait <posée> poussée<?>. C’est une absurdité aussi évidente que celle d’un Dieu Créateur. Mais vous êtes forcé d’accepter cette absurdité, <du moment que> lorsque vous supposez que l’organisation des mondes dans l’Univers eut un commencement déterminé quelconque, quelqu’immensément éloigné <<qu’il <fut> pût être du moment actuel>> que ce commencement fut ou soit représenté par vous du moment actuel. – <Donc il est évident que l’organisati> D’où il résulte avec une absolue évidence que l’organisation de l’Univers ou de la matière universelle en mondes séparés est aussi éternelle que son être.

Voila donc une seconde vérité absolue présentant toutes les garanties d’une certitude <absolue> parfaite. L’Univers est éternel et son organisation l’est aussi. Et dans cet Univers infini, pas la moindre petite place pour le bon Dieu!#

|134L’Univers est [intercalé: éternellement] organisé en une infinité de mondes séparés <et en dehors l’un de l’autre restant> et restant les uns en dehors des autres, mais par là même aussi conservant des rapports nécessaires et incessants les uns avec les autres. C’est ce qu’Auguste <appelle> Comte appelle “l’action mutuelle des soleils”, action qu’aucun homme n’a pu expérimenter ni seulement observer, mais dont l’illustre fondateur de la Philosophie Positive, [intercalé: lui-même, lui qui est] si sévère pour tout ce qui porte le caractère d’une hypothèse invérifiable, parle néanmoins comme d’un fait positif et qui ne peut être l’objet d’aucun doute. Et il en parle ainsi, parce que ce fait s’impose impérieusement, de lui-même et avec une absolue nécessité à l’esprit humain, du moment que cet esprit s’est délivré du joug abêtissant du fantôme <divin> divin.

L’action mutuelle des soleils résulte nécessairement de leur existence séparée. Quelques immenses qu’ils puissent être, en supposant même que l’immensité réelle des plus grands surpasse tout ce que nous pouvons imaginer en <étendue ou en> fait d’étendue et de grandeur, tous sont néanmoins des êtres déterminés, relatifs, finis, et comme tels, aucuns ne peuvent porter exclusivement en eux-mêmes la cause et la base de leur existence propre, <tous n’existant que de> chacun <ne> n’existe et ne peut exister que par ses rapports incessants ou par son action et réaction mutuelles, <avec tous les autres> soit immédiates ou directes, soit indirectes, avec tous les autres. Cet enchaînement infini d’actions et de réactions perpétuelles constitue la réelle Unité de l’Univers infini. Mais <<cette Unité Universelle, n’existe comme <telle, ni pour> unité concrète et réelle, ni pour l’Univers lui-même, qui, n’étant <qu’une> que l’unité collective <[ill.]> d’une infinité de mondes épars dans l’ <immensité> illimitée de l’espace, ne saurait avoir conscience de lui-même, ni pour personne, car personne ne peut exister en dehors de <cet> l’Univers. Elle existe seulement comme une idée nécessaire, mais absolument abstraite dans la pensée de l’homme.>># |135 cette unité universelle n’existe dans sa plénitude infinie, comme unité concrète et réelle, comprenant [intercalé: effectivement] toute cette <infini> quantité illimitée de mondes avec l’inépuisable richesse <du> de leurs développements <de chacun> elle n’existe, dis-je, et n’est manifeste comme telle, pour personne. Elle ne peut exister pour l’univers, <lui-même> qui, n’étant rien lui-même qu’une unité collective, éternellement <reproduit> résultante <de cet enchaînement> de l’action mutuelle des mondes épars dans l’immensité sans bornes de l’espace, ne possède aucun organe pour la concevoir; et elle ne peut exister pour personne en dehors de l’univers, parce qu’en dehors de l’Univers il n’y a <ni personne> rien. Elle n’existe, comme idée à la fois nécessaire et abstraite, que dans la conscience de l’homme. <Cette idée est le dernier degrés de positivité, le point où la positivité>

Cette idée est le dernier degrés du savoir positif, le point où la positivité et l’abstraction absolue se rencontrent. Encore un pas dans cette direction et vous tombez dans les phantasmagories métaphysiques et religieuses. Par conséquent, il est défendu, sous peine d’absurdité, de fonder quoi que ce soit sur cette idée. Comme dernier terme du savoir humain, elle ne peut lui servir de base.

Une détermination importante et dernière qui résulte non de cette idée, mais du fait de l’existence d’une quantité infinie de mondes séparés, <c’est que chacun> exerçant incessamment les uns sur les autres une action mutuelle qui constitue proprement l’existence de chacun, c’est qu’aucun de ces mondes n’est éternel; que tous ont eu un commencement et tous auront une fin, si éloignés qu’ait été <le premier et> l’un et dût être <la dernière> l’autre. Au sein de cette causalité universelle qui constitue l’Etre <unique de l’Univers>, éternel et unique, l’Univers, les mondes naissent, se forment, existent, <agissent puis exercent une action correspondante à leur être particulier, puis agissent> exercent une action conforme à leur être, puis se désorganisent <et se transforment>, meurent ou se transforment,# |136 comme le font les moindres des choses sur cette terre. C’est donc partout la même loi, le même ordre, la même nature. Nous ne pourrons jamais savoir rien au de là. Une infinité de transformations qui se sont effectuées dans l’éternité du passé; une infinité d’autres transformations qui auront lieu dans un avenir éternel; une infinité de transformations qui se font à cette heure même, dans l’immensité de l’espace, nous resteront éternellement inconnues. Mais nous savons que c’est partout la même nature, le même Etre <[ill.]>. Que cela nous suffise.

Nous ne demanderons donc plus, quel est l’origine de la matière universelle, ou plutôt de l’Univers considéré comme la <totalité> totalité d’un nombre infini de mondes <plus> séparés et plus ou moins organisés; parce que cette question suppose un non-sens, la création, et parce que nous savons que l’Univers est éternel. Mais nous pourrions bien demander: quelle est l’origine de notre monde solaire? Parce que nous savons avec certitude qu’il est né, qu’il s’est formé à une époque déterminée, dans le temps. Seulement, à peine aurons nous posé cette question, que nous devrons aussitôt reconnaître qu’elle est pour nous sans solution possible.

Reconnaître l’origine d’une chôse, c’est reconnaître toutes les causes, ou bien toutes les choses dont l’action simultanée et successive, directe et indirecte, <l’ont> <les> l’a produite. Il est évident que pour déterminer l’origine de notre système solaire, nous devrions connaître jusqu’au dernier, [intercalé: non seulement] toute cette infinité de mondes qui <existent> ont existé à l’époque de sa naissance et dont l’action collective directe ou indirecte l’a produit, mais encore tous les mondes passés et toutes les actions mondiales dont ces mondes eux-mêmes ont été les produits. C’est dire assez que l’origine de notre système solaire se perd <dans l’infini, dans l’éternité,> dans <la> <l’enchaînement> un enchaînement de causes ou d’actions, infini dans l’espace, éternel dans le passé, et que par conséquent, toute réelle ou matérielle qu’elle soit, nous ne pourrons jamais la déterminer.#

|137Mais s’il nous est impossible de reconnaître, dans un passé éternel et dans l’immensité infinie de l’espace, l’origine de notre système solaire ou bien la somme indéfinie des causes dont <la combinaison> l’action combinée l’a produit et continuera de le réproduire toujours, tant qu’il n’aura pas disparu à son tour, nous pouvons rechercher cette origine <dans> ou ces causes dans leur effet, <c’est à dire> dans la présente realite de notre système solaire, qui occupe dans l’infinité de l’espace une étendue circonscrite et par conséquent déterminable sinon encore déterminée. Car, remarquez le bien, une cause n’est une cause qu’en tant qu’elle s’est réalisée dans son effet. Une cause qui ne se serait point traduite dans un produit réel ne serait qu’une cause imaginaire, un non-être; d’où il résulte que toute chose, <n’étant rien> étant nécessairement produite par une somme indéfinie de causes, porte la combinaison réelle de toutes ces causes en <elles> elle-même, et n’est rien en réalité que <cete> cette réelle combinaison de toutes les causes qui l’ont produite. Cette combinaison, c’est tout son être réel, son intimité, sa substance.#

|138[au verso de cette page:] <<Mais s’il nous est impossible de reconnaître, [intercalé: dans le passé et l’infinité de l’espace,] l’origine [intercalé: de notre système solaire,] ou bien la somme indéfinie des causes dont l’action combinée <a produit notre> l’a produit et <continue> continuera de la réproduire <[quelques mots illisibles]> tant qu’il n’aura point disparu à son tour, nous pouvons l’étudier dans le présent et dans l’espace déterminé, circonscrit et restreint <qu’ocupe> que ce systeme occuppe dans l’immensité de l’espace infin.>>#

La question concernant la substance de la matière universelle ou de l’Univers <demande et cherche> contient donc une supposition absurde: celle de l’origine, <ou> de la cause première <de l’Univers> <du monde universel> des mondes, ou bien de la Création. Toute substance n’étant rien que la réalisation effective d’un nombre indéfini de causes combinées en une action <solidaire> commune, pour <rechercher> expliquer la substance de l’Univers, il faudrait en rechercher l’origine ou les causes, et il n’en a pas, puisqu’il est éternel. Le monde universel est: c’est l’être absolu, unique et suprême, en dehors duquel rien ne saurait exister, comment le déduire alors de quelque chose? La pensée de s’élever audessus ou de se mettre en dehors de l’Etre unique implique le Néant, et il faudrait pouvoir le faire pour déduire la substance d’une origine <entremondiale> qui ne serait pas en <elle> lui, qui ne serait pas lui-même. Tout ce que nous pouvons faire, c’est <d’en constater> <d’abord de le constater> de constater d’abord cet Etre unique et suprême qui s’impose à nous avec une absolue nécessité, puis d’en étudier les effets dans le monde qui nous est réellement accessible: <d’abord> dans notre système solaire, <ensuite> d’abord, mais ensuite et surtout sur notre globe terrestre.

<En r> Puisque la substance d’une chose n’est rien que la réelle combinaison ou la réalisation de toutes les causes qui l’ont produite, il est# |139 évident, que si nous pouvions reconnaître la substance de notre monde solaire, nous reconnaîtrions du même coup toutes ces causes, c’est à dire <tous les> toute cette infinité de mondes, dont l’action combinée, <l’a produit> directe et indirecte, s’est réalisée dans sa création, – nous reconnaîtrions l’Univers.

Nous voila donc arrivés à un cercle vicieux: Pour reconnaître les causes universelles du monde solaire, nous devons [intercalé: en] reconnaître la substance, mais pour reconnaître cette dernière, nous devrions connaître toutes ces causes. De cette difficulté, qui, au premier abord, paraît <être> insoluble, il est pourtant une issue, et la voici: La nature intime ou la substance d’une chose ne se reconnaît pas seulement par la somme <et> ou la combinaison de toutes les causes qui l’ont produite, elle se reconnaît également par la somme de ses manifestations différentes ou de toutes les actions qu’elle exerce à l’extérieur.

Toute chose n’est <que ce q> que ce qu’elle fait: son faire, sa manifestation <multiple> extérieure, son action incessante et multiple sur toutes les choses qui sont en dehors d’elle, est l’exposition complète de sa nature <intime>, de sa substance, ou de ce que les <metháph> métaphysiciens, et Mr Littré avec eux, appellent son être intime. Elle ne peut avoir rien dans son soi-disant intérieur qui ne soit manifesté dans son extérieur, en un môt, son action et son être sont un.

On pourra s’étonner de ce que je parle de l’action de toutes les choses, même en apparence les plus inertes, tant on est habitué à n’attacher le sens de ce môt qu’à des actes <qu’à certaine> qui sont accompagnés d’une certaine agitation visible, de mouvements apparents et surtout de la conscience animale ou humaine de celui qui agit. Mais à proprement parler, il n’y a dans la nature pas un seul point qui soit jamais en repos, chacun se trouvant <dans> à chaque moment, dans l’infinitésimale partie de chaque seconde agité par une action et réaction incessantes. Ce que nous appelons l’immobilité, le repos, ne sont que des apparences grossières, des notions tout à fait relatives – Dans la nature, tout est mouvement et action: être ne signifie pas autre chose que faire. Tout ce que nous appelons propriétés des choses: propriétés mécaniques, physiques, chimiques, organiques, animales, humaines, ne sont rien que des différents modes d’action. Toute chose n’est <cette># |140 une chose déterminée ou réelle que par les propriétés qu’elle possède; et elle ne les possède qu’en tant qu’elle les manifeste, ses propriétés déterminant ses rapports avec le monde extérieur, c’est à dire ses différents modes d’action sur le monde extérieur; d’où il résulte que chaque chose n’est réelle qu’en tant qu’elle se manifeste, qu’elle agit – <Son action> La somme de ses actions différentes, <c’est> voila tout son être.$11$

Que signifient donc ces mots: “Le physicien, sagement convaincu desormais, que l’intimité des choses lui est fermée, etc.”? Les choses ne font pas autre chose que se montrer naïvement, pleinement dans toute l’intégrité de leur être à qui veut seulement les regarder simplement, sans préjugé et sans idée fixe

métaphysique, <philo> théologique; et le physicien de l’école positiviste, cherchant midi à quatorze comme on dit, et ne comprenant rien à cette naïve simplicité des choses réelles, des choses naturelles, déclarera gravement qu’il y’a dans leur sein un être intime qu’elles gardent sournoisement pour elles-mêmes, et les métaphysiciens, les théologiens ravis de cette découverte, qu’ils lui ont d’ailleurs suggérée, s’empareront de cette intimité, de cet en-soi des choses, pour y loger leur bon Dieu!#

|141Toute chose, tout être existant dans le monde, de quelque nature qu’il soit, a donc ce caractère général: d’être le résultat immédiat de la combinaison de toutes les causes qui ont contribué à le produire, soit directement, soit indirectement; ce qui implique, par une voie de transmissions successives, l’action, tant lointaine ou reculée qu’elle soit, de toutes les causes passées et présentes agissantes dans l’infini univers; et comme toutes les causes ou actions qui se produisent dans le monde, sont des manifestations de choses réellement existantes; et comme toute chose n’existe# |142 réellement que dans <les manifestations en t> la manifestation de son être, <elle> chacune transmet pour ainsi dire <en dernier> son propre être à la chose que son action spéciale contribue à produire; d’où il résulte que chaque chose, <p> considérée comme <êtr> un être déterminé, né dans l’espace et le temps, [intercalé: ou] comme pro# |143duit, porte en elle même l’empreinte, la trace, la nature de <tous> toutes les choses qui ont existé et qui existent présentement dans l’Univers, ce qui implique nécessairement <l’identité de la matière universelle> l’identité de la matière <universelle> ou de l’Etre universel.#

|144Chaque chose dans toute l’intégrité de son être n’étant rien qu’un produit, ses propriétés ou ses modes différents d’action sur le monde extérieur, qui, comme nous l’avons vu, constituent tout son être, sont nécessairement aussi des produits. Comme <tels> tels, elles ne sont point des propriétés autonomes, <ne># |146 ne dérivant que de la propre nature de la chose, indépendamment de toute causalité extérieure. Dans la nature ou dans le monde réel, il n’existe point d’être indépendant, ni de propriétés indépendantes. Tout# |147 y est au contraire dépendance mutuelle. <Les propriétés d’une chos> Dérivant de cette causalité extérieure, les propriétés d’une chose lui sont par conséquent imposées; elles constituent considérées toutes ensemble, son mode d’action obligé, sa loi. D’un autre côté on ne peut pas dire proprement que cette loi soit imposée à la chose,# |148 parce que cette expression supposerait une existence de la chose, préalable ou séparée de sa loi, tandis <qui> qu’ici, la loi, l’action, la propriété constituent l’être même de la chose. La chose elle même n’est rien que cette loi. En la suivant, elle manifeste <son être intime, sa propre nature [intercalé: , elle est].> sa propre nature intime, elle est. D’où il résulte que toutes les choses réelles dans leur développement et dans toutes leurs manifestations sont fatalement dirigées par leurs lois, mais que ces lois leur sont <<aucunement <imposées> imposées>> si peu imposées, qu’elles constituent au contraire tout leur être.$12$

Découvrir, <et comp> coordonner et comprendre <toutes> les propriétés, ou les modes d’action ou les lois de toutes les choses existantes dans le monde réel, tel est donc le vrai et l’unique objet de la science.

Jusqu’à quel point ce programme est il réalisable pour l’homme?

L’ Univers nous est en effet inaccessible. Mais nous sommes sûrs maintenant de trouver sa nature partout identique et ses lois fondamentales dans notre système solaire qui en est le produit. Nous ne pouvons également pas remonter jusqu’à l’origine, c’est à dire jusqu’aux causes productives de notre système solaire, parce que ces causes se perdent dans l’infinité de l’espace et d’un passé éternel… Mais nous# |149 pouvons étudier la nature de ce système dans ses propres manifestations. Et encore ici nous rencontrons une limite que nous ne pourrons jamais franchir. Nous ne pourrons jamais observer, ni par conséquent reconnaître l’action de notre monde solaire sur l’infinie quantité de mondes qui remplissent l’Univers. Tout au plus, si nous pourrons reconnaître jamais, d’une manière excessivement imparfaite, quelques rapports existant entre notre soleil et quelques uns des innombrables soleils qui brillent à notre firmament. Mais ces connaissances imparfaites, melées nécessairement d’hypothèses à peine vérifiables, ne pourront jamais constituer une science sérieuse. Force nous sera donc toujours de nous contenter plus ou moins de la connaissance de plus en plus perfectionnée et détaillée des rapports intérieurs de notre

système solaire. Et même ici notre science qui ne mérite ce nom, qu’autant qu’elle <et> se fonde sur l’observation des faits et tout d’abord sur la constation réelle de leur existence et ensuite <sur les ma> des modes réels de leur manifestation et de leur développement, rencontre une nouvelle limite qui paraît devoir rester toujours infranchissable: c’est l’impossibilité de constater et par conséquent aussi d’observer les faits physiques, chimiques, organiques, intelligents et sociaux qui se passent sur <[ill.]> aucune des planètes faisant partie de notre système solaire, excepté notre terre qui est toute ouverte à nos investigations.#

|150L’astronomie est parvenue à déterminer les <[ill.]> lignes parcourues par chaque planète de notre système autour du soleil, la rapidité de leur mouvement double, leur volume, leur forme et leur poids. C’est immense.# |151 D’autre part, par les raisons ci dessus mentionnées, il est indubitable pour nous, que les substances qui [intercalé: les] constituent, ont doivent avoir toutes les propriétés physiques de nos substances terrestres. Mais nous ne savons [intercalé: presque] rien de leur# |153 formation géologique, encore moins de leur organisation végétale et animale, qui probablement restera à jamais inaccessible à la curiosité de l’homme. En nous fondant sur cette vérité desormais incontestable pour nous que la matière universelle est# |154 foncièrement identique partout et toujours, nous devons nécessairement en conclure que toujours et partout, dans les mondes les plus infiniment reculés que les plus rapprochés de l’Univers, tous les êtres sont des corps matériels pesants, chauds, lumineux, électriques, et que partout ils# |155 se décomposent en corps ou en éléments chimiques simples – et que par conséquent là où se rencontrent <[ill] même> des conditions d’existence et de développement sinon identiques, du moins semblables, des phénomènes semblables doivent avoir lieu. Cette certitude est suffisante pour nous convaincre que nulle part ne peuvent se produire# |156 des phénomènes et des faits contraires à ce que nous savons des lois de la nature; mais elle est incapable de nous donner la moindre idée sur les êtres, nécessairement matériels, qui peuvent exister dans d’autres mondes et même sur les planètes de notre# |157 propre système solaire. A cette condition là, la connaissance scientifique de ces mondes est impossible, et nous devons y renoncer une fois pour toutes.

S’il est vrai, comme le suppose Laplace, dont l’hypothèse n’est pas encore suffisamment acceptée, ni universellement acceptée, s’il est# |158 vrai que toutes les planètes de notre système se soient formées de la matière solaire, il est évident qu’une identité bien plus considérable encore doit exister entre les phénomènes de toutes les planètes de ce système et entre ceux de notre globe terrestre.# |159 Mais cette évidence ne pourrait pas encore constituer la vraie science, Car la science est comme St Thomas: elle doit palper et voir pour accepter un phénomène ou un fait et les constructions a priori, les hypothèses les plus rationnelles n’ont de valeur pour elle# |160 qu’alors qu’elles se vérifient plus tard par des démonstrations a posteriori. Toutes ces raisons nous renvoient pour la connaissance pleine et concrète sur la terre.

En étudiant la nature de notre globe terrestre, nous étudions# |161 en même temps la nature universelle, non dans la multiplicité infinie de ses phénomènes qui nous resteront à jamais inconnus, mais dans sa substance et dans ses lois fondamentales,# |162 toujours et partout identiques. Voila ce qui doit et ce qui peut nous consoler de notre ignorance forcée sur les développements innombrables de mondes innombrables dont nous n’aurons jamais une idée, et nous rassurer en même temps contre tout danger de fantôme divin qui s’il en était autrement, pourrait nous revenir d’un autre monde.#

|163Sur la terre seule, la science peut poser un pied sur. Ici elle est chez elle et marche en pleine réalité, ayant tous les phénomènes pour ainsi dire sous sa main, sous ses yeux, pouvant les constater, les palper. Même les développements passés <de notre glob> tant matériels qu’intellectuels de notre globe terrestre, malgré que les phénomènes dont ils furent# |164[au verso de cette page:] Développer cette idée que ce n’est pas la science seulement, que c’est la vie aussi qui agit abstractivement vis à vis des individualités réelles et passagères. Je n’envoye pas acheter, le cuisinier n’achète et ne tue pas ce lapin, mais du lapin en général – les animaux de même.

La vie est une transition incessante de l’individuel à l’abstrait et de l’abstrait à l’individu – C’est ce second moment qui manque à la science – Une fois dans l’abstrait, elle ne peut plus en sortir -# |165 accompagnés, ont disparu, sont ouverts à nos investigations scientifiques. La succession des phénomènes n’y ont plus, mais leurs traces visibles et distinctes sont restées; tant celles des développements passés des sociétés humaines, que celles des développements organiques et géologiques de notre globe terrestre. <Par> <En les étudiant, nous pouvons réconstituer en quelque so> En étudiant ces traces, nous pouvons en quelque sorte reconstituer son passé.

Quant à la formation première de notre planète j’aime mieux laisser parler le génie si profond et scientifiquement développé d’Auguste Comte [[Cours de Philosophie Positive. T II p. 219 [249] -]] que ma propre insuffisance hélas! trop vivement reconnue par moi même dans tout ce qui a rapport aux sciences naturelles:

“Je dois maintenant procéder à l’examen général de ce qui comporte un certain caractère de positivité dans les hypothèses cosmogoniques. Il serait sans doute superflu d’établir spécialement à cet égard ce préliminaire indispensable, que toute idée de Création proprement dite doit être ici radicalement écartée, comme étant par sa nature entièrement insaisissable [[Voila une de ces expressions équivoques, pour ne point dire hypocrites que je déteste chez les philosophes positifs. Auguste Comte ignorait-il que l’idée de la Création et d’un Créateur n’est pas seulement insaisissable, qu’elle est absurde, ridicule, impossible? On pourrait presque croire qu’il n’en a pas été bien sûr lui-même, preuve la rechute dans le mysticisme qui a signalé la fin de sa carrière et à laquelle j’ai déjà fait allusion plus haut. Mais ses disciples au moins, avertis par cette chute de leur maître, devraient comprendre enfin tout le danger qu’il y’a à rester ou au moins à laisser le public dans cette incertitude sur une question dont la solution, soit affirmative, soit négative, doit exercer une si grande influence sur tout l’avenir de l’humanité.]], et que la seule recherche raisonnable, si elle est réellement accessible, doit concerner uniquement les transformations successives du ciel, en se bornant même, au moins d’abord, à celle qui a pu produire immédiatement son état actuel,…… – La question réelle consiste donc à décider, si l’état présent du ciel offre quelques indices appréciables d’un état antérieur plus simple, dont le caractère général soit susceptible d’être déterminé. A cet égard, la séparation fondamentale que je me suis tant occupé de constituer solidement entre l’étude nécessairement inaccessible de l’univers et l’étude nécessairement très positive de notre monde (solaire), introduit naturellement une distinction profonde, qui restreint beaucoup le champ# |166 des recherches effectives. On conçoit, en effet, que nous puissions conjecturer, avec quelque espoir de succès, sur la formation du système solaire dont nous faisons partie [Le manuscrit s’arrête ici]#

# |167 [Au verso de cette page:] 5. Philosophie – Science

183-256#

titre: L’Empire Knouto-Germanique et la Révolution Sociale. Manuscrit qui précédait le manuscrit de l’appendice

titre de l’original:

date: novembre 1870

lieu: Locarno

pays: Suisse

source: Amsterdam, IISG, Archives Bakunin

langue: français

traduction:

note: Pages numérotées 82-105.

|1<<malgré toutes leurs antipathies, opter pour la Révolution? Et ne seront-ils pas des traîtres eux-mêmes, si, par haine de la Révolution, ils livrent ou au moins laissent livrer la France aux Prussiens?>>

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La Révolution d’ailleurs n’est ni vindicative ni sanguinaire. Elle ne demande ni la mort, ni même la transportation en masse et pas même individuelle de toute cette tourbe Bonapartiste qui armée de moyens puissants et beaucoup mieux organisée que la République elle même, conspire <notoirem> ouvertement contre cette République, contre la France. Elle ne demande que l’emprisonnement de tous les Bonapartistes, par simple mésure de sureté générale, jusqu’à la fin de la guerre, et jusqu’à ce que ces coquins et ces coquines n’ayent dégorgé les neuf dixièmes au moins des richesses qu’ils ont volé à la France. Après quoi, elle leur permettrait de s’en aller en toute liberté où ils veulent, en <leur> laissant même quelques mille livres de rente à chacun <pui> <affin> afin qu’ils puissent nourrir leur vieillesse et leur honte. – Vous le voyez, ce serait une mésure nullement cruelle, mais très efficace, au plus haut degré juste, et absolument nécessaire au point de vue du salut de la France.

La Révolution, depuis qu’elle a revetu le caractère socialiste, a cessé d’être sanguinaire et cruelle. Le peuple n’est point du tout cruel, ce sont les classes privilégiées qui le sont. Par moments il se lève, furieux de toutes les tromperies, de toutes les vexations, [intercalé: de toutes les] oppressions et tortures dont il est la victime, et alors il s’élance comme un torreau enragé, ne voyant plus rien devant lui et brisant tout sur son passage. Mais ce sont des moments très rares et très courts. Ordinairement il est bon et humain. Il souffre trop lui-même pour ne point compatir aux souffrances. Souvent, hélas! trop souvent, il a servi d’instrument à la fureur [intercalé: systématique] des classes privilégiées. Toutes ces idées nationales, religieuses et politiques pour lesquelles# |2 il a versé son propre sang et le sang de ses frères, les peuples étrangers, n’ont jamais servi que les intérets de ces classes, et ont toujours tourné en nouvelle oppression et exploitation contre lui. Dans toutes les scènes furieuses de l’histoire de tous les pays, où les masses populaires, enragées jusqu’à la frénésie, s’entredétruisirent, vous retrouvez toujours, derrière ces masses, des agitateurs et des directeurs appartenant aux classes privilégiées: des officiers, des nobles, des prêtres ou des bourgeois. Ce n’est donc pas dans le peuple, c’est dans les instincts, dans les passions et dans <les organisations et> les institutions politiques et religieuses des classes privilégiées, c’est dans l’Eglise et dans l’Etat, c’est dans leurs lois et dans l’application impitoyable et inique de ces lois, qu’il faut chercher la cruauté et la fureur froide, concentrée et systématiquement organisée!…

J’ai montré la fureur des bourgeois en 1848. Les fureurs de 1792, 93 et 94 furent également, exclusivement des fureurs bourgeoises. Les fameux massacres d’Avignon (octobre 1792), qui ouvrirent l’ère des assassinats politiques en France, furent dirigés et [intercalé: aussi] exécutés en partie, d’un côté, par les prêtres, les nobles, et de l’autre, par des bourgeois. Les tueries de la Vendée, exécutées par les paysans, furent également commandées par la réaction de la noblesse et de l’Eglise coalisées. Les ordonnateurs du massacre de Septembre furent tous, sans exception, des bourgeois, et ce qu’on connaît moins, c’est que les initiateurs de l’exécution elle même, la majorité des massacreurs principaux, appartinrent également à cette classe$1$ <Enfin> Collot d’Herbois, Panis, l’adorateur de Robespierre,# |3 Chaumette, Bourdon, Fouquier-Tinville, <Carrier, le noyeur> <cette personification> cette personnification de l’hypocrisie révolutionnaire et de la guillotine, Carrier, le noyeur de Nantes, tous ces gens là furent des bourgeois. Le Comité de salut public, la terreur <légale> calculée, froide, légale, la guillotine elle même furent des institutions bourgeoises. Le# |4 peuple n’en fut que le spectateur, et quelquefois hélas! <ce stupi> il fut aussi l’applaudisseur stupide de ces exhibitions de la légalité hypocrite et de <cette> la fureur politique des bourgeois. Après l’exécution de Danton, il commença même à en devenir la victime.

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La révolution jacobine, bourgeoise, exclusivement politique de# |5[au verso de cette page:] <<bouchers, quelques gens de rude métier, de jeunes garçons surtout, des gamins déjà robustes [[bouchers]] >># |6 1792 à 1794 devait nécessairement aboutir à l’hypocrisie légale et à la <guillotine> solution de toutes les difficultés et de toutes les questions par l’argument victorieux de la guillotine.

Quand, pour extirper la réaction, on se contente d’attaquer ses manifestations, sans toucher à sa racine, <aux causes># |7 et aux causes qui la produisent toujours de nouveau, on arrive forcément à la nécessité de tuer beaucoup de gens, d’exterminer, avec ou sans formes légales, beaucoup de réactionnaires. Il arrive fatalement alors, qu’après en avoir tué beaucoup, la révolution <avait> se voit amenée à ce résultat, et les révolutionnaires à cette mélancolique conviction, qu’ils n’ont rien gagné ni même fait faire un seul pas à leur cause; qu’au contraire ils l’ont desservie et [intercalé: qu’ils ont] préparé de leurs propres mains le triomphe de la réaction. Et cela pour une double raison: la première, c’est que, les causes de la réaction ayant été épargnées, elle se reproduit et se multiplie, <toujours> sous des formes nouvelles; et la seconde c’est que la tuerie, le massacre, finissent par révolter toujours ce qu’il y’a d’humain dans les hommes et <par tourner, tôt ou tard,> par faire tourner, bientôt, le sentiment populaire du côté des victimes.

La révolution de <1789-1794> 1793, quoi qu’on en dise, n’était ni socialiste, ni matérialiste, ou pour me servir de l’expression prétentieuse de Mr Gambetta, elle n’était point du tout positiviste. Elle <était exclusivement> fut essentiellement bourgeoise, jacobine, métaphysique, politique et idéaliste. Généreuse et infiniment large dans ses aspirations, elle avait voulu une chose impossible: l’établissement d’une égalité idéale, au sein même de l’inégalité matérielle. En conservant, comme des bases sacrées, toutes les conditions de l’inégalité économique, elle <voulait> avait cru pouvoir <créer> réunir et envelopper tous les hommes dans un immense sentiment d’égalité fraternelle, humaine, intellectuelle, morale, politique et sociale. Ce fut son rêve, sa religion manifestée par l’enthousiasme et par les actes grandiosement héroïques de ses meilleurs, de ses plus grands représentants. Mais la réalisation de ce rêve était impossible, parce qu’elle était contraire à toutes les lois naturelles et sociales.

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[BEGINNING OF THE CAPITALIST SYSTEM] Faut-il répéter les arguments irrésistibles du socialisme, des arguments qu’aucun économiste bourgeois n’est jamais parvenu à détruire? – Qu’est-ce que la propriété, qu’est-ce que le capital, sous leur forme actuelle? C’est# |8 pour le capitaliste et pour le propriétaire, le pouvoir et le droit, garanti et protégé par l’Etat, de vivre sans travailler, et comme ni la propriété ni le capital ne produisent absolument rien, lorsqu’ils ne sont pas fécondés par le travail, c’est le pouvoir et le droit de vivre par le travail d’autrui, d’exploiter le travail de ceux qui, n’ayant ni propriété ni capitaux, sont forcés de vendre leur force productive aux heureux <possesseurs> détenteurs de l’une ou des autres.

Remarquez, que je laisse ici absolument de côté cette question: par quelles voies et comment la propriété et le capital sont tombés entre les mains de leurs détenteurs actuels? Question qui, lorsqu’elle est envisagée au point de vue de l’histoire, de la logique et de la justice, ne peut être résolue autrement que contre les détenteurs. Je me borne à constater, simplement, que les propriétaires et les capitalistes, en tant qu’ils vivent, non de leur propre travail productif, mais de la rente de leurs terres, du loyer de leurs bâtiments, et des intérets de leurs capitaux, ou bien de la spéculation sur leurs terres, sur leurs bâtiments et [intercalé: sur] leurs capitaux, ou bien de l’exploitation soit commerciale, soit industrielle, du travail manuel du prolétariat, – spéculation et exploitation qui constituent sans doute aussi une sorte de travail, mais un travail parfaitement improductif – à ce compte les voleurs et les rois travaillent aussi – <vivent au détriment du prolétariatque tous ces gens-là, dis-je, vivent au détriment du prolétariat.

Je sais fort bien que cette manière de vivre est infiniment honorée dans tous les pays civilisés; qu’elle est expressement, tendrement protégée par tous les Etats, et que les Etats, les religions, toutes les lois juridiques, criminelles et civiles, tous les gouvernements politiques, monarchiques et républicains, avec leurs immenses administrations policières et judiciaires et avec leurs armées permanentes, n’ont proprement pas d’autre mission que de la consacrer et de la protéger. En présence d’autorités si puissantes et si respectables, je ne me permets donc pas même de demander si cette manière de vivre, au point de vue de la justice humaine, de la liberté, de l’égalité et de la# |9 fraternité humaines, est légitime? Je me demande simplement: à ces conditions là, la fraternité et l’égalité, entre les exploitants et les exploités, et la justice ainsi que la liberté pour les exploités sont elles possibles?

Supposons même, comme le prétendent Messieurs les économistes bourgeois et avec eux ,tous les avocats, tous les adorateurs et croyants du droit juridique, tous ces prêtres du code criminel et civil, supposons que ce rapport économique des exploiteurs aux exploités soit parfaitement légitime, qu’il soit la conséquence fatale, le produit d’une loi sociale éternelle et indestructible; toujours reste-t-il vrai que l’exploitation exclue la fraternité et l’égalité.

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Elle exclue l’égalité économique; cela s’entend de soi-même. <Mais elle exclue aussi l’égalité politique> et sociale. Supposons que je sois votre travailleur et vous mon patron. Si je vous offre mon travail au plus bas prix possible, si je consens à vous faire vivre du produit de mon travail, ce n’est <certes> certes pas par dévouement, ni par amour fraternel pour vous – aucun économiste bourgeois, quelque idylliques et naïfs que soient les raisonnements de ces Messieurs, lorsqu’ils se mettent à parler des rapports et des sentiments <mutuels qui> réciproques qui devraient exister entre les patrons et les ouvriers, aucun n’ôsera l’affirmer – non, je le fais, parce que si je ne le faisais pas, moi et ma famille, nous mourrions de faim. Je suis donc forcé de vous vendre mon travail au plus bas prix possible, j’y suis forcé par la faim.

Mais, disent les économistes, les propriétaires, les capitalistes, les patrons, sont également forcés de chercher et d’acheter le travail du prolétaire. C’est vrai, ils y sont forcés, mais pas également. Ah! s’il y’avait égalité entre <l’offre et la demande> le demandeur et l’offrant, entre la nécessité d’acheter le travail et [intercalé: celle] de le vendre, l’esclavage et la misère du prolétariat n’existeraient pas. Mais c’est qu’alors il n’y aurait plus ni capitalistes, ni propriétaires, ni prolétariat, ni riches ni pauvres, il n’y aurait rien que des travailleurs – Les exploiteurs ne sont et ne peuvent être tels, précisement, [intercalé: que] parce que cette égalité n’existe pas.#

|10Elle n’existe pas, parce que dans la société moderne, où la production des richesses se fait par l’intervention du capital salariant le travail, l’accroissement de la population est beaucoup plus rapide que celui de cette production, d’où il résulte que l’offre du travail doit nécessairement en surpasser toujours [intercalé: davantage] la demande, ce qui doit avoir pour conséquence infaillible la diminution relative des salaires. La production ainsi constituée, monopolisée, exploitée par le capital bourgeois, se trouve poussée, d’un côté, par la concurrence que se font les capitalistes entre eux, à se concentrer <toujours> chaque jour davantage entre les mains d’un nombre toujours plus petit <nombre> de capitalistes très puissants – les petits et les moyens capitaux succombant naturellement dans cette lutte meurtrière, [intercalé: ne pouvant produire aux mêmes frais que les grands,] – ou même entre les mains de sociétés anonimes, plus puissantes par la réunion de leurs capitaux que les plus grands capitalistes isolés; d’un autre, elle est forcée, par cette même concurrence, à vendre ses produits au plus bas prix possible. Elle ne peut atteindre ce double <bût,> résultat, qu’en rejetant un nombre de plus en plus considérable de petits et de moyens capitalistes, spéculateurs, commerçants et industriels, du monde des exploiteurs dans celui du prolétariat exploité; et en faisant, en même temps, des économies progressives sur les salaires de ce même prolétariat.

D’un autre coté, la masse du prolétariat augmentant toujours, et par l’accroissement naturel de la population, que la misère elle même, comme on sait, n’arrête guères, et par le renvoi dans son sein d’un nombre toujours croissant de bourgeois, ci-devant propriétaires, capitalistes, commerçants et industriels, et augmentant, comme je viens de le dire, dans une proportion plus forte que les besoins# |11 de la production exploitée ou commanditée par le capital bourgeois, il en résulte <[ill.]> une concurrence desastreuse entre les travailleurs eux mêmes; <qui> car n’ayant d’autre moyen d’existence que leur travail manuel, [intercalé: ils] sont poussés, par la crainte de se voir remplacés par d’autres, à vendre leur travail au plus bas prix possible. Cette tendance des travailleurs, ou plutôt cette nécessité à laquelle ils <sont> se voient condamnés par leur misère, <<<concentrant la tendance> combinée avec la tendance <fatale des patrons> des patrons <[ill.] par> la concurrence à vendre <leurs produits et par conséquent aussi acheter leur> à n’acheter leur travail qu’au plus bas prix possible, reproduit constamment et consolide cette misère, rencontrant>> combinée avec la tendance <susmentionnée> plus ou moins forcée des patrons à vendre les produits de leurs travailleurs, et par conséquent aussi à acheter leur travail au plus bas prix possible, reproduit constamment et consolide <cette misère> la misère du prolétariat. Etant misérable, l’ouvrier doit vendre son travail pour rien, et parce qu’il le vend pour rien, il devient de plus en plus misérable.

Oui, plus misérable, vraiment! Car dans ce travail de forçat, les forces productives de l’ouvrier, abusivement <exploi> appliquées, impitoyablement exploitées, excessivement dépensées et fort mal nourries, s’usent vite; et une fois qu’elles se sont usées, que vaut sur le marché son travail, que vaut cette unique marchandise qu’il possède et dont la vente journalière le fait vivre? Rien – et alors? alors il ne lui reste plus rien qu’à mourir.

Quel est, dans un pays donné, le plus bas salaire possible? C’est le prix de ce qui est considéré par les prolétaires de ce pays comme absolument nécessaire pour l’entretien d’un homme. <Tous> Les économistes bourgeois <Français, Anglais, Allemands, Américains, Italiens> de tous les pays sont d’accord sur ce point.

Turgot, <<dit on [[N’ayant aucun des ouvrages cités sous ma main, <je pre> j’emprunte ces citations à l’Histoire de la Révolution du 1848 par Louis Blanc]] >> celui qu’on est convenu d’appeller: le vertueux mi<-nistre>nistre de Louis XVI – et qui était réellement# |12 un homme de bien, dit:

“Le simple ouvrier qui n’a que ses bras, n’a rien qu’autant qu’il parvient à vendre à d’autres sa peine. Il la vend plus ou moins cher; mais ce prix, plus ou moins haut, ne dépend pas de lui seul: il dépend de l’accord qu’il fait avec celui qui paye son travail. Celui-ci le paye le moins cher qu’il peut; comme il a le choix entre un grand nombre d’ouvriers, il préfère celui qui travaille au meilleur marché. Les ouvriers sont donc forcés à baisser le prix à l’envi les uns des autres. En tout genre de travail, il doit arriver et il arrive que le salaire de l’ouvrier se borne a ce qui lui est necessaire pour lui procurer son existence.”

(Réflexions sur la Formation et la Distribution des Richesses)

J.B. Say, le vrai père des économistes bourgeois en France, dit aussi:

“Les salaires sont d’autant plus élevés que le travail est plus demandé et moins offert, et ils se réduisent à mesure que le travail de l’ouvrier est plus offert et moins demandé. C’est le rapport de l’offre <et de> avec la demande qui règle le <rapp> prix de cette marchandise appelée le travail de l’ouvrier, comme il règle le prix de tous les autres services publics. Quand les salaires vont un peu au delà du taux nécessaire pour que les familles des ouvriers puissent s’entretenir, les enfants se multiplient, et une offre plus grande se proportionne bientôt à une demande plus étendue. Quand, au contraire, la demande de travailleurs reste en arrière de la quantité de gens qui s’offrent pour travailler, leurs gains déclinent au dessous du taux nécessaire pour que la classe puisse se maintenir au même nombre. Les familles les plus# |13 <cablées de> accablees d’enfants disparaissent; dès lors, l’offre du travail décline, et le travail étant moins offert, le prix remonte… De sorte qu’il est difficile que le prix du travail du simple manoeuvre s’élève ou s’abaisse au dessous du taux nécessaire pour maintenir la classe (des ouvriers, le prolétariat) au nombre dont on a besoin”

(Cours complet d’Economie Politique)

Après avoir cité Turgot et Say, Proudhon s’écrie:

“Le prix, comme la valeur (dans l’économie sociale actuelle) est chose essentiellement mobile, par conséquent essentiellement variable, et qui, dans ses variations, ne se règle que par la concurrence, – concurrence, ne l’oublions pas, qui, comme Turgot et Say en conviennent, a pour effet nécessaire de ne donner en salaires à l’ouvrier que ce qui l’empèche tout juste de mourir de faim, et maintient la classe au nombre dont on a besoin.” [[N’ayant pas les ouvrages ci dessus nommés sous la main, j’emprunte toutes ces citations à “l’Histoire de la Révolution de 1848” par Louis Blanc. Mr Louis Blanc les fait suivre par les paroles suivantes:

“Ainsi nous voilà bien avertis! [intercalé: Nous savons maintenant, à n’en pouvoir douter que suivant] tous les docteurs de la vieille économie politique, le salaire ne saurait avoir d’autre base que le rapport de l’offre et de la demande, quoiqu’il résulte de là que la rénumération du travail se borne à ce qui est strictement nécessaire au travailleur pour qu’il ne s’éteigne pas d’inanition. A la bonne heure, et il ne reste plus qu’à répéter le môt échappé à la sincérité de Smith, le chef de cette école: “C’est peu consolant pour les individus qui n’ont <d’aut> d’autre moyen d’existence que le travail”!]]#

Donc, <le> le prix courant du strict nécessaire est la mesure constante, ordinaire, <au dessus de l> <du salaire de l’ouvrier> au dessus de laquelle les salaires des ouvriers ne peuvent s’élever ni longtemps et beaucoup, mais au dessous de laquelle ils tombent trop souvent, ce qui a toujours pour# |14 conséquence l’inanition, les maladies et la mort, jusqu’à ce <ce qu’un nombre> ce qu’ayent disparu un nombre de travailleurs suffisant pour rendre l’offre du travail non égale, mais <un peu plus> conforme à la demande.

<Maintenant, qu’est ce qui constitue pour l’ouvrier le stricte ou l’absolument nécessaire?>

Ce que les économistes appèlent l’égalité entre l’offre et la demande ne constitue pas encore l’égalité entre le demandeur et les offrants. Supposons que moi, fabricant, j’aie besoin de cent travailleurs et qu’il s’en présente sur le marché précisement cent, seulement cent; car s’il s’en présentait davantage, l’offre surpasserait la demande, il y’aurait inégalité évidente au détriment des travailleurs, et par conséquent diminution de salaires. Mais puisqu’il ne s’en présenté que [intercalé: cent, et] que moi, le fabricant, je n’ai besoin, <quand> ni plus ni moins, que de ce nombre précis, il paraît au premier abord qu’il y’a entre nous égalité parfaite: l’offre et la demande étant <égales> toutes les deux égales à cent, elles le sont nécessairement entre elles. S’ensuit-il que les ouvriers pourront exiger de moi un salaire et des conditions de travail qui leur assurent les moyens d’une existence vraiment libre, digne et humaine? Pas du tout. Si je leur accordais ce salaire et ces conditions, moi, capitaliste, je ne gagnerais pas plus qu’eux, et je ne le gagnerais encore qu’à condition que je <travaille> travaillerais comme eux. Mais alors, pourquoi diable irai-je me tourmenter et me ruiner en leur offrant les avantages de mon capital? Si je veux travailler moi-même comme ils travaillent, je placerai ce capital autre part à intérets aussi grands que possible, et j’offrirai même moi-même mon travail à quelque autre capitaliste, comme ils me l’offrent à moi.

Si profitant de la puissance d’initiative que me donne mon capital, je demande à ses cent travailleurs de venir le féconder par leur travail, ce n’est pas du tout par sympathie# |15 pour leurs souffrances, ni par esprit de justice, ni par amour de l’humanité. Les capitalistes ne sont pas philanthropes, ils se ruineraient à ce métier. C’est parce que j’espère pouvoir tirer de leur travail un gain suffisant pour pouvoir vivre convenablement, richement, et grossir mon cher capital en même temps, sans avoir besoin de travailler. Ou bien, je travaillerai aussi, mais autrement que mes ouvriers. Mon travail sera de tout autre nature et il sera infiniment mieux rétribué que le leur. Ce sera un travail d’administration et d’exploitation, non de production.

Mais le travail d’administration n’est il pas un travail productif? Sans doute, il l’est, car sans [intercalé: une] bonne et intelligente administration, le travail manuel ne produirait rien, ou produirait peu et mal. <Sans doute> Mais, au point de vue de la justice et de l’utilité de la production elle-même, il n’est pas du tout nécessaire que ce travail soit monopolisé en mes mains et surtout qu’il soit rétribué davantage que le travail manuel. Les <sociétés> associations coopératives ont prouvé que les ouvriers savent et peuvent administrer fort bien des entreprises industrielles, par des ouvriers qu’ils élisent dans leur sein et qui reçoivent la même rétribution que les autres. Donc si je concentre le pouvoir administratif en mes mains, ce n’est point du tout pour l’utilité de la production, c’est pour ma propre utilité, pour celle de l’exploitation. Comme maître absolu de mon établissement, je perçois pour ma journée de travail dix, vingt, et si je suis un grand industriel, souvent cent fois plus que mon ouvrier n’en perçoit pour la sienne, malgré que son travail soit sans comparaison plus pénible que le mien.

Mais le capitaliste, le chef d’un établissement court des risques, dit-on, tandis que l’ouvrier n’en court aucun. Ce n’est pas vrai, car même à ce point de vue, tous les désavantages sont du côté de l’ouvrier. Le chef d’un établissement peut mal conduire ses affaires, être tué par la concurrence, ou bien devenir la victime d’une grande crise commerciale ou d’une# |16 catastrophe imprévue; en un môt, il peut se ruiner. C’est vrai. Mais voyons, avez-vous vu des industriels bourgeois se ruiner <à un tel point> et se voir réduits à un tel point de misère, qu’eux et les leurs meurent de faim, ou bien se voient <réd> forcés de descendre à l’état de <maneuv> manoeuvre, à l’état d’ouvrier? Cela n’arrive presque jamais, on pourrait même dire jamais. D’abord, il est rare qu’il ne conserve pas quelque chose, quelque ruiné qu’il paraisse. Par le temps qui court, toutes les banqueroutes sont plus ou moins frauduleuses. Mais si même il n’a absolument rien conservé, il lui reste toujours ses alliances de famille, ses rapports <soci> <politiques et> sociaux, qui à l’aide de <l’éducation> l’instruction que son capital perdu lui avait permis d’acquérir et de donner à ses enfants, lui <permet> permettent de <se placer et de les placer dans> les placer et de se placer lui-même dans le haut prolétariat, dans le prolétariat privilégié: soit dans quelque fonction de l’Etat, soit comme administrateurs salariés <de quelque grande> d’une entreprise commerciale ou industrielle, soit enfin comme commis, avec [intercalé: une] rétribution de travail toujours supérieure à celle qu’il avait payée à ses ouvriers.

Les risques de l’ouvrier sont infiniment plus grands. D’abord, si l’établissement dans lequel il est employé fait banqueroute, il reste quelques jours, et souvent quelques semaines sans travail; et pour lui, c’est plus que la ruine, c’est la mort; car il mange chaque jour tout ce qu’il gagne. Les épargnes du travailleur sont un conte bleu, inventé par les économistes bourgeois pour endormir le faible sentiment de justice, les remords qui pourraient s’éveiller par hazard au sein même de leur classe. Ce conte ridicule et odieux n’endormira jamais les angoisses du travailleur. Il sait ce qu’il lui en coute de suffire aux besoins de chaque jour de sa nombreuse famille. S’il avait des épargnes, il n’enverrait pas ses pauvres enfants, depuis l’âge de 6 ans s’épuiser, s’étioler se faire physiquement et moralement assassiner dans les fabriques où ils sont forcés de travailler, nuit et jour, <souvent> 12 et souvent 14 heures par <jour> jour.#

|17Si même il arrive quelquefois que l’ouvrier fasse une petite épargne, elle est bien vite consommée par les jours de chommage forcé qui interrompent trop souvent et trop cruellement son travail, aussi bien que par les accidents imprévus et les maladies qui peuvent survenir dans sa famille. Quant aux accidents et aux maladies qui peuvent le frapper lui-même, ils constituent un risque en comparaison duquel tous les risques du chef de l’établissement, du patron, ne sont rien, car pour l’ouvrier, la maladie qui frappe la seule richesse qu’il possède, sa faculté productive, sa force de travail, surtout la maladie prolongée, <<pour <lui> l’ouvrier c’est la plus terrible banqueroute, car sa banqueroute à lui [ill.]. C’est la ban>> c’est la plus terrible banqueroute, une banqueroute qui signifie, pour ses enfants et pour lui, la faim et la mort.

On voit bien qu’avec les conditions que moi, capitaliste, ayant besoin de cent ouvriers pour <mettre so> féconder mon capital, je fais à ces ouvriers, tous les avantages <pour> sont pour moi, tous les désavantages pour eux. Je ne leur propose ni plus ni moins que de les exploiter, et si je voulais être sincère, ce dont je me garderai bien sans doute, je leur dirais: “Voyez vous, mes chers enfants, j’ai là un capital qui à la rigueur ne devrait rien produire, parce qu’une chose morte ne peut rien produire, il n’y a de productif que le travail. S’il en était ainsi, je ne pourrais en tirer d’autre usage que de le consommer improductivement, et une fois que je l’aurais consommé, je n’aurais rien. Mais grâce aux institutions sociales et politiques qui nous régissent et qui sont toutes en ma faveur, dans l’organisation économique actuelle, mon capital est <censé> censé produire aussi: il me donne des intérets. Sur qui ces intérets sont pris, – et ils doivent être pris sur quelqu’un, puisque lui-même en réalité ne produit rien du tout – ceci ne vous regarde pas. Qu’il vous suffise de savoir qu’il porte des intérets. Seulement ces intérets sont insuffisants pour couvrir mes dépenses. Je ne suis pas un homme grossier comme vous, je ne puis ni ne veux me contenter de peu. Je veux bien vivre moi, habiter une belle maison,# |18 bien manger et bien boire, rouler carrosse, faire le beau, en un môt me procurer toutes les jouissances de la vie. Je veux aussi donner une bonne éducation à mes enfants, en faire des Messieurs et les faire étudier, afin que beaucoup plus instruits que les vôtres, ils puissent les dominer un jour, comme je vous domine aujourd’hui. Et, comme l’instruction seule ne suffit pas, je veux leur laisser un gros héritage, pour qu’en le partageant entre eux, ils restent au moins aussi riches que moi. Par conséquent, outre les jouissances que je veux me donner, je veux encore grossir mon capital. Comment ferai-je pour arriver à ce bût. Armé de <mon> ce capital, je me propose de vous exploiter, et je vous propose de vous <exploiter> laisser exploiter par moi. Vous travaillerez et je recueillerai, je m’approprierai et je vendrai pour mon propre compte le produit de votre travail, en ne vous en laissant que la partie absolument necessaire pour que vous ne mouriez pas de faim aujourd’hui, afin que <vous> demain vous puissiez travailler encore pour moi aux mêmes conditions, et quand vous vous aurez épuisés, je vous chasserai et vous remplacerai par d’autres. Sachez bien que je vous payerez le <plus petit salaire> salaire aussi petit, et que je vous <prierai> <imposerai la plus longue> imposerai la journée aussi longue et les conditions de travail aussi sévères, aussi despotiques, aussi dures que possible; non par méchanceté, je n’ai aucune raison de vous haïr, ni de vous faire du mal; mais par amour du gain et pour m’enrichir plus vite; parce que moins je vous payerai et plus vous travaillerez, plus je gagnerai.”

Voila ce que dit implicitement tout capitaliste, tout entrepreneur d’industrie, tout chef d’établissement, tout demandeur de travail aux travailleurs qu’il recrute.

Mais puisque l’offre et la demande sont égales, dira-t-on, pourquoi les ouvriers accepteraient-ils de pareilles conditions? Le capitaliste ayant tout aussi besoin d’occuper# |19[au verso de cette page:] <<[[la bonne heure, et il ne reste plus qu’à répéter le môt, échappé à la sincérité de Smith, le chef de cette école: “C’est peu consolant pour les individus qui n’ont d’autre moyen d’existence que le travail.”]]>># |20 100 ouvriers que les cents ouvriers d’être occupés par lui, ne s’en suit-il pas qu’ils sont l’un comme les autres dans des conditions parfaitement égales, arrivant tous les deux sur le marché comme deux marchands également libres, au point de vue juridique au moins, et apportant, l’un, une marchandise qui s’appelle le salaire journalier, soit par jour où à terme et voulant l’échanger contre une autre marchandise qui s’appelle le travail journalier de l’ouvrier, de tant d’heures par jour; et l’autre, <une autre marchandise qui s’appelle> apportant sa marchandise à lui, qui s’appelle son propre travail journalier et qu’il veut échanger contre le salaire du capitaliste. Puisque, dans notre supposition, la demande est de 100 travailleurs, et que l’offre est de 100 travailleurs aussi, il paraît que des deux cotés les conditions sont égales.

Non, elle ne le sont pas du tout. Qu’est ce qui amène le capitaliste sur le marché? C’est le besoin de s’enrichir, de grossir son capital, et de se procurer <toutes> la satisfactions de toutes les ambitions et vanités sociales, [intercalé: de se donner] toutes les jouissances imaginaires. Qu’est ce qui amène l’ouvrier? C’est le besoin de manger aujourd’hui et demain, c’est la faim. Donc, égaux au point de vue de la fiction juridique, le capitaliste <ne le> et l’ouvrier ne le sont pas du tout à celui de leur situation respective, économique ou réelle. Le capitaliste n’est point menacé par la faim en arrivant au marché; il sait fort bien que s’il <ne> n’y trouve pas aujourd’hui les travailleurs qu’il cherche, il aura toujours quelque chose à manger pendant beaucoup de temps, grâce à ce capital dont il est l’heureux possesseur. Si les ouvriers qu’il rencontre sur le marché lui font des propositions qui lui paraissent insuffisantes, des conditions qui lui paraissent exagérées, parce <<qu’elles pourraient je ne dis égaliser, mais <rapp> seulement rapp>> que, loin de grossir sa fortune et d’améliorer encore davantage sa situation économique, ces propositions et ces conditions pourraient, je ne dis pas l’égaliser, mais seulement la rapprocher quelque [intercalé: peu] de la situation économique de ces mêmes ouvriers dont il veut acheter le travail, alors que fait-il? Il les refuse et il attend. Ce qui le presse n’étant pas la nécessité, mais le besoin d’améliorer une# |21 position qui, comparée à celle des ouvriers, est déjà très confortable, il peut attendre; et il attendra, parce que l’expérience des affaires lui a appris que la résistance des ouvriers, qui <sont pressés> n’ayant ni capitaux, ni confort, ni grandes épargnes, sont pressés, eux, par une nécessité impitoyable, par celle de la faim, – il sait que cette résistance ne peut durer trop longtemps et qu’il trouvera enfin les cent ouvriers qu’il cherche et qui seront forcés d’accepter les conditions qu’il trouvera utile pour lui même de leur imposer. Ceux-ci réfusent, d’autres viendront qui seront trop heureux de les accepter. C’est ainsi que les choses se passent chaque jour au vu et à la connaissance de tout le monde.

Si même, par <suite> suite de circonstances particulières qui influent d’une manière plus constante sur l’état du marché, la <[ill.]> branche d’industrie, dans laquelle il avait d’abord projeté d’employer son capital, ne lui offre pas tous les avantages qu’il en avait espérés, alors il appliquera ce même capital à une autre; le capital bourgeois <par sa> n’étant lié par sa nature<, n’étant lié> à aucune industrie spéciale, [intercalé: mais] fécondant, comme disent les économistes, exploitant, dirons nous, indifféremment toutes les industries possibles. Supposons enfin, que soit <par> incapacité, soit malheur indépendant de son <volonté> savoir et de sa volonté, il ne parvienne à le placer dans aucune industrie, eh bien, il achetera des actions ou des rentes; et si les intérets et les dividendes qu’il percevra <seront insuffisants> lui paraîtront insuffisants, il <s’engagera> s’engagera dans quelque service, c’est à dire qu’il vendra son travail à son tour, mais à des conditions bien autrement lucratives [intercalé: pour lui-même] que celles qu’il avait proposées <ou> à ses ouvriers.

Le capitaliste vient donc sur le marché en homme, sinon absolument libre, au moins infiniment plus libre que l’ouvrier. C’est la rencontre du lucre avec la faim, du maître avec l’esclave. Juridiquement, ils sont égaux; économiquement, l’ouvrier est <l’eslave> le serf du capitaliste, même avant la conclusion du marché, par lequel il lui vendra à terme sa personne et sa liberté, parce que cette menace terrible de la faim qui est chaque jour suspendue sur lui et sur toute sa famille <les> le <forcent> forcera d’accepter toutes les conditions <qui lui> qui lui seront imposées par les calculs lucratifs du capitaliste, du chef d’industrie, du patron.#

|22Une fois que le marché est conclu, <l’esclavage> le servage de l’ouvrier devient double; ou plutôt, avant d’avoir conclu ce marché, aiguillonné par la faim, il n’était <esclave> serf qu’en puissance, que par la nécessité de se vendre; après l’avoir conclu, il devient <esclave> serf en réalité. Car quelle est la marchandise qu’il a vendue au patron? C’est son travail, <[ill.]> son service personnel, la force productive corporelle, intellectuelle et morale qui se trouve en lui et qui est inséparable de sa <propre> personne, c’est donc sa propre personne. Désormais le <maître> patron veillera sur lui, soit directement, soit par ses contre-maîtres; il sera chaque [intercalé: jour], pendant les heures <et> et dans les conditions <établies> convenues, le maître de ses actes et de ses mouvements. Il lui dira: Tu feras cela, et l’ouvrier sera forcé de le faire; ou bien, tu iras là-bas, et il devra y aller. N’est ce pas là ce qu’on appelle le servage.

Mr Charles Marx, l’illustre chef du communisme allemand, observe justement, dans son magnifique ouvrage sur le Capital, que <ce> si le contrat qui se conclut <entre les> <sur le marché> librement entre les vendeurs <de l> d’argent, sous la forme de salaires à telles conditions de travail<s>, et les vendeurs de leur propre travail, c’est à dire entre les patrons et les ouvriers, au lieu d’être conclu à terme seulement, aurait été conclu pour la vie, il constituerait un <[ill.]> réel esclavage. Conclu à terme et réservant à l’ouvrier la faculté de quitter son patron, il ne constitue qu’une sorte de servage volontaire et passager. Oui, passager et volontaire seulement au point de vue juridique, mais nullement à celui de la possibilité économique. L’ouvrier a bien toujours le droit de quitter un patron, mais en a-t-il les moyens? Et s’il le quitte, sera ce pour commencer une existance libre où il n’aurait d’autre patron que lui-même. Non ce sera pour se vendre à un nouveau patron. Il y sera poussé fatalement <poussé> par cette même faim qui l’avait déjà vendu au premier. Donc sa liberté, cette liberté de l’ouvrier qui exalte tant les économistes, les juristes et les républicains bourgeois n’est qu’une liberté facultative sans aucun moyen de réalisation possible, <une liber> par conséquent une liberté toute fictive, un mensonge. La vérité est, que toute la vie de l’ouvrier ne présente autre chose qu’une continuité désolante de servages à terme,# |23 juridiquement volontaires, mais économiquement forcés, une permanence <d’e> de servages, momentanement interrompus par la liberté accompagnée de la faim, et par conséquent, un réel esclavage.

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Cet esclavage se manifeste dans la pratique de chaque jour, de toutes les manières possibles. En dehors des conditions déjà si vexatoires du contrat qui font de l’ouvrier un subordonné, un serviteur obéissant et passif, et du patron un maître quasi-absolu, il est notoire qu’il n’existe presque pas d’établissement industriel, où le maître, poussé [intercalé: d’un côté] par ce double instinct, du lucre dont l’appétit n’est jamais satisfait et du maître qui aime <fa> à faire sentir sa toute-puissance, et de l’autre, profitant de la dépendance économique où se trouve l’ouvrier, ne transgresse ces conditions à son profit et au détriment de l’ouvrier: tantôt en lui demandant plus d’heures, ou de demi-heures ou de quarts d’heure de travail qu’il n’était convenu, tantôt en diminuant son salaire sous des prétextes quelconques, tantôt en le frappant d’amendes arbitraires, ou en le traitant durement, d’une manière impertinente et grossière. Mais alors l’ouvrier doit le quitter, dira-t-on. C’est facile à dire, mais non toujours à exécuter. Quelquefois l’ouvrier a pris des avances, sa femme ou ses enfants sont malades, ou bien l’ouvrage dans sa branche d’industrie est mal rémunéré. D’autres patrons payent encore moins que le sien, et en quittant <ce dernier> celui là, il n’est pas toujours sûr d’en trouver un autre. Et pour lui, nous l’avons dit, rester sans travail, c’est la mort. D’ailleurs, tous les patrons s’entendent et tous se ressemblent. Tous sont presque également vexatoires, injustes et <durs> durs.

N’est ce pas une calomnie? [intercalé: Non,] c’est dans la nature des choses et dans la nécessité logique des rapports qui existent entre les patrons et <son> leurs ouvriers. [END OF THE CAPITALIST SYSTEM]

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<Les hommes – je crois d’avoir déjà dit une fois, et j’ajouterai maintenant que cette vérité, ce principe contitue le>#

|24Voulez-vous que les hommes n’en oppriment pas d’autres? Faites qu’ils n’en ayent jamais la puissance. Voulez-vous qu’ils respectent la liberté, les droits, le caractère humain de leurs semblables? Faites qu’ils soyent forcés de les respecter; forcés non par la volonté ni par l’action oppressive d’autres <[ill.]> hommes, [intercalé: ni par la repression de l’Etat et des lois, nécessairement représentées et appliquées par des hommes,] ce qui les rendrait esclaves à leur tour, mais par l’organisation <sociale du milieu> même <de leur> du milieu social: organisation <tellement> constituée de manière à ce que, tout en laissant à chacun la plus entière jouissance de sa liberté, elle ne laisse la possibilité à <personne> aucun de s’élever au dessus des autres, ni de les dominer, autrement que par l’influence naturelle des qualités intellectuelles ou morales qu’il possède, sans que cette influence puisse jamais s’imposer comme un droit, ni s’appuyer sur une institution politique quelconque.

Toutes les institutions politiques, même les plus démocratiques et fondées sur la plus large application du suffrage universel, alors même qu’elles commencent, comme elles le font <presque toujours> souvent à leur origine, par placer au pouvoir les personnes les plus dignes, les plus libérales, les plus dévouées au bien commun, et les plus capables de le servir, finissent toujours, précisement parce qu’elles ont pour effet nécessaire de transformer l’influence naturelle et, comme telle, parfaitement légitime de ces hommes en un droit, par produire une double démoralisation, un double <[ill.]> mal:

<<D’abord, elles ont pour effet immédiat et direct de transformer des hommes libres en citoyens soi-disants libres aussi <et même se croyant égaux, mais> et qui <se croyent même> par une illusion et <par> une infatuation singulières continuent même à se considérer <comme égaux [quelques mots illisibles] mais qui tout en réalité <sont> se voient> les égaux forcés d’obéir aux représentants de la loi, à des hommes, leurs égaux au point de vue social, mais qui, au point de vue politique, deviennent leurs chefs, et auxquels, sous le pretexte du bien public, <ils doivent une obéissance passive> et d’une volonté générale toute fictive, ils doivent une obéissance passive. <En tant que les cit> Mais en <tant que les citoyens obéissant, ils sont des esclaves.>>

D’abord, elles ont pour effet immédiat et direct de transformer des hommes <libres> réellement libres en <citoyens soi-disants libres> citoyens soi-disants libres aussi et qui, par une illusion et une infatuation singulières, continuent même à se considérer comme les égaux de tout le monde, <mai> mais qui en réalité sont forcés desormais d’obéir aux représentants de la loi,# |25 [au verso de cette page:] <<extérieur. Mais il ne se contente pas de cette transformation de [intercalé: toute] extérieure <de son> du monde qui reste en dehors de lui: il transforme aussi son monde intérieur: son corps, ses passions, son esprit, son monde intellectuel et moral. Il les transforme en employant toujours le même procédé:; <d’abord> par l’observation et l’étude des lois naturelles qui sont inhérentes aux fonctionnements différents de son organisme, et par l’application <et en appliquant> cette science, ou plutôt [intercalé: de] ces sciences nouvelles à l’hygiène, à la médecine, <à le médecine>, à la gymnastique de son corps, de sa volonté et de son esprit, c’est à dire par l’éducation et par l’instruction, dirigés par la connaissance plus ou moins scientifique de la nature individuelle et sociale de l’homme ->># |26à des hommes. Et lors même que ces hommes, au point de vue économique et social, seraient réellement leurs égaux, ils n’en deviennent pas moins, au point de vue politique, des chefs auxquels, sous le prétexte du bien public et en vertu de la soi-disante volonté du peuple, exprimée par une résolution prise <non> pas même à l’unanimité, mais à la majorité des suffrages, tous les citoyens doivent une <obéissance [intercalé: passive,] naturellement toujours dans les limites prescrits par la loi> obéissance passive, naturellement dans les limites déterminées par la loi, limites qui, comme l’expérience de tous les jours nous apprend, s’étendent toujours beaucoup pour le droit de celui qui commande, et se rétrécissent singulièrement pour le citoyen qui voudrait user du droit de la désobéissance légale.

Eh bien, je déclare, qu’en tant que les citoyens obéissent aux représentants officiels de la loi, <à ces> aux chefs qui leur sont imposés par l’Etat, alors même que ces chefs auraient été sanctionnés par le suffrage universel, ils sont des esclaves.

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Qu’est ce que la liberté? Qu’est ce que l’esclavage? La liberté de l’homme consisterait-elle dans la révolte contre toutes les lois? Non, en tant que ces lois sont des lois naturelles, économiques et sociales, des lois non autoritairement imposées, mais inhérentes aux choses, aux rapports, aux situations, dont elles expriment le développement naturel. Oui, en tant que ce sont des lois politiques et juridiques, imposées <soit par la violence, soit> par des hommes <soit> <à des homme, soit> à des hommes, soit par le droit de la force, violemment; soit, hypocritement, au nom d’une religion ou d’une doctrine métaphysique quelconque; soit <par> enfin en vertu de <cette fiction, parce> cette fiction, de ce mensonge démocratique, qu’on appelle le suffrage universel.

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|27Contre les lois de la nature, pour l’homme, il n’est point de révolte possible; par cette simple raison, qu’il n’est lui-même rien qu’un produit de cette nature et qu’il n’existe qu’en vertu de ces lois. Se révolter contre elles serait donc de sa part une tentative ridicule, une révolte contre soi-même, un vrai suicide. Et lors même que l’homme prend la détermination de se détruire, lors même qu’il exécute ce projet, il agit encore conformement à ces lois naturelles auxquelles rien, ni la pensée, ni la volonté, ni le desespoir, ni aucune autre passion, ni la vie, ni la mort ne sauraient le soustraire. Lui même n’est rien que nature, ses sentiments les plus sublimes ou les plus monstrueux, les déterminations les plus dénaturées, les plus égoïstes ou les plus héroïques de sa volonté, ses pensées les plus abstraites, les plus théologiques, les plus folles, tout cela n’est rien que nature. La nature l’enveloppe, le pénètre, constitue toute son existence, comment pourra-t-il jamais <[ill.]> sortir de la nature?

On peut s’étonner qu’il n’ait jamais pu concevoir l’idée d’en sortir. La séparation étant si complètement impossible, comment l’homme a-t-il pu seulement la rêver? <<<C’est un rêve monstrueux,> qu’est ce qui a pu lui donner naissance? <C’est la théologie, c’est la science du Néant, et après elle, c’est la métaphysique: la science de>> D’où sort-il ce rêve monstrueux? D’où? mais de la théologie, de la science du Néant, et plus tard de la métaphysique, qui est celle de la réconciliation impossible du Néant avec la Réalité.

<<Il ne faut pas confondre la théologique <ni l’esprit théologique,> avec la religion, ni l’esprit théologique avec le sentiment religieux. La religion prend sa source dans la vie animale; elle <fondé> est fondée uniquement sur l’universelle solidarité qui relie chaque être particulier à tous les êtres vivants ou existants dans le monde; la dépendance incessante de chacun vis à vis de cette multitude indéfinie de phénomènes et d’êtres divers dont la somme toujours mouvante, s’entredétruisant et se reproduisant, constitue la solidarité universelle du grand Tout, la Nature. <Le sentiment de cette dépendance est la base du sentiment religieux, composée et reproduite incessamment>>#

|28Il ne faut pas confondre la théologie avec la religion, ni l’esprit théologique avec le sentiment religieux. La religion prend sa source dans la vie animale. Elle est l’expression directe de la dépendance absolue dans laquelle toutes les choses, tous les êtres qui existent dans le monde se trouvent vis à vis du grand tout, de la nature, de l’infinie Totalité des choses et des êtres réels.# |29 <<<La religion prend sa source dans la vie animale>

Il ne faut pas confondre la théologie <avec l’esprit théologique> ni l’esprit théologi>># [le manuscrit s’arrête ici]

titre: L’Empire Knouto-Germanique et la Révolution Sociale. La révolution sociale ou la dictature militaire

titre de l’original:

date: septembre 1870 – avril 1871

lieu: (France, Suisse)

pays:

source: Paris, BN, FR Nouv. acq. 23690

langue: français

traduction:

note: Manuscrit pp. 1-138. Ce texte a été publié sous forme d’une brochure portant le même titre en 1871. Les longues notes de Bakunin (entre $$) se trouvent en bas du texte.

|129 septembre 1870, Lyon.

Mon cher ami –

Je ne veux point partir de Lyon, sans t’avoir dit un dernier mot d’adieu. La prudence m’empêche de venir te serrer la main encore une fois. Je n’ai plus rien à faire ici. J’étais venu à Lyon pour combattre ou pour mourir avec vous. J’y étais venu, parceque j’ai cette suprême <condition> conviction, que la cause de la France est redevenue aujourd’hui celle de l’humanité, et que sa chute, son asservissement sous un régime qui lui serait imposé par la bayonette des Prussiens, serait le plus grand malheur qui, au point de vue de la liberté et du progrès humain, puisse arriver à l’Europe et au monde.

J’ai pris part au mouvement d’hier et j’ai signé mon nom sous les résolutions du “Comité central du Salut de la France”, parceque pour moi il est évident, qu’après la destruction réelle et complète de toute la machine administrative et gouvernementale de votre pays, il ne reste plus d’autre moyen de salut pour la France que <l’acti> le soulèvement, l’organisation et la fédération spontanées, immédiates et révolutionnaires de <toutes> ses communes, en dehors de toute <direction et tutelle> tutelle et de toute direction officielles.

Tous ces tronçons de l’ancienne administration du pays, ces municipalités composées en grande partie de bourgeois ou d’ouvriers convertis à la bourgeoisie; gens routiniers s’il en fût, dénués d’intelligence, d’énergie et manquant de bonne foi; tous ces procureurs de la République <et surtout>, ces préfets et [intercalé: ces] sous-préfets, et surtout ces commissaires extraordinaires munis des pleins-pouvoirs# |2 militaires et civils, et <investit d’une vraie dictature, tron> que l’autorité fabuleuse et fatale de ce tronçon de gouvernement qui siège à Tours vient d’investir à cette heure d’une <impuissante> dictature [intercalé: impuissante]; tout cela n’est bon que pour paralyser les derniers efforts de la France et pour la livrer aux Prussiens.

Le mouvement d’hier, s’il s’était maintenu triomphant, et il serait resté tel si le général Cluseret, trop jaloux de plaire à tous les partis, n’avait point abandonné sitôt la cause du peuple; ce mouvement qui aurait renversé <votre> la municipalité inepte, impotente et aux trois quarts réactionnaire de Lyon, et l’aurait remplacée par un comité révolutionnaire, tout-puissant parcequ’il eut été l’expression non fictive, mais immédiate et réelle de la volonté populaire; ce mouvement, dis-je, aurait pu sauver Lyon et avec Lyon, la France.

Voici vingt-cinq jours qui se sont écoulés depuis la proclammation de la République, et qu’a-t’on fait pour préparer et pour organiser le défense de Lyon? Rien, absolument rien.

Lyon est la seconde capitale de la France et la clef du Midi. Excepté le soin de sa propre défense, il <est> a donc un double devoir [intercalé: à] remplir: celui d’organiser le soulèvement armé du Midi et celui de délivrer Paris. Il pouvait faire, il peut encore faire l’un et l’autre. Si Lyon se soulève, il entrainera nécessairement avec lui tout le Midi de la France. Lyon et Marseille deviendront les deux pôles d’un mouvement national et révolutionnaire formidable, d’un mouvement qui en soulevant à la fois les campagnes et les villes, suscitera des centaines de milliers de combattants, et opposera aux forces <orga> militairement organisées de l’invasion la toute-puissance de la révolution.#

|3Par contre, il doit être évident pour tout le monde, que si Lyon tombe aux mains des Prussiens, la France sera irrévocablement perdue. De Lyon à Marseille ils ne rencontreront plus d’obstacles. Et alors? Alors, la France deviendra ce que l’Italie a été si longtemps, trop longtemps, vis-à-vis de votre ci-devant Empereur: une vassale de Sa Majesté l’Empereur d’Allemagne. Est-il possible de tomber plus bas?

Lyon seul peut lui épargner cette chute [intercalé: et cette mort honteuse.] Mais pour cela il <[ill.]> faudrait que Lyon se réveille, qu’il agisse, sans perdre un jour, un instant. Les Prussiens malheureusement n’en perdent plus. Ils ont desappris le dormir; <et> systématiques comme le sont toujours les Allemands, suivant avec [intercalé: une] desespérante précision leurs plans savamment combinés et joignant à cette antique qualité de leur race, <une> <cette résolution et une> <cette> une rapidité de mouvements qu’on avait considérée<s> jusque là comme l’appanage exclusif des troupes <des armées> françaises, ils s’avancent résolument et plus menaçants [intercalé: que] jamais, au coeur même de la France. Ils marchent sur Lyon. Et que fait Lyon pour se défendre? Rien.

Et pourtant depuis que la France existe, jamais elle ne s’est trouvée dans une situation plus desespérée, plus terrible. Toutes ses armées sont détruites. <Son matériel de guerre> La plus grande partie de son matériel de guerre, grâce à l’honnêteté du gouvernement et de l’administration impériale, n’a jamais existé que sur le papier, et le reste, grâce à leur prudence, a été si bien enfoui dans les forteresses de Metz et de Strasbourg, qu’il servira probablement beaucoup plus à l’armement de l’invasion prussienne, qu’à celui de la défense nationale. Cette dernière, sur tous les points de la France, manque aujourd’hui de canons, de munitions, de fusils, et, ce qui est pis encore, elle manque d’argent pour en acheter. Non que l’argent manque à la bourgeoisie de la France; au contraire, grâce à des lois protectrices qui lui ont permis d’exploiter largement le travail du prolétariat,# |4 ses poches en sont pleines. Mais l’argent des bourgeois n’est point patriote, et il préfère ostensiblement aujourd’hui l’émigration, voir même les réquisitions forcées des Prussiens, au danger <de se voir appelé a l’honneur de sauver> d’être appelé à concourir au salut de la patrie en détresse. Enfin, que dirai-je <encore>, la France n’a plus d’administration <régulière>. Celle qui existe encore et que le gouvernement de la Défense Nationale a eu la faiblesse criminelle de maintenir, est une machine bonapartiste, créée pour l’usage particulier des <hommes> brigands du 2 Décembre, et <capable> comme je l’ai déjà observé, capable seulement, non d’organiser, mais de trahir la France jusqu’au bout et de la livrer aux Prussiens. –

<Privée de toutes les ressources matérielles et de tous les instruments d’action qui constituent la puissance de l’Etat, la France n’est plus un Etat. C’est un pays immense>

Privée de tout ce qui constitue la puissance des Etats, la France n’est plus un Etat. C’est un immense pays, riche, intelligent, plein de ressources et de forces naturelles, mais complètement désorganisé et condamné, au milieu de cette desorganisation effroyable, à se défendre contre l’invasion la plus <formidable> <terrible> meurtrière qui ait jamais assailli <un pays> une nation. Que peut-elle opposer aux Prussiens? Rien que l’organisation spontanée d’un immense soulèvement populaire, la Révolution.

Ici, j’entends tous les partisans de l’ordre public quand même, les doctrinaires, les avocats, tous ces exploiteurs en gants jaunes du républicanisme bourgeois, et même bon nombre de <représentants> soi-disants représentants du peuple, comme votre citoyen Brialou par exemple, transfuges de la cause populaire et qu’une ambition misérable, née d’hier, pousse aujourd’hui dans le camp des bourgeois; je les# |5 entend s’écrier:

“La révolution! Y pensez-vous, mais ce serait le comble du malheur pour la France! Ce serait un déchirement intérieur, la guerre civile, en présence d’un ennemi qui nous écrase, nous accable! La confiance la plus absolue dans le gouvernement de la Défense Nationale; l’obéissance la plus parfaite <aux> vis-à-vis des fonctionnaires militaires et civils auxquels il a délégué le pouvoir; l’union la plus intime entre les citoyens des opinions politiques religieuses et sociales les plus différentes, entre toutes les classes et tous les partis: voila les seuls moyens de sauver la France.

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La confiance produit l’union et l’union crée la force, voila sans doute des vérités que nul ne tentera de nier. Mais pour que ce soient des vérités, il faut deux choses: il faut que la confiance ne soit pas une sottise, et que l’union, également sincère de tous les cotés, ne soit pas une illusion, un mensonge, ou une exploitation hypocrite d’un parti par un autre. Il faut que tous les partis qui s’unissent, oubliant tout-à-fait, non pour toujours sans doute mais pour tout le temps que doit durer cette union, leurs intérêts particuliers et nécessairement opposés, ces intérets et ces buts qui dans les temps ordinaires les divisent, se laissent également absorber dans la poursuite du bût commun. Autrement qu’arrivera-t-il? Le parti sincère deviendra<t> nécessairement la victime et la dupe de celui qui <l’est moins ou qui> le sera moins ou qui ne le sera pas du tout, et il se verra sacrifié non <par le> au triomphe de la cause commune, mais au détriment de cette cause et au profit exclusif du parti <excl> qui aura hypocritement exploité cette union.#

|6 Pour que l’union soit réelle et possible, ne faut-il pas au moins que le bût au nom duquel les partis doivent s’unir, soit le même. En est-il ainsi aujourd’hui? Peut-on dire que la bourgeoisie et le prolétariat veulent absolument la même chose? Pas du tout.

Les ouvriers de France veulent le salut de la France à tout prix; dût-on même pour la sauver faire de la France un désert, faire sauter toutes les maisons, détruire et incendier toutes les villes, ruiner tout ce qui est si cher au coeur des bourgeois: propriétés, capitaux, industrie et commerce, convertir en un môt le pays tout entier en un immense tombeau pour enterrer les Prussiens. Ils veulent la guerre à outrance, la guerre barbare au couteau s’il le faut. N’ayant aucun bien matériel à sacrifier, ils donnent leur vie. Beaucoup d’entre eux et précisément la plus grande partie de ceux qui sont membres de l’Association Internationale des Travailleurs, ont la pleine conscience de la haute mission qui incombe aujourd’hui au prolétariat de France. Ils savent que si la France succombe, la cause de l’humanité en Europe sera perdue pour un demi-siècle au moins. Ils savent qu’ils sont responsables du salut de la France, non seulement vis-à-vis de la France, mais vis-à-vis du monde entier. <Et tous comprennent instinctivement> Ces idées ne sont répandues sans doute que dans les milieux ouvriers les plus avancés, mais <comprennent instinctivement> les ouvriers de France, sans aucune distinction, comprennent instinctivement que l’asservissement de leur pays sous le joug <brutal> des Prussiens, serait la mort pour <toutes> leurs espérances d’avenir; et ils sont déterminés [intercalé: plutôt] à mourir <plutôt>, que de <laisser à leur> léguer à leurs enfants un existence <d’esclavage> de misérables esclaves. Ils veulent donc le salut de la France à tout prix et quand même.

La bourgeoisie, ou au moins l’immense majorité de cette classe respectable, veut absolument le contraire. Ce qui lui importe avant tout, c’est la conservation quand même de ses maisons, de ses propriétés et de ses capitaux; ce n’est pas autant l’intégrité du# |7 territoire national, que l’intégrité de ses poches, remplies par le travail du prolétariat par elle exploité sous la protection des lois nationales. Dans son fors intérieur et sans l’ôser l’avouer en public, elle veut donc la paix à tout prix, dût on même l’acheter par l’amoindrissement, par la déchéance et par l’asservissement de la France.

Mais si la bourgeoisie et le prolétariat de France poursuivent des buts non seulement différents, mais absolument opposés, par quel miracle une union réelle et sincère pourrait-elle s’établir entre eux? Il est clair que cette conciliation tant pronée, tant prêchée, ne sera jamais rien qu’un mensonge. C’est le mensonge qui a tué la France, espère-t-on qu’il lui rendra la vie? On aura beau condamner la division, elle n’en existera pas moins dans le fait, et puisqu’elle existe, puisque par la force même des choses <il> elle doit exister, il serait puérile, je dirai même plus, il serait funeste, au point de vue du salut de la France d’en ignorer, d’en nier, de ne point en confesser hautement l’existence. Et puisque le salut de la France vous appelle à l’union, oubliez, sacrifiez tous vos intérets, toutes vos ambitions et toutes vos divisions personnelles; oubliez et sacrifiez, autant qu’il sera possible de le faire, toutes les différences de partis; mais au nom de ce même salut, gardez vous de toute illusion, car dans la situation présente <ses illusions serai> <chaque illusion serait mortelle,> les illusions sont mortelles. <Ne vous unissez donc qu’à ceux> Ne cherchez l’union qu’avec ceux qui aussi sérieusement, aussi passionnément que vous mêmes veulent sauver la France à tout prix.

Quand on va à l’encontre d’un immense danger, ne vaut-il pas mieux marcher en petit nombre, avec la pleine certitude de ne point être abandonné<s> au moment de la lutte, que de trainer avec soi une foule de faux alliés# |8 qui vous trahiront sur le premier champ de bataille?

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Il en est de la discipline et de la confiance comme de l’union. Ce sont des choses excellentes lorsqu’elles sont bien placées, funestes lorsqu’elles s'<appliquent> adressent à qui ne les mérite pas. Amant passionné de la liberté, j’avoue que je me défie beaucoup de ceux qui ont toujours le mot de discipline à la bouche. Il est excessivement dangereux surtout en France, où discipline pour la plupart du temps <plupart> signifie, d’un côté, despotisme, et de l’autre, automatisme. En France le culte mystique de l’autorité, l’amour du commandement et l’habitude de se laisser commander, ont détruit dans la société aussi bien <société et dans les individus qui la composent, tout> que dans la grande majorité des individus, tout sentiment de liberté, <et> toute foi dans l’ordre spontané et vivant que la liberté seule peut créer. Parlez leur de la liberté, et ils crieront aussitôt à l’anarchie, car il leur semble que du moment que cette discipline, toujours oppressive et violente, de l’Etat, <cesse d’agir> cessera d’agir, toute la société doit s’entredéchirer et crouler. Là git le secret de l’étonnant esclavage que la société française endure depuis qu’elle a fait sa grande révolution. Robespierre et les Jacobins lui ont légué le culte de la discipline de l’Etat. Ce culte, vous le retrouvez en entier dans tous vos républicains bourgeois, officiels et officieux, et c’est lui qui perd la France aujourd’hui. Il la perd en paralysant l’unique source et l’unique moyen de délivrance <[ill.]> qui lui reste: le déploiement libre des forces populaires; et en le faisant chercher son salut dans l’autorité et dans l’action illusoire d’un Etat, qui ne représente plus rien aujourd’hui, qu’une vaine prétention despotique, accompagnée d’une impuissance absolue.#

|9Tout ennemi que je sois de ce qu’on appelle en France la discipline, je reconnais toutefois qu’une certaine discipline, non automatique, mais volontaire et réfléchie, <est> et s’accordant parfaitement avec la liberté des individus, reste et sera toujours nécessaire, toutes les fois que beaucoup d’individus, unis librement, entreprendront un travail ou une action collective quelconques. Cette discipline n’est alors rien que la concordance volontaire et réfléchie de tous les efforts individuels vers un bût commun. Au moment de l’action, au milieu de la lutte, les rôles se divisent naturellement, d’après les aptitudes de chacun, appréciées et jugées par la collectivité tout entière: les uns dirigent et commandent, d’autres exécutent les commandements. Mais aucune fonction ne se pétrifie, ne se fixe et ne reste irrévocablement attachée à aucune personne. L’ordre et l’avancement hiérarchiques n’existent pas, de sorte que le commandant d’hier peut devenir subalterne aujourd’hui. – Aucun ne s’élève audessus <[ill.]> des autres <l’égalité>, <ou> ou s’il s’élève, ce n’est que pour retomber un instant après, comme les vagues de la mer, revenant toujours au niveau salutaire de l’égalité.

Dans ce système, il n’y a proprement plus de pouvoir. Le pouvoir se fond dans la collectivité, et il devient l’expression sincère de la liberté de chacun, la réalisation fidèle et sérieuse de la volonté de tous; chacun n’obéissant, que parceque le chef du jour ne lui commande que ce qu’il veut lui-même.

Voila la discipline vraiment humaine, la discipline nécessaire à l’organisation de la liberté. Telle n’est point la discipline prônée par vos# |10 républicains hommes-d’Etat. Ils veulent la vielle discipline française, automatique, routinière et aveugle. Le chef, <non élu> non élu librement et seulement pour un jour, mais imposé par l’Etat pour <touj> longtemps sinon pour toujours, commande, et il faut obéir. Le salut de la France, Vous disent-ils, et même la liberté de la France, n’est qu’à ce prix. L’obéissance passive, base de tous les despotismes, sera donc aussi la pierre angulaire sur laquelle Vous allez fonder Votre république.

Mais si mon chef me commande de tourner les armes contre cette république, ou de livrer la France aux Prussiens, dois-je lui obéir, oui ou non? Si je lui obéis, je trahis la France; et si je désobéis, je viole, je brise cette discipline que Vous voulez m’imposer comme l’unique moyen de salut pour la France. Et ne dites pas que le dilemme que je Vous prie de résoudre, soit un dilemme oiseux. Non, il est tout palpitant d’actualité, car c’est celui dans lequel se trouvent pris à cette heure Vos soldats. Qui ne sait que leurs chefs, leurs généraux et l’immense majorité de leurs officiers supérieurs, sont dévoués corps et âmes au régime impérial? Qui ne voit qu’ils conspirent ouvertement et partout contre la république? Que doivent faire les soldats? S’ils obéissent, ils trahiront la France; et s’ils désobéissent, ils détruiront ce qui Vous reste de troupes régulièrement organisées.

Pour les républicains, partisans de l’Etat de l’ordre public et de la discipline quand même, ce dilléme est insoluble. Pour nous, révolutionnaires socialistes, il n’offre aucune difficulté. Oui, ils doivent désobéir, ils doivent se révolter, ils doivent briser cette discipline et détruire l’organisation actuelle des troupes régulières, ils doivent au nom du salut de la France détruire # |11 ce fantôme d’Etat, <puiss> impuissant pour le bien, puissant pour le mal; parceque le salut de la France ne peut venir maintenant que de la seule puissance réelle qui reste à la France, la révolution.

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Et maintenant que dire de cette confiance qu’on Vous recommande aujourd’hui comme la plus sublime vertu des républicains! Jadis, lorsqu’on était républicain pour tout de bon, on recommandait à la démocratie la défiance. Dailleurs on n’avait pas même besoin de la lui conseiller; la démocratie est défiante par position, par nature et [intercalé: aussi] par expérience historique; car de tout temps elle a été la victime et la dupe de tous les ambitieux, de tous les intrigants, classes et individus, qui sous le prétexte de la diriger et de la mener à bon port, l’ont eternellement exploitée et trompée. Elle n’a fait autre chose jusqu’ici que servir de marchepied.

Maintenant, Messieurs les républicains du journalisme bourgeois lui conseillent la confiance. Mais en qui et en quoi? Qui sont-ils pour ôser la recommander, et qu’ont-ils fait pour la mériter eux-mêmes? Ils ont écrit des phrases d’un républicanisme très pâle, tout impregnées d’un esprit étroitement bourgeois, à toute la ligne. Et combien de petits Olivier en <herbe pa> herbe parmi eux<?>! <Oh> Qu’y-a t il de commun entre eux, les défenseurs intéressés et serviles des intérets <politiques et économiques> de la classe possédante, exploitante, et le prolétariat. Ont-ils jamais partagé les souffrances de ce monde ouvrier auquel ils ôsent dédaigneusement <imp> adresser leurs admonestations et leurs conseils; ont-ils seulement# |12 sympathisé avec elles? Ont-ils jamais défendu les intérets et les droits des travailleurs contre l’exploitation <et l’op> bourgeoise? Bien au contraire, car toutes les fois que la grande question du siècle, la question économique, s’était élevée, ils se sont fait les apotres de cette doctrine bourgeoise qui condamne le prolétariat à <la misère et à et à l’esclavage éternels,> l’éternelle misère et à l’éternel esclavage, au profit <[ill.]> de la liberté et de la prospérité matérielle d’une minorité privilégiée.

Voila les gens qui se croient autorisés à recommander au peuple la confiance. Mais voyons donc qui a mérité et qui mérite aujourd’hui cette confiance?

Serait-ce la bourgeoisie? – Mais sans parler même de la fureur réactionnaire que cette classe a montrée en Juin 1848, et de la lacheté complaisante et servile dont elle a fait preuve pendant vingt ans de suite, sous la Présidence aussi bien que sous l’Empire de Napoléon III; sans parler de l’exploitation impitoyable qui fait passer dans ses poches tout le produit du travail populaire, laissant à peine le stricte nécessaire aux malheureux salariés; <<de cette oppression économique systématiquement [ill.] par elle contre le peuple depuis la naissance [ill.] [industrie] moderne et qui con>> sans parler de <avidité> l’avidité insatiable et de cette atroce et inique cupidité <de la classe bourgeoise>, qui, fondant toute la prospérité <de cette classe bourgeoise><classe> de la classe bourgeoise sur la misère et sur l’esclavage économique du prolétariat, en font l’ennemie irréconciliable du peuple, voyons quels peuvent être les droits actuels de cette bourgeoisie à la confiance <du> de ce peuple?

Les malheurs de la France l’auraient-ils transformée tout d’un coup? Serait-elle redevenue franchement patriote, républicaine, démocrate, populaire et révolutionnaire? Aurait-elle montré la disposition de se lever en masse et de donner# |13 sa vie et sa bourse pour le salut de la France? Se serait-elle répentie de ses vielles iniquités, de ses infames trahisons d’hier et d’avant hier, et se serait-elle franchement rejetée dans les bras du peuple, pleine de confiance dans le peuple? Se serait-elle mise de plein coeur à la tête de ce peuple pour sauver le pays?

Mon ami, il suffit, n’est ce pas, de poser ces questions, pour que tout le monde, en vue de ce qui se passe aujourd’hui, soit forcé d’y répondre négativement. Hélas! la bourgeoisie ne s’est point transformée, ni amendée, ni répentie. Aujourd’hui comme hier et même plus qu’hier, trahie par le jour dénonciateur que les événements jetent sur les hommes aussi bien que sur <toutes> les choses, elle se montre dure, egoïste, cupide, étroite, bête, <féroce> à la fois brutale et servile, féroce quand elle croit pouvoir l’être sans beaucoup de danger, comme dans les néfastes journées de Juin, toujours prosternée devant l’autorité et la force publique, dont elle attend son salut, et ennemie du peuple toujours et quand même.

La bourgeoisie haït le peuple à cause même de tout le mal qu’elle lui a fait; elle le haït parcequ’elle voit dans la misère, dans l’ignorance et dans l’esclavage de ce peuple sa propre condamnation, parcequ’elle sait qu’elle n’a [intercalé: que] trop bien mérité la haine populaire, et parcequ’elle se sent ménacée dans toute son existence par cette haine qui chaque jour devient plus intense et plus <menaçante> irritée. Elle haït le peuple parcequ’il lui fait peur; elle le haït doublement aujourd’hui, parceque seul patriote sincère, reveillé de sa torpeur par le malheur de cette France, qui n’a été dailleurs, comme toutes les patries <de l’Europe> du monde, qu’une maratre pour lui, le peuple a ôsé se lever; il se reconnait, se compte, s’organise, commence à parler haut, chante la Marseillaise dans les rues, et par le bruit qu’il fait, par les menaces qu’il profère <contre les traitres à la patrie> déjà contre les trahisseurs de la France, trouble l’ordre public, la conscience et la quietude de Messieurs les bourgeois –

La confiance ne se gagne que par la confiance. La bourgeoisie# |14 vient-elle de montrer la moindre confiance dans le peuple? Bien loin de là. Tout ce qu’elle a fait, tout ce qu’elle fait, prouve au contraire que sa défiance contre lui a dépassé toutes les bornes. C’est au point, que dans un moment où l’intérêt, le salut de la France exige évidemment que <le peu> tout le peuple soit armé, elle n’a pas voulu lui donner des armes. Le peuple <a> l’ayant menacée de les prendre par force, elle dût céder. Mais après lui avoir livré les fusils, elle fit tous les efforts possibles pour qu’on ne lui donna pas de munitions. Elle dût céder encore une fois; et maintenant que voila le peuple armé, il n’en est devenu que plus dangereux et plus détestable aux yeux de la bourgeoisie.

Par haine et par crainte du peuple, la bourgeoisie n’a point voulu et ne veut pas de la république. Ne l’oublions jamais, cher ami, à Marseille, à Lyon, à Paris, dans toutes les grandes cités de France, ce n’est point la bourgeoisie, c’est le peuple, ce sont les ouvriers qui ont proclammé la république. A Paris, ce ne furent pas même les peu farouches républicains irréconciliables du Corps législatifs, aujourd’hui presque tous membres du Gouvernement de la Défense Nationale, ce furent les ouvriers de la Villette et de Belleville qui la proclammèrent contre le désir et l’intention clairement exprimée de ces singuliers républicains de la veille. Le spectre rouge, le drapeau du socialisme révolutionnaire, le crime commis par Messieurs les bourgeois en Juin, leur ont fait passer le gout de la république. N’oublions pas, qu’au 4 Septembre, <le peuple> les ouvriers de <Paris> de Belleville ayant rencontré Mr Gambetta et l’ayant salué par le cri [intercalé: de]: “Vive la République” – il leur répondit par ces mots: “Vive la France! Vous dis-je”.

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Mr Gambetta, comme tous les autres, ne voulait point de la république. Il voulait de la révolution encore moins. Nous le savons d’ailleurs par tous les discours qu’il a prononcés, depuis que son nom a attiré sur lui l’attention du public: Mr Gambetta veut bien se dire un homme d’Etat, un <homme pat> républicain# |15 sage, modéré, [intercalé: conservateur,] rationnel et positiviste(1) [[(1) Voir sa lettre dans le, Progrès de Lyon” <du>]] mais il a la révolution en horreur. Il veut bien gouverner le peuple, mais non se laisser diriger par lui. Aussi tous les efforts de Mr Gambetta et de ses collègues de la gauche radicale au Corps législatif n’ont-ils tendu, le 3 et le 4 Septembre, que vers un seul but: <[ill.]> celui d’éviter à toute force l’installation d’un gouvernement issu <de la> d’une révolution populaire. Dans la nuit du 3 au 4 Septembre, ils se donnèrent des peines inouies pour faire accepter à la droite bonapartiste et au ministère Palikao, le projet de Mr Jules Favre présenté la veille et signé par toute la gauche radicale; <le> projet qui ne demandait rien de plus que l’institution d’une Commission Gouvernementale nommée légalement par le Corps legislatif, consentant même à ce que les bonapartistes <<fussent la majorité dans cette commission, à condition que quelques membres de la gauche radicale y assistent aussi>> y fussent en majorité, et ne posant d’autre condition que l’entrée dans cette commission de quelques membres de la gauche radicale.

Toutes ces machinations furent brisées par la <révolution> mouvement populaire qui <éclate> éclata le soir du 4 Septembre. Mais au milieu <de ce > même du soulèvement des ouvriers de Paris, alors que le peuple avait <[ill.]> envahi les tribunes et la salle du Corps législatif, Mr Gambetta, fidèle a sa pensée, <profondément impopulaire> systématiquement antirévolutionnaire, recommanda encore au peuple de garder le silence et de respecter la <liberté des débats> liberté des débats (!), afin <que le Gouvernement> qu’on ne puisse pas dire que le Gouvernement qui <sortira du Vote du> devait sortir du vote du Corps législatif, ait été constitué sous la pression <révolutionnaire du peuple. Il lui semblait sans doute populaire.><menaçante> violente du peuple. Comme un vrai avocat, partisan <de la légalité quand> de la fiction légale quand même, Mr Gambetta avait sans doute pensé qu’un Gouvernement# |16 qui serait nommé par ce corps législatif sorti de la fraude impériale et renfermant en son sein les infamies les plus notoires de la France, aurait été mille fois plus imposant et plus respectable qu’un gouvernement acclamé par le desespoir et par l’indignation d’un peuple trahi. Cet amour du mensonge constitutionnel avait tellement aveuglé Mr Gambetta, qu’il n’avait pas compris, tout homme d’esprit qu’il est, que nul ne pourrait ni ne voudrait croire à la liberté d’un vote émis en de pareilles circonstances. Heureusement, la majorité bonapartiste, éffrayée par les manifestations de plus en plus menaçantes de la colère et du mépris populaire, s’enfuirent; et Mr Gam<v>betta, resté seul avec ses collègues de la gauche radicale, dans la salle du Corps législatif, s’est vu forcé de renoncer, bien à contre-coeur sans doute, à ses rèves de pouvoir légal, et souffrir que le peuple déposa aux mains de cette gauche le pouvoir révolutionnaire. Je dirai tout-à-l’heure quel misérable usage, lui et ses collegues ont fait, pendant les quatre semaines qui se sont écoulées depuis<,> le 4 Septembre, de ce pouvoir qui leur a été confié par le peuple <par> de Paris, pour qu’ils provoquassent dans toute la France une révolution salutaire, et dont ils ne se sont servis jusqu’à présent au contraire que pour la paralyser partout.

Sous ce rapport, Mr Gambetta et tous ses collègues du Gouvernement de la Défense Nationale, n’ont été que la trop juste expression des sentiments et de la pensée dominante de la bourgeoisie. Réunissez tous les bourgeois de France, et demandez leur, ce qu’ils préfèrent: de la délivrance de leur patrie par une révolution sociale – et il ne peut y avoir# |17 d’autre révolution aujourd’hui que la révolution sociale – ou bien de son asservissement sous le joug des Prussiens? S’ils ôsent être sincères, pour peu qu’ils se trouvent dans une position qui leur permette de dire leur pensée sans danger, les neuf dixièmes, que dis-je les, quatre vingt dix neuf centièmes, ou même les neuf cent quatre vingt dix-neuf millièmes, Vous répondront <qu> sans hésiter, qu’ils préfèrent l’asservissement à la révolution. Demandez leur encore, si, <pour servir lorsqu’il sera [ill.] que le sacrifice> en supposant que le sacrifice d’une partie considérable de leurs propriétés, de leurs biens, de leur fortune mobilière et immobilière, devienne nécessaire pour le salut de la France, s’ils se sentent disposés à faire ce sacrifice? et si, pour me servir de la figure de réthorique de Mr Jules Favre, ils sont <résolus> réellement décidés à se laisser <plutôt> plutôt enterrer sous les décombres de leurs villes et de leurs maisons, que de les rendre aux Prussiens? Ils Vous répondront unanimement qu’ils préfèrent les racheter aux Prussiens. Croyez-Vous que si les bourgeois de Paris ne se trouvaient pas sous l’oeil et sous le bras toujours menaçant des ouvriers de Paris, Paris aurait opposé une si glorieuse résistance aux Prussiens?

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Est-ce que je calomnie les bourgeois? Cher ami, Vous savez bien que non. Et d’ailleurs, il existe maintenant, au vu et à la connaissance de tout le monde, une preuve irréfutable de la vérité, de la justice de toutes mes accusations contre la bourgeoisie. Le mauvais vouloir et l’indifférence de la bourgeoisie ne se sont que trop clairement manifestés dans la question d’argent. Tout le monde sait que les finances du pays sont ruinées; qu’il n’y a pas un sou dans les caisses de ce Gouvernement de la Défense Nationale, que Messieurs les bourgeois <soutiennent maintenant> paraissent soutenir maintenant avec un zèle si ardent et si intéressé. Tout le monde comprend que ce Gouvernement ne peut les# |18 remplir par les moyens ordinaires des emprunts et de l’impôt. Un gouvernement irrégulier ne peut trouver du crédit; quant au rendement de l’impôt, il est devenu nul. Une partie de la France, comprenant les provinces les plus industrieuses, les plus riches, est occupée et mise en pillage réglé par les Prussiens. Partout ailleurs le commerce, l’industrie, toutes les transactions d’affaires sont arrêtés. Les contributions indirectes ne donnent plus rien, ou presque rien. Les contributions directes se payent avec une immense difficulté et avec une lenteur désespérante. Et cela dans un moment où la France aurait besoin de toutes ses ressources et de tout son crédit pour subvenir aux <dépens> dépenses extraordinaires, excessives, [intercalé: gigantesques] de la défense nationale. Les personnes les moins habituées aux affaires doivent comprendre, que si la France ne trouve pas immédiatement de l’argent, beaucoup d’argent, il lui sera impossible de <se défen> continuer sa défense contre l’invasion des Prussiens.

Nul ne devait comprendre cela mieux que la bourgeoisie, elle qui <a passé to> passe toute sa vie dans le maniement des affaires et qui ne reconnaît d’autre puissance que celle de l’argent. Elle devait comprendre aussi, que la France ne pouvant plus se procurer par les moyens régulier de l’Etat, tout l’argent qui est nécessaire à son salut, elle est forcée, elle a le droit et le devoir de le prendre là où il se trouve. Et où se trouve-t-il? Certes ce n’est pas dans les poches de ce misérable prolétariat auquel la cupidité bourgeoise laisse à peine de quoi se nourrir; c’est donc uniquement, exclusivement dans les coffres-forts de Messieurs les bourgeois. Eux seuls détiennent l’argent nécessaire au salut de la France. En ont-ils offert spontanément, librement, seulement une petite partie?

<Cher ami, dans une autre lettre> Je reviendrai, <sur> cher ami, sur cette question d’argent, qui est la question principale quand il s’agit de mésurer la sincérité des sentiments, des principes# |19 et du patriotisme bourgeois. Regle générale: Voulez Vous reconnaître d’une manière infaillible si le bourgeois veut sérieusement telle ou telle autre chose? Demandez si, pour l’obtenir, il a sacrifié de l’argent. Car soyez en certain, lorsque les bourgeois veulent quelquechose avec passion, ils ne réculent devant aucun sacrifice d’argent. N’ont-ils pas dépensé des sommes immenses pour tuer, pour étouffer la république en 1848. Et plus tard n’ont-ils pas voté avec passion tous les impots <que Na> et tous les emprunts que Napoléon III leur a demandés, et n’ont ils pas trouvé dans leurs coffres forts des sommes fabuleuses pour souscrire à tous ces emprunts. Enfin proposez leur, montrez leur le moyen de rétablir en France une bonne monarchie, bien réactionnaire, bien forte et qui leur rende avec ce cher ordre public et la tranquillité dans les rues, la domination économique, le précieux privilège d’exploiter sans pitié ni vergogne, légalement, systématiquement, la misère du prolétariat, et Vous verrez s’ils seront chiches!

Promettez leur seulement, qu’une fois les Prussiens chassés du territoire de la France, on rétablira cette monarchie soit <cette monarchie, soit bourbonnienne, soit orléaniste, soit même bonapartiste,> avec Henri V, soit avec un Dc d’Orléans, soit même avec un rejeton de l’infame Bonaparte, et persuadez vous bien que leurs coffres forts s’ouvriront aussitôt et qu’ils y trouveront tous les moyens nécessaires à l’expulsion des Prussiens. Mais on leur promet la république, le règne de la démocratie, la souveraineté du peuple, l’émancipation de la canaille populaire, et ils ne veulent [intercalé: ni] de votre république ni de cette émancipation à aucun prix, et ils le prouvent en tenant leurs coffres fermés, en ne sacrifiant pas un sou.

Vous savez mieux que moi, cher ami, quel <est> a été le sort de ce malheureux emprunt ouvert pour l’organisation de# |20 la défense de Lyon, ouvert par la municipalité de cette ville. Combien de souscripteurs sont-ils venus? Si peu que les proneurs du patriotisme bourgeois s’en montrent eux mêmes humiliés, désolés et desespérés.

Et on recommande au peuple d’avoir confiance en cette bourgeoisie! Cette confiance, elle a le front, le cynisme, de la demander, que dis-je, de l’exiger elle-même. Elle prétend gouverner et administrer seule cette république <qu’elle [ill.] pas bien grande perte> qu’au fond de son coeur elle maudit. Au nom de la république, elle s’efforce de rétablir et de renforcer son autorité et sa domination exclusive, <ébranl> un moment ébranlées. Elle s’est emparée de toutes les fonctions, elle a rempli toutes les places, n’en laissant quelques unes que pour quelques ouvriers transfuges qui sont trop heureux de siéger parmi Messieurs les bourgeois. <pourtant je Vous dirai que je ne [ill.]> Et quel usage font-ils du pouvoir dont ils se sont emparés ainsi? On peut en juger en considérant les actes de Votre municipalité.

Mais la municipalité, dira-t-on, Vous n’avez pas le droit de l’attaquer; car, nommée après la révolution, par l’élection directe du peuple lui-même, elle est le produit du suffrage universel. A ce titre elle doit Vous être sacrée.

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Je Vous avoue franchement, cher ami, je ne partage aucunement la dévotion superstitieuse de Vos bourgeois radicaux ou de Vos républicains bourgeois pour le suffrage universel. Dans une autre lettre, je Vous exposerai les raisons qui ne me permettent pas de m’exalter pour lui. Qu’il me suffise de poser ici, <en vérité générale, ce principe, qu’il> en principe, une vérité qui me paraît <inc> incontestable et qu’il ne me sera pas difficile de prouver plus tard, tant par le raisonnement, que par un grand nombre de faits pris dans la vie politique de tous les pays qui jouissent à l’heure qu’il est d’institutions démocratiques<,> et <notamment, que le suffrage universel> républicaines, et notamment, que le suffrage universel, <lorsqu’il s’exerce> tant qu’il sera exercé dans une société où le peuple, la masse des travailleurs, sera <[ill.]> économiquement dominée par une minorité# |21 détentrice de la propriété et du capital, quelque indépendant ou libre d’ailleurs qu’il soit ou plutôt qu’il paraisse sous le rapport politique, ne pourra jamais produire que des élections illusoires, antidémocratiques et absolument opposées aux besoins, <à insti> aux instincts et à la volonté réelle des populations.

Toutes les élections qui, depuis le coup d’Etat de décembre, ont été faites directement par le peuple de France, n’ont elles pas diamétralement contraires aux intérets de ce peuple, et la [intercalé: dernière] votation sur le plebiscite <n’a t-elle> impérial n’a-t-elle pas donné sept millions de “oui” à l’Empereur? On dira sans doute que le suffrage universel <sous> ne fut jamais librement exercée sous l’Empire, la liberté de la presse, celle d’association et des réunions, <ay> conditions essentielles de la liberté politique, ayant été proscrites, et le peuple ayant été livré sans défense à l’action corruptrice d’une presse stipendiée et d’une administration infame. Soit, mais les élections de 1848 pour la Constituante et pour la présidence, et celles de Mai 1849 pour l’Assemblée législative, furent absolument libres, je pense. Elles se firent en dehors de toute pression ou même intervention officielle, dans toutes les conditions de la plus absolue liberté. Et pourtant qu’ont-elles produit? Rien que la réaction.

“Un des premiers actes du gouvernement provisoire, dit Proudhon (1)[[(1) Idées Révolutionnaires -]], celui dont il s’est applaudi le plus, est l’application du suffrage universel. Le jour même où le décret a été promulgué, nous écrivions ces propres paroles, qui pouvaient alors passer pour un paradoxe: “Le suffrage universel est la contre-révolution”. – On peut juger d’après# |22 d’après l’événement, si nous nous sommes trompés. Les élections de 1848 ont été faites, à une immense majorité, par les prêtres, les légitimistes, par les dynastiques, par tout ce que la France renferme de plus réactionnaire, de plus rétrograde. Cela ne pouvait être autrement.”

Non, cela ne pouvait être et aujourd’hui encore cela ne pourra pas être autrement, tant que l’inégalité des conditions économiques et sociales de la vie continuera de prévaloir dans l’organisation de la société; tant que <la société> la société continuera d’être divisée en deux classes, dont l’une, la classe exploitante et privilégiée, jouira de tous les avantages de la fortune, de l’instruction et du loisir, et l’autre, <la masse> comprenant toute la masse du prolétariat, n’aura pour partage <qu’un travail> que le travail manuel assommant et forcé, l’ignorance, la misère, et leur accompagnement obligé, l’esclavage, non de droit, mais de fait.

Oui, l’esclavage, car quelque larges que soient les droits politiques que Vous accorderez à ces millions de prolétaires salariés, vrais forçats de la faim, Vous ne parviendrez jamais à les soustraire à l’influence pernicieuse, à la domination naturelle des diverses représentants de la classe privilégiée, à commencer par le prêtre jusqu’au républicain bourgeois le plus jacobin, le plus rouge, représentants qui, quelque divisés qu’ils paraissent ou qu’ils soient réellement entre eux, [intercalé: dans les questions politiques,] n’en sont pas moins unis dans un intérêt commun et suprème: celui de l’exploitation de la misère, de l’ignorance, de l’inexpérience politique et de la bonne foi du prolétariat, au profit de la domination économique de la classe possédante.

Comment le prolétariat <pourrait-il> des campagnes et des villes pourrait-il résister aux intrigues de la politique cléricale, nobiliaire et bourgeoise? Il n’a pour se défendre qu’une arme, son instinct qui tend presque toujours au# |23 vrai et au juste, parcequ’il est lui-même la principale, sinon l’unique victime de l’iniquité et de tous les mensonges qui règnent dans la société actuelle, et parcequ’opprimé par le privilège, il réclamme naturellement l’égalité pour tous. <Mais l’instinct n’est pas une arme suffisante>

Mais l’instinct n’est pas une arme suffisante pour <le> sauvegarder [intercalé: le prolétariat] contre les machinations réactionnaires des classes privilégiées. L’instinct peut être desorienté> abandonné à lui-même, et tant qu’il ne s’est pas encore transformé en conscience réfléchie, en une pensée clarement déterminée, se laisse facilement désorienter, fausser et tromper. Mais il lui est impossible de s’élever à cette conscience de lui-même, sans l’aide de l’instruction, de la science, et la science, la connaissance des <affaires et> affaires et des hommes, l’expérience politique, manquent complètement au prolétariat. La conséquence est facile à tirer: Le prolétariat veut une chose; des hommes habiles, profitant de son ignorance, lui en font faire une autre, sans qu’il se doute même qu’il fait tout le contraire de ce qu’il veut, et lorsqu’il s’en aperçoit à la fin, il est ordinairement trop tard <de> pour réparer le mal qu’il a fait et dont naturellement, nécessairement <il est toujours la> et toujours, il est la première <victime> et principale victime.

C’est ainsi que les pretres, les nobles, les grands propriétaires et toute cette administration bona-<<partiste que la niaiserie criminelle <du> [intercalé: <dans> du] Gouvernement de la soi-disante défense [intercalé: nationale], (et que j’appellerai, avec pleine vérité, celui de la ruine de la France) [intercalé: [ill.] plus juste de l’appeler le gouvernement] Nationale, laisse tranquillement continuer la propagande impérialiste dans les campagnes ->>partiste, qui [intercalé: grâce à] la niaiserie criminelle d’un Gouvernement qui s’intitule le Gouvernement de la Défense Nationale, (1) [[(1) Ne serait-il pas plus juste de l’appeler le Gouvernement de la ruine de la France?]] <laisse continuer tranquillement sa propagande impérialiste> peut tranquillement continuer aujourd’hui sa propagande impérialiste <[ill.]># |24 dans les campagnes; c’est ainsi que tous ces fauteurs de la franche réaction, profitant de l’ignorance crasse du paysan de France, cherchent à le soulever contre la république, en faveur des Prussiens. Et ils n’y réussissent que trop bien hélas! Car ne voyons nous pas des communes non seulement ouvrir leurs portes aux Prussiens, mais encore dénoncer et chasser les Corps-francs qui viennent pour les délivrer.

Les paysans de France auraient-ils cessé d’être français? <Je p> Pas du tout. Je pense même que nulle part, le patriotisme pris dans le sens le plus étroit et le plus exclusif de ce môt, ne s’est conservé ni aussi puissant, ni aussi sincère que parmi eux; car ils ont plus que toutes les autres parties de la population cet attachement au sol, ce culte de la terre, qui constitue <l’essence> la base essentielle du patriotisme. Comment se fait-il donc qu’ils ne veulent pas où qu’ils hésitent encore à se lever pour défendre cette terre contre les Prussiens? Ah! c’est parcequ’ils ont été trompés et <qu’ils> qu’on continue encore à les tromper. Par une propagande [intercalé: machiavélique,] commencée en 1848 par les légitimistes et par les Orléanistes, <vendu par> de concert avec les républicains modérés, comme Mr Jules Favre et comp., puis continuée, [intercalé: avec beaucoup de succès,] par la presse et par l’administration bonapartistes, on est parvenu à les persuader que les ouvriers-socialistes, les partageux, ne songent à rien moins qu’à confisquer <leurs terre> leur terre; que l’Empereur seul a voulu et pu les défendre contre cette spoliation, et que pour s’en venger, les révolutionnaires socialistes l’ont livré, lui et ses armées aux Prussiens; mais que le roi de Prusse vient de se réconcilier avec l’Empereur et qu’il le ramènera victorieux pour rétablir l’ordre en France.#

|25 C’est très bète, mais <il en est> c’est ainsi. Dans beaucoup, que dis-je dans la majorité des provinces françaises, le paysan croit très sincèrement à tout cela. Et c’est même l’unique raison de son inertie et de son hostilité contre la république. C’est un grand malheur, car il est clair que si-les campagnes restent inertes, si<s> les paysans de France unis aux ouvriers des villes, ne se lèvent pas en masse pour chasser les Prussiens, la France est perdue. Quelque grand que soit l’héroïsme que déployeront les villes – et tant s’en faut que toutes en déployent beaucoup – les villes séparées par les campagnes, seront isolées comme des oasis dans le désert. Elles devront nécessairement succomber.

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Si quelque chose prouve à mes yeux la profonde ineptie de ce singulier gouvernement de la Défense Nationale, c’est que dès le premier jour de son avènement au pouvoir, <p> il n’ait point <pri> pris immédiatement toutes les mésures nécessaires pour éclairer les campagnes sur l’état actuel des choses et pour provoquer, pour susciter partout le soulèvement armé des paysans. Etait-il donc si difficile de comprendre cette chose si simple, si évidente pour tout le monde, que du soulèvement en masse des paysans, uni à celui du peuple des villes, <dépend> a dépendu et dépend encore aujourd’hui le salut de la France? Mais le Gouvernement de Paris et de Tours a-t-il fait jusqu’à ce jour une seule démarche, a-t-il pris une seule mesure pour <soulever les> provoquer le soulèvement des paysans? Il n’a rien<, absolument rien> fait pour les soulever, mais au contraire, il a tout fait pour rendre ce soulèvement impossible. Telle est sa folie et son crime, folie et crime qui peuvent tuer la France.#

|26 Il a rendu le soulèvement des campagnes impossible, en maintenant dans toutes les communes de France l’administration municipale de l’Empire: ces mêmes maîres, juges de paix, gardes champetres, sans oublier M.M les curés, qui n’ont été triés, choisis, institués et protégés par Mrs les prefets et les sous-prefets, aussi bien que par les évêques impériaux, que dans un seul but: celui de servir contre tous et contre tout, contre les intérets de la France elle-même, les intérets de la dynastie; ces mêmes fonctionnaires qui ont fait toutes les élections de l’Empire y compris le dernier plebiscite, et qui au mois d’Aout dernier, sous la direction de Mr Chevreau, ministre de l’intérieur dans le gouvernement Palikao, avaient soulevé contre les libéraux et les démocrates de toute couleur, en faveur de Napoléon III, au moment même où ce misérable livrait la France aux Prussiens, une croisade sanglante, une propagande atroce, répandant dans toutes les communes cette calomnie aussi ridicule qu’odieuse, que les républicains après avoir poussé l’Empereur à cette guerre, se sont alliés maintenant contre lui avec les soldats de l’Allemagne.

Tels sont les hommes que la mansuétude ou la sottise également criminelles du Gouvernement de la Défense Nationale ont laissés jusqu’à ce jour à la tête de toutes les communes rurales de la France. Ces hommes tellement compromis que tout retour pour eux est devenu impossible, peuvent-ils se déjuger maintenant, et changeant tout d’un coup de direction, d’opinion, <de d’idée> de paroles, peuvent ils agir comme des partisans sincères de la république# |27 et du salut de la France? Mais les paysans leur riraient au nez. Ils sont donc forcés de parler et d’agir aujourd’hui, comme ils l’ont fait hier; forcés de plaider et de défendre la cause de l’Empereur contre la république, de la dynastie contre la France et des Prussiens, aujourd’hui alliés de l’Empereur et de sa dynastie, contre la défense nationale. Voila ce qui explique pourquoi toutes les communes, loin de résister aux Prussiens, leur ouvrent leurs portes. –

Je le répète encore, c’est une grande honte, un grand malheur et un immense danger pour la France, et toute la faute en retombe sur le Gouvernement de la Défense Nationale. Si les choses continuent de marcher ainsi, si l’on ne change pas au plus vite les dispositions des campagnes, si l’on ne <soulève> soulève pas les paysans contre les Prussiens, la France est irrévocablement perdue.

Mais comment les soulever? J’ai traité amplement cette question dans une autre brochure(1) [[(1) Lettres à un Français sur la crise actuelle. Septembre – 1870]]. Ici je n’en dirai que peu de mots. La première condition sans doute, c’est la révocation immédiate et en masse de tous les fonctionnaires communaux actuels, car tant que ces bonapartistes resteront en place, il n’y aura rien à faire. Mais cette <mesure> révocation ne sera qu’une mésure négative. Elle est absolument nécessaire, mais elle n’est pas suffisante. Sur le paysan, nature réaliste et défiante s’il en fut, on ne peut agir efficacement que par des moyens positifs. C’est assez dire que les décrets et les proclammations, fussent ils même <des> signés par tous les membres d’ailleurs à lui parfaitement inconnus, du Gouvernement# |28 de la défense nationale, aussi bien que les articles de journeaux, n’ont aucune prise sur lui. Le paysan ne lit pas. Ni son imagination, ni son coeur ne sont ouverts aux idées, tant que ces dernières apparaissent sous une forme littéraire ou abstraite. Pour le saisir, les idées doivent se manifester à lui par la parole vivante d’hommes vivants et par la puissance des faits. Alors il écoute, il comprend et finit par se laisser convaincre.

Faut-il envoyer dans les campagnes des propagateurs, des apôtres de la république? Le moyen ne serait point mauvais; seulement il présente <deux dangers> une difficulté et deux dangers. La difficulté consiste en ceci, c’est que le Gouvernement de la Défense Nationale, d’autant plus jaloux de son pouvoir, que ce pouvoir est nul, et fidèle à son malheureux système de centralisation politique, dans une situation où cette centralisation est devenue absolument impossible, voudra choisir et nommer lui même tous les apôtres, ou bien il <se> chargera de ce soin ses nouveaux préfets et commissaires extraordinaires, tous <apparten> ou presque tous appartenant à la même religion politique que lui, c’est à dire tous ou presque tous étant des républicains bourgeois, des avocats ou des rédacteurs de journeaux, des adorateurs soit platoniques – et ce sont les meilleurs, mais non les plus sensés – soit très intéressés, d’une république dont ils ont puisé l’idée non dans la vie mais dans les livres et qui promet aux uns la gloire avec la palme du martyr, aux autres des carrières brillantes et des places lucratives, d’ailleurs très modérés; des républicains conservateurs,# |29 rationnels et positivistes” comme Mr Gambetta, et comme tels ennemis acharnés de la révolution et du socialisme, et adorateurs quand même du pouvoir de l’Etat.

Ces honorables fonctionnaires de la nouvelle république ne voudront naturellement <dans les camp> envoyer comme missionnaires, dans les campagnes, que des hommes de leur propre trempe et qui partageront absolument leurs convictions politiques. Il en faudrait, pour toute la France, au moins quelques milliers. Ou diable les prendront-ils? Les républicains bourgeois sont aujourd’hui si rares, même parmi la jeunesse! Si rares, que dans une ville comme Lyon, par exemple, on n’en trouve pas assez pour remplir les fonctions les plus importantes et qui ne devraient être confiées qu’à des républicains sincères.

Le premier danger consiste en ceci, que si même les préfets et les sous préfets trouvaient même dans leurs départements respectifs <des> un nombre suffisant de jeunes gens pour remplir l’office de propagateurs dans les campagnes, ces missionnaires nouveaux seraient nécessairement, presque toujours et partout, inférieurs, et par leur intelligence révolutionnaire et par l’énergie de leurs caractères, aux prefets et aux sous-préfets qui les auront envoyés, comme ces derniers sont évidemment, <inférieurs> eux-mêmes, inférieurs <aux> à ces enfants dégénérés et plus ou moins chatrés de la <révolution> grande révolution qui remplissant aujourd’hui les suprèmes fonctions de membres du Gouvernement de la Défense Nationale, ont ôsé prendre dans leurs mains débiles les destinées de la France. Ainsi descendant toujours plus bas, d’impuissance à plus grande impuissance,# |30 on ne trouvera rien de mieux à envoyer, comme propagateurs de la république dans les campagnes, que des républicains dans le genre de Mr Andrieux le procureur de la République ou de Mr Eugène Véron, le rédacteur du Progrès à Lyon; des hommes qui au nom de la république, feront la propagande de la réaction. Pensez-Vous, cher ami, que cela puisse donner aux paysans le gout de la république?

Hélas! Je craindrais le contraire. Entre les pâles adorateurs de la <république> république bourgeoise, desormais impossible, et le paysan de France, non “positiviste et rationnel” comme Mr Gambetta, mais très positif et plein de bon sens, il n’y a rien de commun. Fussent-ils même animés des meilleures dispositions du monde, ils verront échouer toute leur retorique littéraire, doctrinaire et avocassière devant le mutisme madré de ces rudes travailleurs des campagnes. Ce n’est pas chose impossible, mais très difficile que de passionner les paysans. Pour cela il faudrait avant tout porter en soi même cette passion profonde et puissante qui rémue les âmes et provoque et produit, ce que dans la vie ordinaire, dans l’existence monotone de chaque jour, on appelle des miracles; des miracles de dévouement, de sacrifice, d’énergie et d’action triomphante. Les hommes de 1792 et de 1793, <avaient> Danton surtout, avaient cette passion, et avec elle et par elle ils avaient la puissance de ces miracles. Ils avaient le diable au corps et ils étaient parvenus à mettre le diable au corps de toute la nation; ou plûtôt ils furent eux même l’expression la plus énergique de la passion qui animait la nation.

Parmi tous les hommes d’aujourd’hui et d’hier qui composent le parti radical bourgeois de la France, avez-Vous rencontré ou seulement entendu <parler> parler d’un seul, duquel on puisse dire qu’il porte# |31 en son coeur quelquechose qui s’approche au moins quelque peu de cette passion et de cette foi qui ont animé les hommes de la grande révolution? Il n’y en a pas un seul, n’est ce pas? Plus tard je Vous exposerai les raisons, auxquelles <doivent ê> doit être attribuée, selon moi, cette décadence désolante du républicanisme bourgeois. <Qu’il me suffise ici> Je me contente maintenant de le constater et <de le dire> d’affirmer en général, sauf à le prouver plus tard, que le républicanisme bourgeois a été moralement et intellectuellement châtré, rendu bête, impuissant, <[ill.] faux et lache> faux, lache, réactionnaire, et définitivement rejeté comme tel en dehors de la <voie> réalité historique, par l’apparition historique du socialisme révolutionnaire.

Nous avons étudié avec Vous, cher ami, les représentants de ce parti à Lyon même. Nous les avons vu à l’oeuvre. Qu’ont-ils dit, qu’ont-ils fait, que font-ils au milieu de la crise terrible qui ménace d’engloutir la France? Rien que de la misérable et petite réaction. Ils n’ôsent pas encore faire la grande. Deux semaines leur ont suffi pour montrer au peuple de Lyon, qu’entre les autoritaires de la république et ceux de la monarchie, il n’y a de différence que le nom. C’est la même jalousie d’un pouvoir qui déteste et craint le controle populaire, la même défiance du peuple, le même entraînement et les mêmes complaisances pour les classes privilégiées. Et cependant Mr Challemel Lacour préfet et aujourd’hui devenu, grâce à la servile lacheté de la municipalité de Lyon, le dictateur de cette ville, est un ami intime de Mr Gambetta, son cher élu, le délégué confidentiel et l’expression fidèle des pensées les plus intimes de ce grand républicain, de cet “homme viril” dont la France attend aujourd,hui béttement son salut. Et pourtant Mr Andrieux, aujourd’hui procureur de la République, et procureur vraiment# |32 vraiment digne de ce nom, car il promet de surpasser bientôt par son zèle ultra-juridique et par son amour démesuré pour l’ordre public, les procureurs <impériaux eux-mêmes> les plus zélés de l’Empire, – Mr Andrieux s’était posé sous <l’Empire comme> le régime précédent comme un libre penseur, comme l’ennemi fanatique des prêtres, comme un révolutionnaire échevelé, voir même comme un partisan dévoué du socialisme et comme un ami de l’Internationale. Je pense même, que peu de jours avant la chûte de l’Empire, il a eu l’insigne honneur d’être <pri><enfermé> mis en prison à ce titre, et qu’il en a été retiré par le peuple de Lyon en triomphe.

Comment se fait-il que ces hommes aient changé, et que révolutionnaires d’hier, ils soient devenus des réactionnaires si résolus aujourd’hui? Serait ce l’effet d’une ambition satisfaite, et parceque se trouvant placés aujourd’hui, grâce à une révolution populaire, assez lucrativement, assez haut, ils tiennent plus qu’à toute autre chose à la conservation de leurs places? Ah! sans doute l’intéret et l’ambition sont de puissants mobiles et qui ont dépravé bien des gens, mais je ne pense pas que deux semaines de pouvoir aient pu suffire pour corrompre les <républicanisme> sentiments de ces [intercalé: nouveaux] fonctionnaires <respectables> de la République. Auraient-ils trompé<s> le peuple, en se présentant à lui, sous l’Empire, comme des partisans de la révolution? Eh bien, franchement, je ne puis le croire; ils n’ont <pas> voulu tromper <le peuple> personne, mais ils s’étaient trompés eux mêmes, sur leur propre compte, en s’imaginant qu’ils étaient des révolutionnaires. Ils avaient pris leur haine très sincère, sinon très énergique, ni très passionnée contre l’Empire, pour un amour violent de la révolution, et se faisant illusion sur eux-mêmes ils ne se doutaient même pas qu’ils étaient des partisans de la <république> république et des réactionnaires en même temps.

“La pensée réactionnaire, dit Proudhon (1) [[(1) Idée Générale de la Révolution.]], que le peuple ne l’oublie jamais, a été conçue au sein même# |33 du parti républicain.” Et plus <tard> loin il ajoute que cette pensée prend sa source dans “<le> son zèle gouvernemental” tracassier, méticuleux, fanatique, policier, et d’autant plus despotique, qu’il se croit tout permis, <parceque> son despotisme <a> ayant toujours pour prétexte le salut même de la République et de la liberté.

Les républicains bourgeois identifient à grand tort leur république avec la liberté. C’est la la grande source de toutes leurs illusions lorsqu’ils se trouvent dans l’opposition, <et> de leurs déceptions et [intercalé: de leurs] inconséquences, lorsqu’ils ont en mains le Pouvoir. Leur république est toute fondée sur cette idée du Pouvoir et d’un gouvernement fort, d’un gouvernement qui doit se montrer d’autant plus énergique et puissant qu’il est sorti de l’élection populaire; et ils ne veulent pas comprendre cette vérité pourtant si simple et <vérifiée> confirmée d’ailleurs par l’expérience de tous les temps et de tous les pays, que tout Pouvoir organisé, établi, agissant sur le peuple, exclut nécessairement la liberté du peuple. L’Etat politique n’ayant d’autre mission que de protéger l’exploitation du travail populaire par les classes économiquement privilégiées, le pouvoir de l’Etat ne peut être compatible qu’avec la liberté exclusive de ces classes [intercalé: dont il représente les intérets,] et par la même raison il doit être contraire à la liberté du peuple. [intercalé: <[ill.]> Qui dit Etat ou pouvoir dit domination, <et qui dit domination> mais toute domination présume l’existence de masses dominées. L’Etat, par conséquent,] ne peut avoir confiance dans l’action spontanée et dans le mouvement libre des masses, dont les intérets les plus chers sont contraires à son existence. Il est <donc> leur ennemi naturel, leur oppresseur obligé, et tout en prenant [intercalé: bien] garde de l’avouer, il doit <donc agir toujours><agir toujours comme tel> toujours agir comme tel.

Voici ce que la plupart des jeunes partisans de la république autoritaire ou bourgeoise ne comprennent pas, tant qu’ils restent dans l’opposition, tant qu’ils n’ont pas encore essayé eux-mêmes du pouvoir. Parcequ’ils détestent du fond de leurs coeurs, avec toute la passion dont ces pauvres natures abbatardies, énervées sont capables, le despotisme monarchique,# |34 ils s’imaginent qu’ils détestent le despotisme en général; parcequ’ils voudraient avoir la puissance et le courage de renverser un trône, ils se croient des révolutionnaires; et ils ne se doutent pas que ce n’est pas le despotisme qu’ils ont en haine, mais seulement sa forme monarchique et <ne prévoyant pas eux-mêmes,> que ce même despotisme, pour peu qu’il révette la forme républicaine, trouvera <en eux> ses plus zélés adhérents en eux-mêmes.

Ils ignorent que le despotisme n’est pas autant dans la forme de l’Etat ou du Pouvoir, que dans <l’essence de> le principe de l’Etât et du Pouvoir politique lui même, et que par conséquent l’Etat républicain doit-être par son essence aussi despotique que <le pouvoir monarchique lui même><l’Etat monarchique> l’Etat “gouverné par un Empereur ou un roi”. Entre ces deux Etats, il n’y a qu’une seule différence réelle. Tous les deux ont également pour base essentielle et pour bût l’asservissement économique des masses au profit des classes possédantes. Mais ils diffèrent en ceci, que pour atteindre ce but, le pouvoir monarchique, qui de nos jours tend fatalement à se transformer partout en dictature militaire, n’admet la liberté d’aucune classe, pas même de celles qu’il protège au détriment du peuple. Il veut bien et il est forcé de servir les intérets de la bourgeoisie, mais sans lui permettre d’intervenir, d’une manière sérieuse, dans le gouvernement des affaires du pays.

Ce système quand il est appliqué par des mains inhabiles ou par trop malhonnêtes, ou quand il met en opposition trop flagrante les intérets d’une dynastie avec <ceux> [intercalé: ceux des exploiteurs de l’industrie et du commerce] du pays, comme cela vient d’arriver en France, peut compromettre gravement les intérêts de la bourgeoisie. Il présente# |35 <en même temps> un autre désavantage, fort grave, au point de vue des bourgeois: il les froisse dans leur vanité et dans leur orgueil. Il les protège il est vrai et leur offre, au point de vue de l’exploitation du travail populaire, une sécurité parfaite, mais en même temps il les humilie en posant des bornes très étroites à leur manie raisonneuse et, lorsqu’ils ôsent protester, il les maltraite. Cela impatiente naturellement la partie la plus ardente, si Vous voulez la plus généreuse et la moins réfléchie de la classe bourgeoise, et c’est ainsi que se forme en son sein, en haine de cette oppression, le parti républicain-bourgeois.

Que veut ce parti? L’abolition de l’Etat? La fin de l’exploitation des masses populaires officiellement protégée et garantie par l’Etat? L’émancipation réelle et <complète, [ill.]> complète pour tous par le moyen de l’affranchissement économique du peuple? Pas du tout. Les républicains bourgeois sont les ennemis les plus acharnés et les plus passionnés de la révolution sociale. Dans les moments de crise politique, lorsqu’ils ont besoin du bras puissant du peuple pour renverser un trône, ils <veulent bien> condescendent bien à promettre des améliorations matérielles à cette classe si intéressante des travailleurs; mais comme, en même temps, ils sont animés de la résolution la plus ferme de conserver et de maintenir tous les principes, toutes les bases sacrées de la société actuelle, toutes ces institutions économiques et juridiques qui ont pour conséquence nécessaire, la servitude réelle du peuple, leurs promesses s’en vont naturellement toujours en fumée. <<et pour maintenant [intercalé:<chaque jour>] contenir l’explosion de mécontentement du peuple déçu, ils ont plus que jamais besoin de la puissance de l’Etat.>> Le peuple déçu murmure, menace, se révolte, et alors, pour contenir l’explosion du mécontement populaire, ils se voient forcés, eux les révolutionnaires bourgeois, de recourir à la repression toute puissante de l’Etat. D’où il résulte que l’Etat républicain est tout aussi oppressif que# |36 l’Etat monarchique; seulement, il ne l’est point pour les classes [possédantes,] il ne l’est exclusivement que <pour> contre le peuple.

Aussi nulle forme de gouvernement n’eut-elle été aussi favorable aux intérets de la bourgeoisie ni aussi aimée de cette classe que la république, si elle avait seulement dans la situation économique actuelle de l’Europe, la puissance de se maintenir contre les aspirations socialistes, de plus en plus ménaçantes, des masses ouvrières. Ce dont le bourgeois doute ce n’est donc pas de la bonté de cette république, qui est toute en sa faveur, c’est <[ill.]> de sa puissance comme Etat, ou de sa capacité de se maintenir et de le protéger contre les révoltes du prolétariat. Il n’y a pas de bourgeois qui ne Vous dise: “La république est une belle chose, malheureusement elle est impossible; elle ne peut durer, parcequ’elle ne trouvera jamais en elle-même la puissance nécessaire pour se constituer en Etat sérieux, respectable, <capable de contenir> capable de se faire respecter [intercalé: et de nous faire respecter] par les masses.” Adorant la république d’un amour platonique, mais doutant de sa possibilité, <de sa forme, durée, de sa force> ou au moins de sa durée, le bourgeois tend par conséquent à se remettre toujours sous la protection d’une dictature militaire <qui le froisse, qui l’humilie et qui> qu’il déteste, <parcequ’elle> qui le froisse, l’humilie et qui finit toujours par le ruiner tôt ou tard, mais qui lui offre au moins toutes les conditions de la force, de la tranquillité [intercalé: dans les rues] et de l’ordre publique.

<Cette tendance [intercalé: fatale] de l’immense majorité de la bourgeoisie> Cette prédilection fatale de l’immense majorité de la bourgeoisie pour le régime du sabre<,> fait le desespoir des républicains bourgeois. Aussi ont-ils fait et font précisement aujourd’hui des efforts “surhumains” pour lui faire aimer la république, pour lui prouver<,> que, loin <d’être contraire aux><défavorable pour les intérets bourgeois,><de la bourgeoisie> de nuire aux intérets de la bourgeoisie, elle leur <est> sera au contraire tout à-fait favorable, ce qui revient à dire <que la république est tout> qu’elle sera toujours opposée aux intérets du prolétariat, et qu’elle aura toute la force nécessaire <d’im> pour imposer au peuple le respect des lois# |37 qui garantissent la [intercalé: tranquille] domination économique et politique des bourgeois.

Telle est aujourd’hui la préoccupation principale de tous les membres du Gouvernement de la Défense Nationale, aussi bien que de tous les prefets, sous-préfets, avocats de la République et Commissaires généraux qu’ils ont délégués dans les départements. Ce n’est pas autant de défendre la France contre l’invasion des Prussiens, que de prouver aux bourgeois, qu’eux, <les> [intercalé: républicains et] détenteurs actuels du pouvoir de l’Etat, ont toute la bonne volonté et toute la <force> puissance voulues pour contenir les révoltes du prolétariat. Mettez-Vous à ce point de vue, et Vous comprendrez tous les actes, autrement incompréhensibles, de ces singuliers défenseurs et sauveurs de la France.

Animés de cet esprit et poursuivant ce bût, ils sont forcément poussés vers la réaction. Comment pourraient-ils servir <sous> et provoquer la révolution, alors même que la révolution serait, comme elle l’est évidemment aujourd’hui, l’unique moyen de salut <pour> qui reste à la France? Ces gens qui portent la mort officielle et la paralysie de toute action populaire en eux mêmes, comment porteraient <le>-ils le mouvement et la vie dans les campagnes? Que pourraient-ils dire aux paysans pour les soulever contre <les [ill.]> l’invasion des Prussiens, en présence de ces curés, de ces juges de paix, de ces maires et de ces gardes-champètres bonapartistes, que leur amour démesuré de l’ordre public<,> leur commande de respecter, et qui font et qui continueront de faire, eux, du matin jusqu’au soir, et armés d’une <puissance d’> influence et d’une puissance d’action bien autrement efficaces que la leur<,> dans les campagnes, une propagande toute contraire? S’efforceront-ils d’émouvoir les paysans par des phrases, lorsque tous les faits seront opposés à ces phrases?

Sachez le bien, le paysan a en haine tous les gouvernements.# |38 Il les supporte<, il le> par prudence; il leur paye régulièrement les impots et souffre qu’ils lui prennent ses fils pour [en faire] des soldats, parcequ’il ne voit pas comment il pourrait faire autrement, et il ne prête la main à aucun changement, parce qu’il se dit que tous les gouvernements se valent et que le gouvernement nouveau, quelque nom qu’il se donne, ne sera pas meilleur que l’ancien, et parcequ’il veut éviter les risques et les frais d’un changement inutile. De tous les régimes d’ailleurs, le gouvernement républicain lui est le plus odieux, parcequ’il lui rappelle les centimes additionnelles de 1848 d’abord, et qu’ensuite on s’est occupé pendant vingt ans de suite à le noircir <à ses yeux> dans son opinion. C’est sa bète noire, parcequ’il représente à ses yeux le régime de la violence saccadée, sans aucun avantage, mais au contraire avec la ruine matérielle. La république pour lui, c’est le règne de ce qu’il déteste <par le> plus que toute autre chose, la dictature des avocats et des bourgeois de ville, et dictature pour dictature, il a le mauvais gout de préférer celle du sabre.

Comment espérer alors que des représentants officiels de la république pourront le convertir à la république? Lorsqu’il se sentira le plus fort, il se moquera d’eux et les chassera de son village; et lorsqu’il sera le plus faible, il se renfermera dans son mutisme et dans son inertie. Envoyer des républicains bourgeois, des avocats ou des rédacteurs de journeaux dans les campagnes, pour y faire la propagande en faveur de la république, ce serait donc donner le <grâce> coup de grâce à la république.

Mais alors que faire? Il n’y a qu’un seul moyen, c’est de révolutionner les campagnes aussi bien que les villes. Et qui peut le faire? La seule classe qui porte aujourd’hui réellement, franchement, la révolution en son sein: La classe des travailleurs# |39 des villes.

Mais comment les travailleurs s’y prendront-ils pour révolutionner les campagnes? Enverront-ils dans chaque village des ouvriers isolés comme apôtres de la république? Mais où prendront-ils l’argent nécessaire pour couvrir les frais de cette propagande? Il est vrai, que M.M. les prefets, les sous-préfets et Commissaires généraux pourraient les envoyer aux frais de l’Etat. Mais alors ils ne seraient plus les délégués du monde ouvrier, mais ceux de l’Etat, ce qui changerait singulièrement leur caractère, <et le role> leur rôle, et la nature même de leur propagande, qui deviendrait par lâ-même une propagande non révolutionnaire, mais <toute re> forcément réactionnaire; car la première chose qu’ils seraient forcés de faire, ce serait d’inspirer [intercalé: aux paysans] la confiance dans toutes les autorités nouvellement établies ou conservées par la république, donc aussi la confiance dans ces autorités bonapartistes dont l’action malfaisante continue de pèser encore sur les campagnes. D’ailleurs il est évident que M.M. les sous préfets, les préfets et les Commissaires généraux, conformément à cette loi naturelle qui fait préférer à chacun ce qui <lui est naturelle et non ce qui lui> concorde avec lui et non ce qui lui est contraire, choisiraient, pour remplir ce rôle de propagateurs de la république, les ouvriers les moins révolutionnaires, les plus dociles ou les plus complaisants. Ce serait encore la réaction sous la forme ouvrière; et nous l’avons dit, la révolution seule peut révolutionner les campagnes.

Enfin, il faut ajouter que la propagande individuelle, fut-elle même exercée par les hommes les plus révolutionnaires du monde, ne saurait avoir une très grande influence sur les paysans. La rétorique pour eux n’a point de charme, et les paroles lorsqu’elles ne sont pas la manifestation de la force et ne sont pas immédiatement# |40 accompagnées par des faits, ne sont pour eux que des paroles. L’ouvrier qui viendrait seul tenir des discours dans un village courrait bien le risque d’être <baffou> bafoué et chassé comme un bourgeois.

Que faut-il donc faire?

Il faut envoyer dans les campagnes, comme propagateurs de la révolution, des <c>Corps francs.

Règle générale: Qui veut propager la révolution doit être franchement révolutionnaire lui-même. Pour soulever les hommes, il faut avoir le diable au corps; autrement on ne fait que des discours qui avortent, on ne produit <que des paroles stériles> qu’un bruit stérile, non des actes. Donc, avant tout, les corps francs propagateurs, doivent être, eux mêmes, révolutionnairement inspirés et organisés. Ils doivent porter la révolution en leur sein, pour [intercalé: pouvoir] la provoquer et la susciter autour d’eux. Ensuite, ils doivent se tracer un système, une ligne de conduite conforme au bût qu’ils se proposent.

Quel est ce but? <C’est non> Ce n’est pas d’imposer la révolution, aux campagnes mais de l’y provoquer et de l’y susciter. <dans les campagnes.> Une révolution imposée, soit par des décrets officiels, soit à main armée, n’est plus la révolution, mais le contraire de la révolution, car elle provoque nécessairement la réaction. En même temps, les corps francs doivent se présenter comme une force respectable et capable de se faire respecter aux campagnes, [intercalé: non] sans doute <non> pour les violenter; mais pour leur ôter l’envie d’en rire et de les maltraiter, avant même de les avoir écoutés, ce qui pourrait bien arriver à des propagateurs individuels et non accompagnés d’une force respectable. Les paysans sont quelque peu grossiers, et les natures grossières se laissent facilement entraîner par le prestige et par les manifestations de la force, sauf à se révolter contre elle<, sans que cette dernière leur impose> plus tard,# |41 si cette force leur impose des conditions trop contraires à leurs instincts et à leurs intérets.

Voila ce dont les corps francs doivent bien se garder. Ils ne doivent rien imposer et tout susciter. Ce qu’ils peuvent et ce qu’ils doivent naturellement faire, c’est d’écarter dès l’abord, tout ce qui <serait de nature> pourrait entraver le succès de la propagande. Ainsi ils doivent commencer par casser, sans coup férir, toute l’administration communale, nécessairement infectée de Bonapartisme, <au moi> sinon de légitimisme ou d’orléanisme; attaquer, expulser et au besoin arrêter M.M. les fonctionnaires communaux, aussi bien que tous les gros propriétaires réactionnaires, et Mr le Curé avec eux, pour aucune autre cause, que leur connivence secrète avec les Prussiens. La municipalité légale doit être remplacée par un Comité révolutionnaire, formé d’un petit nombre de paysans les plus énergiques et les plus sincèrement convertis à la révolution.

Mais avant de constituer ce Comité, il faut avoir produit une conversion réelle dans les dispositions sinon de tous les paysans, au moins de la grande majorité. Il faut que cette majorité se passionne pour la révolution. Comment produire ce miracle? Par l’intéret. Le paysan français est cupide, dit-on; eh bien, il faut que sa cupidité elle-même s’intéresse à la révolution. Il faut lui offrir, et lui donner immédiatement de grands avantages matériels.

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Qu’on ne se récrie pas contre l’immoralité <d’un pareil système.> d’un pareil système. Par le temps qui court et en présence des exemples que nous donnent tous <les vertueux souverains qui> les gracieux potentats qui tiennent en leurs mains les destinées de l’Europe, leurs gouvernements, leurs généraux, leurs ministres, leurs <grands et petites> hauts et bas# |42 fonctionnaires, et toutes les classes privilégiées: clergé, noblesse, bourgeoisie, on aurait vraiment mauvaise grâce de se révolter contre lui. Ce serait de l’hypocrisie en pure perte. <L’intéret> Les intérets aujourd’hui gouvernent tout, expliquent tout. Et puisque les intérets matériels, <de la bourgeois> et la cupidité des bourgeois perdent aujourd’hui la France, pourquoi les intérets et la cupidité des paysans ne la sauveraient-ils pas? D’autant plus qu’ils l’ont déjà sauvée<s> une fois, et notamment en 1792.

Ecoutez, ce que dit à ce sujet le grand historien de la France, <Micelet> Michelet, que certes personne n’accusera d’être un matérialiste immoral:(1) [[(1) Histoire de la Révolution Française par Michelet

Tome [tro]isieme -]]

“Il n’y eut jamais un labour d’Octobre, comme celui de 91, celui où le laboureur, sérieusement averti par Varennes et par Pilnitz, songea pour la première fois, roula en esprit ses périls, et toutes les conquêtes de la Révolution qu’on voulait lui arracher. Son travail, animé d’une indignation guerrière, était déjà pour lui une campagne en esprit. Il labourait en soldat, imprimait à la charrue le pas militaire, et, touchant ses bêtes d’un plus sévère aiguillon, criait à l’une: `Hu! la Prusse!” à l’autre: `Va donc Autriche”. Le boeuf marchait comme un cheval, le soc allait âpre et rapide, le noir sillon fumait, plein de <souf> souffle et plein de vie.

“C’est que cet homme ne supportait pas patiemment de se voir ainsi troublé dans sa possession récente, dans ce premier moment où la dignité humaine s’était réveillée en lui. Libre et foulant un champ libre, s’il frappait du pied, il sentait sous lui une terre sans droit ni dîme, qui déjà était à lui ou serait à lui demain…. Plus de seigneurs!# |43 <[ill.]> Tous seigneurs! Tous rois, chacun sur sa terre, le vieux dicton réalisé: `Pauvre homme, en sa maison, Roi est.”

“En sa maison, et dehors. Est-ce que la France entière n’est pas sa maison maintenant?

Et plus loin, en parlant de l’effet produit sur les paysans par l’invasion de Brunswick:

“Brunswick, entré dans Verdun, s’y trouva si commodément qu’il y resta une semaine. Là déjà, les émigrés qui entourèrent le roi de Prusse commencèrent à lui rappeler les promesses qu’il avait faites. Ce prince avait dit, au départ, ces étranges paroles (Hardenberg les entendit): “Qu’il ne se mélerait pas du Gouvernement de la France, que seulement il rendrait au Roi l’autorité absolue. Rendre au Roi la Royauté, les prêtres aux églises, les propriétés aux propriétaires, c’était toute son ambition. Et pour tous ces bienfaits, que demandait-il à la France? Nulle cession de territoire, rien que les frais d’une guerre entreprise pour la sauver.

“Ce petit môt rendre les propriétés contenait beaucoup. Le grand propriétaire était le clergé, il s’agissait de lui restituer un bien de quatre milliards, d’annuler les ventes qui s’en étaient faites pour un milliard dès Janvier <1792> 92, et qui depuis, en neuf mois, s’étaient énormement accrues. Que devenait une infinité de contrats dont cette opération avait été l’occasion directe ou indirecte? Ce n’étaient pas seulement les acquereurs qui étaient lésés, mais ceux qui leur prétaient de l’argent, # |44 mais les sous-acquéreurs auxquels ils avaient <prêté de l’argent> vendu, une foule d’autres personnes… Un grand peuple, et véritablement attaché à la Révolution par un intérêt respectable. Ces propriétés détournées depuis plusieurs siecles du but des pieux fondateurs, la Révolution les avait rappelées à leur destination véritable, la vie et l’entretien du pauvre. Elles avaient passé de la main morte à la vivante, des paresseux aux travailleurs, des abbés libertins, des chanoines ventrus, des éveques fastueux, à l’honnète laboureur. Une France nouvelle s’était faite dans ce court espace de temps. Et ces ignorants (les émigrés) qui <émigre> amenaient l’étranger ne s’en doutaient pas.”

………………………………………………………

“A ces mots significatifs de restauration des prêtres, de restitution, etc., le paysan dressa l’oreille et comprit que c’était toute la Contre révolution qui entrait en France, qu’une mutation immense et des choses et des personnes allait arriver. – Tous n’avaient pas de fusils, mais ceux qui en eurent en prirent; Qui avait une fourche prit la fourche; et qui une faux, une faux. – Un phénomène eut lieu sur la terre de France. Elle parut changée tout [en marge: à coup au passage de l’étranger. Elle devint un désert. Les grains disparurent, et comme si un tourbillon les eut emportés, ils s’en allèrent à l’ouest. Il ne resta sur la route qu’une chose pour l’ennemi; les raisins verts, la maladie et la mort.” –

Et encore plus loin Michelet trace ce tableau du soulèvement des paysans de la France:

“La population courait au combat d’un tel élan que l’autorité commençait à s’en effrayer et la retenait en arrière. <(Hélas! n’est ce pas le contraire de ce qui se passe maintenant)> Des masses]

<<“La population courait au combat d’un tel élan que l’autorité commençait à s’en effrayer et la retenait en arrière. (Helas! n’est ce pas tout# |45 le contraire aujourd’hui!) Des masses>> confuses, à <peup> peu près sans armes, se précipitaient vers un même point; on ne savait comment les loger, ni les nourrir. Dans l’Est, spécialement en Lorraine, les colines, tous les postes dominants, étaient devenus des camps grossièrement fortifiés d’arbres abbattus, à la manière de nos vieux camps du temps de César. Vercingétorix se serait cru, à cette vue, en pleine Gaule. Les Allemands avaient fort à songer, quand ils dépassaient, laissaient derrière eux<,> ces camps populaires. Quel serait pour eux le retour? Qu’aurait été une déroute à travers ces masses hostiles, qui de toutes parts, comme les eaux, dans une grande fonte de neige, seraient descendues sur eux?…. Ils devaient s’en appercevoir: ce n’était pas <à une armée> à une armée qu’ils avaient à faire, mais bien à la France.”

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Hélas! n’est-ce pas tout le contraire de ce que nous voyons aujourd’hui. Mais pourquoi cette même France qui en 1792 s’était levée tout entière pour répousser l’invasion étrangère, pourquoi ne se lève-t-elle pas aujourd’hui qu’elle est ménacée par un danger bien plus terrible <qu’en 1792> que celui de 1792. Ah! c’est qu’en 1792 elle a été <[ill.]> électrisée par la Révolution, et qu’aujourd’hui elle est paralysée par la Réaction, <par son Gouvernement de la Dé> protégée et représentée par son Gouvernement de la <Défense Nationale.> soi-disante Défense Nationale.

Pourquoi les paysans s’étaient ils soulevés en masse contre les Prussiens en 1792, et pourquoi# |46 restent-ils non seulement inertes, mais plutôt favorables à ces mêmes Prussiens <contre la><qu’à> contre cette même République, aujourd’hui? Ah! c’est que, pour eux, ce n’est plus la même République. La République fondée par la Convention Nationale, le 21 Septembre 1792, était une République éminemment populaire et révolutionnaire. Elle avait offert au peuple un intéret immense, ou comme dit Michelet, `respectable”. Par la confiscation en masse des biens de l’Eglise d’abord et plus tard de la noblesse émigrée ou révoltée, ou soupçonnée et décapitée, elle lui avait donné la terre, et pour défendre la restitution de cette terre à ses anciens propriétaires impossible, le peuple s’était levé en masse. Tandis que la République actuelle, nullement populaire, mais au contraire pleine d’hostilité et de défiance contre le peuple, République d’avocats, <et> d’impertinents doctrinaires et bourgeoise s’il en fut, ne lui offre rien que des phrases, un surcroit d’impots et des risques, sans la moindre compensation matérielle. <Le>

Le paysan lui aussi ne croit pas en cette république, mais <ils n’y croi> par une autre raison que les bourgeois. Il n’y croit pas, précisément parcequ’il la trouve trop bourgeoise, trop favorable aux intérets de la bourgeoisie, et il <déteste> nourrit au fond de son coeur <les bourgeois> contre les bourgeois une haine sournoise, qui pour se manifester sous une forme différente, n’est pas moins intense que la haine des ouvriers des villes contre cette classe [intercalé: devenue] aujourd’hui si peu respectable.

Les paysans, l’immense majorité des paysans au moins, ne l’oublions jamais, <vit du travail de ses bras.> quoique devenus propriétaires en France, n’en vivent pas moins du travail de leurs bras. C’est là ce qui <le> les sépare foncièrement de la classe bourgeoise dont la plus grande majorité vit de l’exploitation lucrative du travail des masses populaires; et ce qui l’unit, d’un autre coté, aux travailleurs des villes, malgré la différence de leurs positions, toute au désavantage# |47 de ces derniers, et la différence d’idées, les mésentendus <de principes> dans les principes qui en résultent malheureusement trop souvent.

Ce qui <le paysan redoute surtout de la part des> éloigne surtout les paysans des ouvriers des villes, c’est une certaine aristocratie d’intelligence, d’ailleurs très mal fondée, que les ouvriers ont le tort d’afficher souvent devant eux. Les ouvriers sont sans contredit plus lettrés, leur intelligence, leur savoir, leurs idées sont plus développés. Au nom de cette petite supériorité scientifique, il leur arrive quelquefois de traiter les paysans d’en haut, de leur marquer leur dédain. <Comme je l’ai déjà> Et, comme je l’ai déjà observé dans un autre écrit,(1)[[(1) Lettres à un Français sur la crise actuelle. Septembre.]] les ouvriers ont grand tort; car à ce même titre, et avec beaucoup plus de <droit> raison apparente, les bourgeois qui sont beaucoup plus savants et beaucoup plus développés que les ouvriers, auraient encore <pl> plus le droit de mépriser ces derniers. <Et Dieu sait> Et les bourgeois, comme on sait, ne manquent pas de s’en prévaloir. –

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<Qu’on me permette> Permettez moi, cher ami, de répéter ici quelques <mots> pages de l’écrit que je viens de citer:

“Les paysans, ai-je dit dans cette brochure, considèrent les ouvriers des villes comme des partageux, et craignent que les socialistes ne viennent confisquer leur terre qu’ils aiment audessus de toute chose. – Que doivent donc faire les ouvriers pour vaincre cette défiance et cette animosité des paysans contre eux? D’abord cesser de leur témoigner <leur> leur mépris, cesser de les mépriser. Cela est nécessaire pour le salut de la Révolution, car la haine des paysans constitue un immense danger. S’il n’y avait pas cette défiance et cette haine, la révolution aurait été faite depuis longtemps, car l’animosité qui existe malheureusement dans les campagnes contre les villes constitue non seulement en France, mais dans tous les pays, la base et la force principale# |48 de la réaction. Donc dans l’intéret de la révolution qui doit les émanciper, les ouvriers doivent cesser au plus vite de témoigner ce mépris aux paysans. Ils le doivent par justice, car vraiment ils n’ont aucune raison pour les mépriser et pour les détester. Les paysans ne sont pas des fainéants, ce sont de rudes travailleurs comme eux-mêmes, seulement ils travaillent dans des conditions différentes. Voila tout. En présence du bourgeois exploiteur, l’ouvrier doit se sentir le frère du paysan.

“Les paysans marcheront avec les ouvriers des villes pour le salut de la patrie aussitôt qu’ils seront convaincus que les ouvriers des villes ne prétendent pas leur imposer leur volonté, ni un ordre politique et social quelconque inventé par les villes pour la plus grande félicité des campagnes; aussitôt qu’ils auront acquis l’assurance que les ouvriers n’ont aucunement l’intention de leur prendre leur terre.

“Eh bien, il est de toute nécessité aujourd’hui que les ouvriers renoncent réellement à cette prétention et à cette intention, et qu’ils y renoncent de manière à ce que les paysans le sachent et en demeurent réellement convaincus. Les ouvriers doivent y renoncer, car alors même que des prétentions pareilles seraient réalisables, elles seraient souverainement injustes et réactionnaires; et maintenant que leur réalisation est devenue absolument impossible, elles ne constitueraient qu’une criminelle folie.

“De quel droit les ouvriers imposeraient-ils aux paysans une forme de gouvernement ou d’organisation quelconque? Du droit de la révolution, dit-on. Mais la révolution n’est plus révolution, lorsqu’au lieu de provoquer la liberté dans les masses, elle suscite la réaction dans leur sein. Le moyen et la condition, sinon le bût principal # |49 de la révolution, c’est l’anéantissement du principe de l’autorité dans toutes ses manifestations possibles, c’est l’abolition complète de l’Etat politique et juridique, parceque l’Etat, frère cadet de l’Eglise, comme l’a fort bien démontré Proudhon, est la consécration historique de tous les despotismes, de tous les privilèges, la raison politique de tous les asservissements économiques et sociaux, l’essence même et le centre de toute réaction. Lorsqu’au nom de la Révolution, on veut faire de l’Etat, ne fut ce que de l’Etat provisoire, on fait de la réaction et on travaille pour le despotisme, non pour <l’égalité> la liberté; pour l’institution du privilège contre l’égalité.

“C’est clair comme le jour. Mais les ouvriers socialistes de la France, élevés dans les traditions politiques des jacobins, n’ont jamais voulu le comprendre. Maintenant ils seront forcés de le comprendre par bonheur pour la révolution et pour eux-mêmes. D’où leur est venue cette prétention aussi ridicule qu’arrogante, aussi injuste que funeste d’imposer leur idéal politique et social à dix millions de paysans qui n’en veulent pas? C’est évidemment encore un héritage bourgeois, un legs politique du révolutionarisme bourgeois. Quel est le fondement, l’explication, la théorie de cette prétention? C’est la supériorité prétendue ou réelle de <l’instruction> l’intelligence, de l’instruction, en un môt de la civilisation ouvrière, sur la civilisation des campagnes. Mais savez-Vous qu’avec un tel principe on peut légitimer toutes les conquètes, consacrer toutes les oppressions? Les bourgeois n’en ont jamais eu d’autre pour prouver leur mission de gouverner, ou ce qui veut dire la même chose, d’exploiter le monde ouvrier. De nation à nation, aussi bien que d’une classe à une autre, ce principe fatal, et qui n’est autre que celui de l’autorité, explique et pose comme un droit tous les envahissements et toutes les conquètes. Les Allemands ne s’en sont-ils pas toujours servis pour exécuter tous leurs attentats # |50 contre la liberté et contre l’indépendance des peuples slaves et pour en légitimer la germanisation violente et forcée? C’est, disent-ils, la conquète de la civilisation sur la barbarie. Prenez garde; les Allemands commencent à s’appercevoir aussi que la civilisation germanique, protestante, est bien supérieure à la civilisation catholique représentée, [intercalé: en général,] par les peuples de race latine, et à la civilisation française en particulier. Prenez garde qu’ils ne s’imaginent bientôt qu’ils ont la mission de Vous civiliser et de Vous rendre heureux, comme, Vous Vous imaginez, Vous, avoir la mission de civiliser et d’émanciper Vos compatriotes, Vos frères, les paysans de la France. Pour moi l’une et l’autre prétention sont également odieuses, et je Vous déclare que, tant dans les rapports internationaux que dans les rapports d’une classe à une autre, je serai toujours du côté de ceux qu’on voudra civiliser par ce procédé. – Je me révolterai <contre> avec eux contre tous ces civilisateurs arrogants, qu’ils s’appellent les ouvriers ou les Allemands, et en me révoltant contre eux, je servirai la révolution contre la réaction.

“Mais s’il en est ainsi, dira-t-on, faut-il abandonner les paysans ignorants et superstitieux à toutes les influences et à toutes les intrigues de la réaction? Point du tout. Il faut écraser la réaction dans les campagnes aussi bien que dans les villes; mais il faut pour cela l’atteindre dans les faits, et ne pas lui faire la guerre à coups de décrets. Je l’ai déjà dit, on n’extirpe rien avec des décrets. Au contraire les décrets et tous les actes de l’autorité consolident ce qu’ils veulent détruire.

“Au lieu de vouloir prendre aux paysans les terres qu’ils possèdent aujourd’hui, laissez les suivre leur instinct naturel, et savez-Vous ce qui arrivera alors?# |51 Le paysan veut avoir à lui toute la terre; il regarde le grand seigneur et le riche bourgeois dont les vastes domaines, cultivés par des bras salariés, amoindrissent son champ, comme des étrangers et des usurpateurs. La révolution de 1789 a donné aux paysans les terres de l’Eglise; il voudra profiter d’une autre révolution pour gagner celles de la <bourg> noblesse et de la bourgeoisie.

“Mais si cela arrivait, si les paysans mettaient la main sur toute la portion du sol qui ne leur appartient pas encore, n’aurait-on pas laissé renforcer par-là d’une manière facheuse le principe de la propriété individuelle, et les paysans ne se trouveraient-ils pas plus que jamais hostiles aux ouvriers socialistes des villes?

“Pas du tout, car, <la co> une fois l’Etat aboli, la consécration juridique et politique, la garantie de la propriété par l’Etat, leur manquera. La propriété ne sera plus un droit, elle sera réduite à l’état d’un simple fait.

“Alors ce sera la guerre civile, direz Vous. La propriété individuelle n’étant plus garantie par aucune autorité supérieure, politique, administrative, judiciaire et policière, et n’étant plus défendue que par la seule énergie du propriétaire, chacun voudra s’emparer du bien d’autrui, les plus forts pilleront les plus faibles.

“Il est certain que, <dès> dès l’abord, les choses ne se passeront pas d’une manière absolument pacifique: il y’aura des luttes, l’ordre public, cette arche sainte des bourgeois, sera troublé, et les premiers faits qui résulteront d’un état de choses pareil<s> pourront constituer ce qu’on est convenu d’appeler une guerre civile. Mais aimez-Vous mieux livrer la France aux Prussiens?…#

|52 “D’ailleurs ne craignez pas que les paysans s’entredévorent s’ils voulaient même essayer de le faire dans le commencement, ils <ne pourr<ont>aient tarder><de s’appercevoir> ne <pourraient pas> tarderaient pas à se convaincre de l’impossibilité matérielle <d’> de persister dans cette voie, et alors on peut être certain qu’ils tacheront de s’entendre, de transiger et de s’organiser entre eux. Le besoin de manger et de nourrir leurs familles, et par conséquent la nécessité de continuer les traveaux de campagne, la nécessité de garantir leurs maisons, leurs familles et leur propre vie contre des attaques imprévues, tout cela les forcera indubitablement à entrer bientôt dans la voie des arrangements mutuels.

“Et ne croyez pas non plus que dans ces arrangements, amenés en dehors de toute tutelle officielle, par la seule force des choses, les plus forts, les plus riches<,> exercent une influence prédominante. La richesse des riches, n’étant plus garantie par les institutions juridiques, cessera d’être une puissance. Les riches ne sont si influents aujourd’hui, que parceque, courtisés par les fonctionnaires de l’Etat, ils sont spécialement protégés par l’Etat. Cet appui venant à leur manquer, leur puissance disparaitra du même coup. Quant aux plus madrés, aux plus forts, ils seront annulés par la puissance collective de la masse des petits et des très petits paysans ainsi que des proletaires des campagnes, masse aujourd’hui, réduite à la souffrance muette, mais que le mouvement révolutionnaire armera d’une irrésistible puissance.

“Je ne prétend pas, notez le bien, que les campagnes qui se réorganis<ent ainsi>eront ainsi, de bas en haut, créeront du premier coup une organisation idéale, conforme dans tous les points à celle que nous révons. Ce dont je suis convaincu, c’est que ce sera une organisation vivante, et comme telle supérieure mille fois à ce qui existe maintenant; Dailleurs, cette organisation nouvelle,# |53 restant toujours ouverte à la propagande des villes, et ne <pouvant, d’un autre côté, être fixée jamais><devenant plus> pouvant plus être fixée et pour ainsi dire pétrifiée par <l’action de l’ét> la sanction juridique de l’Etat, progressera librement, se développant et se perfectionnant d’une manière indéfinie, mais toujours vivante et libre, jamais décrétée ni légalisée, jusqu’à arriver enfin à un point aussi raisonnable qu’on peut l’espérer de nos jours.

“Comme la vie et l’action spontanées, suspendues pendant des siècles par l’action absorbante de l’Etat, seront rendues aux communes, il est naturel que chaque <comme> commune prendra pour point de départ de son développement nouveau, non l’état intellectuel et moral dans lequel la fiction officielle le suppose, mais l’état réel de sa civilisation; et comme le degré de civilisation réelle est très différent <dans> entre les communes de France, aussi bien qu’entre celles de l’Europe en général, il en résultera nécessairement une grande différence de développements; mais l’entente mutuelle, l’harmonie, l’équilibre établi d’un commun accord remplaceront l’unité artificielle et violente des Etats. Il y’aura une vie nouvelle et un monde nouveau…

“Vous me direz: Mais cette agitation révolutionnaire, cette lutte intérieure qui doit naître nécessairement de la destruction des institutions politiques et juridiques, ne paralyseront-elles pas la Défense Nationale, et au lieu de répousser les Prussiens, n’aura-t-on pas au contraire livré la France à l’invasion?

“Point du tout. L’histoire nous prouve que jamais les nations ne se montrèrent aussi puissantes au dehors, que lorsqu’elles se sentirent profondément agitées et troublées à l’intérieur, et qu’au contraire elles ne <furent> furent jamais aussi faibles que lorsqu’elles apparaissaient unies et tranquilles sous une autorité quelconque. Au fond rien de plus naturel: La lutte c’est <la vie, et la vie c’est la force,> la pensée active, c’est la vie,# |54 et cette pensée active et vivante, c’est la force. Pour Vous en convaincre, comparez entre elles quelques époques de Votre propre histoire. Mettez en regard la France sortie de la Fronde, <et> développée, aguerrie par les luttes de la Fronde, sous la jeunesse de Louis XIV, et la France de sa viellesse, la monarchie fortement établie, unifiée, pacifiée par le grand roi: la première toute resplendissante de victoires, la seconde marchant de défaite en défaite à la ruine. Comparez de même la France de 1792 avec la France d’aujourd’hui. Si jamais la France a été déchirée par la guerre civile, c’est bien en 1792 et 1793; le mouvement, la lutte, une lutte à vie et à mort se produisait sur tous les points de la république; et pourtant la France a repoussé victorieusement l’invasion de l’Europe presque tout entière coalisée contre elle. – En 1870, la France unie et pacifiée <par> de l’Empire est battue par les armées de l’Allemagne, et se montre démoralisée au point qu’on doit trembler pour son existence.”

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Ici se présente une question: La révolution de 1792 et de 1793 a <donné> pu donner aux paysans, non gratis mais à un prix très <minimes> bas, les biens nationaux, c’est à dire les terres de l’Eglise et de la noblesse émigrée, confisquées par l’Etat. Mais objecte-t-on, elle n’a plus rien <à donner.> à donner aujourd’hui. Oh! que si; l’Eglise, les ordres religieux des deux sexes: grâce à la connivence criminelle de la monarchie légitime et du Second Empire surtout, ne sont-ils pas redevenus fort riches. Il est vrai que la plus grande partie de leurs richesses a été fort prudemment mobilisée, en prévision de# |55 de révolutions possibles. L’Eglise qui, à côté de ses préoccupations célestes, n’a jamais négligé ses intérets matériels et s’est toujours distinguée par l’habile profondeur de ses spéculations économiques, a placé <une très forte partie de ces biens terrestres qu’elle conçoit conti> sans doute la majeure quantité de ses biens terrestres qu’elle continue d’accroitre chaque jour pour le plus grand bien des malheureux et des pauvres, dans toutes sortes d’entreprises commerciales, industrielles et banquaires tant privées que publiques et dans les rentes de tous les pays; de sorte qu’il faudrait rien moins qu’une banqueroute universelle, <cette> qui serait la conséquence inévitable d’une révolution sociale universelle, pour la priver de cette richesse, qui <est,> constitue aujourd’hui<,> le principal instrument de sa puissance, hélas! [intercalé: encore] par trop formidable <encore.>. Mais il n’en reste pas moins vrai, qu’elle possède aujourd’hui, surtout dans le Midi de la France, d’immenses propriétés en terres et en bâtiments, <aussi bien qu’en [ill.] et ustensiles des> aussi bien qu’en ornements et ustensiles du culte, de véritables trésors en argent, en or et en pierres précieuses. – Eh bien! Tout <cela> cela peut et doit être confisqué non au profit de l’Etat, mais par les communes.

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Il y’a ensuite les biens de ces milliers de propriétaires bonapartistes qui, pendant les vingt années du régime impérial, se sont <ostensiblement> distingués par leur zèle et qui ont été ostensiblement protégés par l’Empire. Confisquer ces biens <n’est pas> n’était pas seulement un droit, c’était <un devoir> et cela reste encore un devoir. Car le parti bonapartiste n’est point un parti ordinaire, historique, <formé par les développements><sorti d’une manière organique et régulière des développements> sorti organiquement et d’une manière régulière des développements successifs, religieux, politiques et économiques du pays, et fondé sur un principe national quelconque, vrai ou faux. C’est une bande de# |56 brigands, d’assassins, de voleurs qui, s’appuyant d’un coté sur la lacheté réactionnaire d’une bourgeoisie tremblante devant le spectre rouge et encore rouge elle même du sang des ouvriers de Paris qu’elle avait versé de ses mains, et de l’autre, sur la bénédiction des prêtres et sur l’ambition criminelle des officiers supérieurs de l’armée, s’était nuitamment emparée de la France: “Une douzaine de Robert Macaires de la vie élégante, rendus solidaires par le vice et par une détresse commune, ruinés, perdus de réputation et de dettes, pour se refaire une position et une fortune, n’ont pas réculé devant un des plus affreux attentats connus dans l’histoire. Voila en peu de mots toute la vérité sur le coup d’Etat de décembre. – Les brigands ont triomphé. Ils règnent depuis dix-huit ans sans partage sur le plus beau pays de l’Europe et que l’Europe considère avec beaucoup de raison comme le centre du monde civilisé. Ils ont créé une France officielle à leur image. Ils ont gardé à <peupres> peu près intacte l’apparence des institutions et des choses, mais ils en ont bouleversé le fond en le ravalant au niveau de leur moeurs et de leur propre esprit. Tous les anciens mots sont restés. On y parle comme toujours de liberté, de justice, de dignité, de droit, de civilisation et d’humanité, mais le sens de ces mots s’est complètement <transformé dans> transformé dans leur bouche, chaque parole signifiant en réalité tout le contraire de ce qu’elle semble vouloir exprimer: on dirait une société de bandits qui, par une ironie sanglante, ferait usage des plus honnètes expressions, pour discuter les desseins et les actes les plus perverses. N’est ce pas encore aujourd’hui le caractère de la France Impériale? – Y’a t’il quelquechose# |57 de plus dégoutant, de plus vil, par exemple, que le Sénat impérial, composé, aux termes de la Constitution, de toutes les illustrations <de l’Empire> du pays? N’est ce pas à la connaissance de tout le monde la maison des invalides de tous les complices du crime, de tous les décembristes repus? Sait-on quelque chose de plus deshonnoré que la justice de l’Empire, que tous ces trib<e>unaux et ces magistrats qui ne connaissent d’autre devoir que de soutenir dans toutes les occasions et quand même l’iniquité des créatures de l’Empire?”(1)[[(1) Les ours de Berne et l’ours de St Petersbourg – Complainte patriotique d’un Suisse humilié et desespéré” – Neufchâtel 1870.]]

Voila ce qu’au mois de Mars, alors que l’Empire était encore florissant, écrivait un de mes plus intimes amis. Ce qu’il disait des sénateurs et des juges était également applicable à toute la gente officielle et officieuse, aux fonctionnaires militaires et civils, communaux et départementaux, à tous les électeurs dévoués ainsi qu’à tous les députés bonapartistes. La bande de brigands, d’abord pas trop nombreuse, mais grossissant chaque année davantage, attirant dans son sein, par le lucre, tous les éléments <pervers> pervertis et pourris, puis les y retenant par la solidarité de l’infamie et du crime, avait fini par couvrir toute la France, l’enlaçant de ses anneaux, comme un immense reptile.

Voila ce qu’on appelle le parti Bonapartiste. S’il y’eut jamais un parti criminel et fatal à la France, ce fut celui-ci. Il n’a pas seulement violé sa liberté,# |58 dégradé son <honneur> caractère, corrompu sa conscience, <tué> avili son intelligence, deshonnoré son nom; il a détruit par un pillage effréné, [intercalé: exercé pendant dix-huit ans de suite] sa fortune et ses forces, <et l’a livrée infiniment déçue sans défense à> puis l’a livrée, desorganisée, désarmée, à la conquète des Prussiens. Aujourd’hui encore, alors qu’on aurait dû le croire déchiré de remords, mort de honte, anéanti sous le poids de son infamie, écrasé par le mépris universel, après quelques jours d’inaction apparente et de silence, il relève la tête, il ôse parler de nouveau, et il conspire <de nouveau> ouvertement contre la France, en faveur <de l’> de l’infame Bonaparte, désormais <devenu [ill.]> l’allié <des P> et le protégé des Prussiens.

Ce silence et cette inaction de courte durée <avait> avaient été causés non par <un sentiment de remo> le repentir, mais uniquement par la peur atroce que lui avait causée la première explosion de <la> l’indignation populaire. Dans [intercalé: les premiers jours de Septembre, les] Bonapartistes avaient cru à une révolution, et sachant fort bien qu’il n’y a point de <châtim> punition qu’ils n’eussent <mérités ils se cachèrent> méritée, ils s’enfuirent et se cachèrent comme des laches, tremblants devant la juste colère du peuple. Ils savaient que la révolution, elle, n’aime pas les phrases, et qu’une fois qu’elle se réveille et agit, elle n’y va jamais de main morte. Les Bonapartistes se crurent donc <ané> politiquement anéantis, et pendant les <quelques> premiers jours qui suivirent la proclammation de la République, ils ne songèrent qu’à mettre en lieu sûr leurs richesses accumulées par le vol et leurs chères personnes.

Ils furent agréablement surpris de voir qu’ils pouvaient <faire> effectuer l’un et l’autre sans la moindre difficulté et sans le moindre danger. Comme en Fevrier <1848,> et Mars 1848, les doctrinaires bourgeois et les avocats qui se trouvent aujourd’hui à la tête du nouveau Gouvernement provisoire de la République, au lieu de prendre des mésures de salut, firent des phrases. Ignorants de la pratique révolutionnaire et de la situation réelle de la France, tout aussi bien que leurs prédécesseurs – ayant comme eux la Révolution en horreur, M.M. Gambetta# |59 et Comp. voulurent étonner le monde par une générosité chevaleresque et qui fut non seulement intempestive, mais criminelle; qui constitua une vraie trahison contre la France, puisqu’elle rendit la confiance et les armes à son ennemi le plus dangereux, à la bande des Bonapartistes.

Animé par ce <désir, par ce> désir vaniteux, par cette phrase, le Gouvernement de la Défense Nationale prit donc toutes les mesures nécessaires et, cette fois, même<,> les plus énergiques, pour que M.M. les brigands, les pillards<,> et les voleurs bonapartistes puissent tranquillement quitter Paris et la France, emportant avec eux toute leur fortune mobilisable, et laissant sous sa protection toute spéciale leurs maisons et leurs terres qu’ils ne pouvaient emporter avec eux. Il poussa même sa sollicitude étonnante pour cette bande d’assassins de la France au point de risquer toute sa popularité <au point> en les protégeant contre la trop légitime indignation et défiance populaire. Notamment, dans plusieurs villes de provinces, le peuple qui n’entend rien à cette exhibition ridicule d’une générosité si mal placée et qui, lorsqu’il se lève pour agir, marche toujours droit à son bût, avait arrêté quelques hauts fonctionnaires <bonapartistes> de l’Empire qui s’étaient spécialement distingués par l’infamie et par la cruauté de leurs actes tant officiels que privés. A peine le Gouvernement de la Défense Nationale, et principalement Mr Gambetta comme gouvernant du département intérieur, en avait-il eu connaissance, que se prévalant de ce pouvoir dictatorial qu’il croit avoir reçu du peuple de Paris et dont, par une contradiction singulière, il ne croit devoir faire usage que contre le peuple des provinces, mais non dans ses rapports diplomatiques avec l’envahisseur étranger, il s’empressa d’ordonner de la manière la plus hautaine et la plus peremptoire de <les> remettre immédiatement tous ces coquins en <liberté> pleine liberté.

<Vous savez aussi bien que moi, cher ami,>

Vous Vous rappelez sans doute, cher ami, des# |60 scènes qui se sont passées dans la seconde moitié de Septembre, à Lyon, par suite de la mise en liberté de l’ancien préfet, du procureur général et des sergents de ville de l’Empire. Cette mesure, ordonnée directement par Mr Gambetta et exécutée avec zèle et bonheur par Mr Andrieux, procureur de la République, assisté par le conseil municipal, avait d’autant plus révolté le peuple de Lyon, qu’à cette heure même se trouvaient, dans les forts de cette ville, beaucoup de soldats emprisonnés, mis <au fe> aux fers, pour aucun autre crime que celui d’avoir manifesté hautement leur sympathie pour la République, et dont le peuple, depuis plusieurs jours, réclammait vainement la délivrance.

Je reviendrai sur cet incident qui fut la première manifestation de la scission qui devait nécessairement se produire [intercalé: entre le peuple de Lyon,] et les autorités républicaines<,> tant municipales, électives, que nommées par le Gouvernement de la Défense Nationale. Je me bornerai maintenant, cher ami, à Vous faire observer la contradiction plus qu’étrange qui existe entre l’indulgence extrème, excessive, <impard> je dirai plus, impardonnable de ce Gouvernement pour des gens qui ont ruiné, deshonnoré et trahi<r> le pays et qui continuent de le trahir encore aujourd’hui, et la sévérité draconnienne dont il use vis à vis des républicains; plus républicains et infiniment plus révolutionnaires que lui. On dirait que le pouvoir dictatorial lui a été donné non par la révolution, mais par la réaction pour sévir contre la révolution, et que ce n’est que pour continuer la mascarade de l’Empire qu’il se donne le nom de Gouvernement républicain.

On dirait qu’il n’a <renvo> délivré et renvoyé des prisons les <Bonapartistes> serviteurs les plus zélés et les plus compromis de Napoléon III que pour faire place aux républicains. Vous avez été témoin et en partie aussi la victime de l’empressement et de la brutalité qu’ils ont mis à les persécuter, à les pourchasser, à les arrèter et à les emprisonner. Ils ne se sont pas contentes de cette persécution# |61 officielle et légale, ils ont eu recours à la plus infame calomnie. Ils ont ôsé dire que ces hommes, qui au milieu du mensonge officiel qui, survivant à l’Empire, continue de ruiner les dernières espérances de la France, ont ôsé dire la vérité, toute la vérité au peuple, étaient des agents payés par les Prussiens. –

Ils délivrent les Prussiens [intercalé: de l’Intérieur] notoires, avérés, les Bonapartistes, car qui peut mettre en doute maintenant l’alliance ostensible de Bismark avec les partisans de Napoléon III? Ils font eux mêmes les affaires de l’invasion étrangère; <en paralysant partout le mouvement populaire, le soulèvement> au nom de je ne sais quelle légalité ridicule et d’une <action> direction gouvernementale qui n’existe que dans leurs phrases et sur le papier, ils paralysent partout le mouvement populaire, le soulèvement, l’armement et l’organisation spontanés des communes, qui dans les circonstances terribles où se trouve la France, peuvent seuls sauver la France; et par là même eux, les Défenseurs Nationaux, ils la livrent infailliblement aux Prussiens. Et non contents d’arrèter les hommes franchement révolutionnaires, pour le seul crime d’avoir ôsé dénoncer leur incapacité, leur impuissance et leur mauvaise foi, <ils se permettent> et d’avoir montré les seuls moyens de salut pour la France, ils se permettent encore de leur jeter à la face ce sale nom de Prussiens! Ah! que Proudhon avait raison lorsqu’il disait – permettez moi de Vous citer tout ce passage, il est trop beau et trop vrai, pour qu’on puisse [intercalé: en] retrancher un seul môt:

“Hélas! On n’est jamais trahi que par les siens. En 1848 comme en 1793, la Révolution eut pour enrayeurs ceux-là# |62-même qui la représentaient. Notre républicanisme n’est toujours, comme le vieux jacobinisme, qu’une humeur bourgeoise, sans principe et sans plan, qui veut et ne veut pas; qui toujours gronde, soupçonne et n’en est pas moins dupe; qui ne voit partout, hors de la coterie, que des factieux et des anarchistes; qui, furetant les archives de la police, ne sait y découvrir que les faiblesses, vraies ou supposées, des patriotes; qui interdit le culte de Châtel et fait chanter des messes par l’archevéque de Paris; qui, sur toutes les questions, esquive le môt propre, de peur de se compromettre, se reserve sur tout, ne décide jamais rien, se méfie des raisons claires et des positions nettes. N’est ce pas là, encore une fois, Robespierre, le parleur sans initiative, trouvant à Danton trop de virilité, blâmant les hardiesses généreuses dont il se sent incapable, s’abstenant au 10 Aout (comme Mr Gambetta et Comp. jusqu’au 4 Septembre), n’approuvant ni ne désapprouvant les massacres de Septembre (comme ces mêmes citoyens, la proclammation de la république par le peuple de Paris), votant la Constitution de 93 et son ajournement à la paix; flétrissant la fète de la Raison et faisant celle de l’Etre suprème; poursuivant Carrier et appuyant Fouquier-Tinville; donnant le baiser de paix à Camille Démoulins dans la matinée et le faisant arrêter dans la# |63 nuit; proposant l’abolition de la peine de mort et redigeant la loi du prairial; enchérissant tour-à-tour sur <Syes, sur> Sieyes, sur Mirabeau, sur Barnave, sur Pétion, sur Danton, sur Marat, sur Hébert, puis faisant guillotiner et proscrire, l’un après l’autre, Hébert, <Pétio> Danton, Pétion, Barnave, le premier comme anarchiste, le second comme indulgent, le troisième comme fédéraliste, le quatrième comme constitutionnel; n’ayant d’estime que pour la bourgeoisie gouvernementale et le clergé refractaire; jetant le discrédit sur la révolution, tantôt à propos du serment ecclesiastique, tantôt à l’occasion des assignats; n’épargnant que ceux à qui le silence ou le suicide assurent un refuge, et succombant enfin le jour où, resté presque seul avec les hommes du juste-milieu, il essaye d’enchaîner à son profit, et de connivence avec eux, la Révolution”(1)[[(1) Proudhon. Idée générale de la Révolution.]]

Ah! oui, ce qui distingue tous ces républicains bourgeois, vrais disciples de Robespierre, c’est leur amour de l’autorité de l’Etat quand même et la haine de la Révolution. Cette haine et cet amour, ils l’ont en commun avec les monarchistes de toutes les couleurs, voire même avec les Bonapartistes, et c’est cette identité de sentiments, cette connivence instinctive et secrète, qui les rendent précisément si indulgents et si singulièrement généreux pour les serviteurs les plus criminels de Napoléon III. Ils reconnaissent que parmi les hommes d’Etat de l’Empire il en est de bien criminels,# |64 et que tous ont fait à la France un mal énorme et à peine reparable. Mais après tout, c’étaient des hommes d’Etat; les commissaires de police, ces mouchards patentés et décorés, qui dénoncèrent constamment aux persécutions impériales tout ce qui restait d’honnète en France, les sergents de ville eux-mêmes, ces assommeurs privilégiés du public, n’étaient-ils pas après tout des serviteurs de l’Etat? Et entre hommes d’Etat on se doit des égards, car les républicains officiels et bourgeois, sont des hommes d’Etat avant tout, et ils en voudraient beaucoup à celui qui se permettrait d’en douter. Lisez tous leurs discours, ceux de Mr Gambetta surtout. Vous y trouverez dans chaque môt cette préoccupation constante de l’Etat, cette prétention ridicule et naïve de se poser en homme d’Etat.

Il ne faut jamais le perdre de vue, car cela explique tout; et leur indulgence pour les brigands de l’Empire, et leurs sévérités contre les républicains révolutionnaires. Monarchiste ou Républicain, un homme d’Etat ne peut faire autrement que d’avoir la Révolution et les Révolutionnaires en horreur; car la Révolution, c’est le renversement de l’Etat, les révolutionnaires sont les destructeurs de l’ordre bourgeois, de l’ordre publique.

Croyez-Vous que j’exagère? Je Vous le prouverai par des faits.

Ces mêmes républicains bourgeois qui en Fevrier et en Mars 1848 à la générosité du Gouvernement provisoire qui avait protégé la fuite de Louis Philippe et de tous les ministres et qui après avoir <aboli la mo> aboli la peine de mort<s> pour cause politique, avait pris la résolution magnanime de ne poursuivre aucun fonctionnaire publique pour des méfaits commis sous le régime précédent; ces mêmes républicains bourgeois,# |65 – y compris Mr Jules Favre sans doute, l’un des représentants les plus fanatiques comme on sait de la réaction bourgeoise en 1848 et dans la Constituante et dans l’Assemblée législative, et aujourd’hui membre du Gouvernement de la Défense Nationale et représentant de la France républicaine<,> à l’extérieur – Cés mêmes <bourgeois qu’ont-ils dit, dé> républicains bourgeois qu’ont-ils dit, décrété et fait en Juin? Ont-ils usé de la même mansuétude envers les masses ouvrières, poussées à l’insurrection par la faim?

Mr Louis Blanc, qui est un homme d’Etat aussi, [intercalé: mais un homme d’Etat socialiste,] Vous répondra:(1)[[(1) Histoire de la Révolution de 1848 par Louis Blanc Tome second]]

“15,000 citoyens furent arrêtés après les événements de Juin, et 4,348 frappés de la transportation sans jugement, par mesure de sureté générale. Pendant deux ans, ils demandèrent des juges: on leur envoya des commissions de clémence, et les mises en liberté furent aussi arbitraires que leurs arrestations. Croirait-on qu’un homme se soit trouvé qui ait ôsé prononcer devant une Assemblée, en plein dix-neuvième siècle, les paroles que voici: “Il serait impossible de mettre en jugement les transportés de Belle-Isle, contre beaucoup d’entre eux, il n’existe pas de preuves matérielles’. Et comme, selon l’affirmation de cet homme, qui était Baroche (- le Baroche de l’Empire, et en 1848 le complice de Jules Favre et de bien d’autres républicains avec lui, dans le crime commis en Juin contre les ouvriers) – il n’existait pas de preuves matérielles qui donnassent d’avance la certitude que le jugement aboutirait à une condamnation, on condamna 468 proscrits des pontons, sans les juger, à être transportés en Algérie. Parmi eux figurait Lagarde, ex-président des délégués du Luxembourg. Il écrivit de Brest, aux# |66 ouvriers de Paris, l’admirable et poignante lettre que voici:

“Frères, – Celui qui, par suite des événements de Fevrier 1848, fut appelé à l’insigne honneur de marcher à Votre tête; celui qui depuis dix-neuf mois, souffre en silence, loin de sa nombreuse famille, les tortures de la plus monstrueuse captivité; celui, enfin, qui vient d’être condamné, sans jugement, à dix années de traveaux forcés sur la terre étrangère, et cela, en vertu d’une loi rétroactive, d’une loi conçue, votée et promulguée sous l’inspiration de la haine et de la peur (par des républicains bourgeois); celui-là, dis-je, n’a pas voulu quitter le sol de la mère patrie, sans connaître les motifs sur lesquels un ministre audacieux a ôsé echaffauder la plus terrible des proscriptions.

“En conséquence, il s’est adressé au commandant du ponton la Guerrière, lequel lui a donné communication de ce qui suit, textuellement extrait des notes jointes à son dossier:

“Laguarde, délégué du Luxembourg, homme d’une probité incontestable, homme très-paisible, instruit, généralement aimé, et, par cela même, très-dangereux pour la propagande”

“Je ne livre que ce fait à l’appréciation de mes concitoyens, convaincu que leur conscience saura bien juger qui, des bourreaux ou de la victime, mérite le plus leur compassion”#

|67 “Quant à Vous, frères, permettez moi de Vous dire, je pars, mais je ne suis pas vaincu, sachez le bien! je pars, mais je ne Vous dis pas adieu.

Non, frères, je ne Vous dis pas adieu. Je crois au bon sens du Peuple; j’ai foi dans la sainteté de la cause à laquelle j’ai voué toutes mes facultés intellectuelles; j’ai foi en la République, parcequ’elle est impérissable comme le monde. C’est pourquoi je Vous dis au revoir, et surtout union et clémence!

Vive la République<s>!

En rade de Brest, Lagarde

Ponton la GuerrièreEx-président des délégués du Luxembourg.

─────────

Qu’y a t il de plus éloquent que ces faits! Et n’a-t-on pas eu mille fois raison de dire et de répéter que la réaction bourgeoise de Juin, cruelle, sanglante, horrible, cynique, éhontée, a été la vraie mère du Coup d’Etat de Décembre. <Les partisans> Le principe était le même, la cruauté impériale n’a été que l’imitation de la cruauté bourgeoise, n’ayant renchéri seulement que sur le nombre des victimes déportées et tuées. Quant aux tués ce n’est pas même encore certain, car le massacre de Juin, les exécutions sommaires exécutées par les gardes nationales bourgeoises sur les ouvriers désarmés, <et> sans aucun jugement préalable,, et pas le jour même mais le lendemain de la victoire, ont été horribles. Quant au nombre des déportés, la différence est notable. Les Républicains bourgeois avaient arrèté 15,000 <ouvriers> et transporté 4,348 ouvriers. Les brigands de Décembre# |68 ont arrèté à leur tour près de 26,000 citoyens et transporté apeuprès la moitié, 13,000 citoyens apeuprès. Evidemment de 1848 à 1853 il y’a eu progrès; mais seulement dans la quantité, non dans la qualité. Quant à la qualité, c’est à dire au principe, on doit reconnaître que les brigands de Napoléon III ont été beaucoup plus excusables que les républicains-bourgeois de 1848. Ils étaient des brigands, [intercalé: des sicaires d’un despote,] donc en assassinant <ils fa> des républicains dévoués ils faisaient leur métier; et on peut même dire qu’en déportant la moitié de leurs prisonniers, en ne les assassinant pas tous à la fois, ils avaient fait en quelque sorte acte de générosité; tandis que les Républicains bourgeois en déportant sans aucun jugement, et par mesure de sureté générale, 4,348 citoyens ont foulé au pied leur conscience, craché à la face de leur propre principe, et en préparant, en légitimant le Coup d’Etat de Décembre, ils ont assassiné la République.

Oui, je le dis ouvertement, à mes yeux et devant ma conscience, les Morny, les Baroche, les Persigny, les Fleury, les Pietri et tous leurs compagnons de la sanglante orgie impériale, sont beaucoup moins coupables que Mr Jules Favre, aujourd’hui membre du Gouvernement de la Défense Nationale, moins coupables que tous les autres Républicains bourgeois qui dans l’Assemblée Constituante et dans l’Assemblée législative, <qui> de 1848 à <185> Décembre 1851 ont vôté avec lui. N’est <ce pas le> serait ce pas [intercalé: aussi] le sentiment de cette culpabilité<,> et de cette solidarité criminelle avec les Bonapartistes qui les rend aujourd’hui si indulgents et si généreux pour ces derniers?

Il est un autre fait digne d’observation et de méditation. [START OF « THE CLASS WAR »] Excepté Proudhon et Mr Louis Blanc, <et un> # |69 presque tous les historiens de la Révolution de 1848 et du Coup d’Etat de Décembre, aussi bien que les plus grands écrivains du <Républicani> Radicalisme bourgeois, les Victor Hugo, les Quinet etc. ont beaucoup parlé du Crime et des criminels de Décembre, mais ils n’ont jamais daigné s’arrêter sur le Crime et sur les criminels de Juin? Et pourtant il est si évident que Décembre ne fut autre chose [intercalé: que la conséquence fatale] et la répétition en grand de Juin!

Pourquoi ce silence sur Juin? Est ce parceque les criminels de Juin étaient des républicains bourgeois, dont les écrivains ci-dessus nommés ont été moralement, <au moins> plus ou moins les complices? Complices de leur principe, et nécessairement alors les complices indirects de leur fait? Cette raison est probable. Mais il en est une autre encore, qui est certaine: Le Crime de Juin n’a frappé <lui> que des ouvriers, des socialistes révolutionnaires, par conséquent des étrangers à la classe et des ennemis naturels du principe que représentent tous ces écrivains honorables. Tandis que le Crime de Décembre a massacré et déporté des milliers de républicains bourgeois, leurs frères au point de vue social, leurs corréligionaires au point de vue politique. Et d’ailleurs ils en ont été, <tous plus ou> eux mêmes <plus> tous plus ou moins les victimes. De là leur extrème sensibilité pour Décembre et leur indifférence pour Juin.

Règle générale: Un bourgeois quelque républicain rouge qu’il soit, sera beaucoup plus vivement affecté, ému ou frappé par une mésaventure dont un autre bourgeois sera victime, ce bourgeois fut-il même un impérialiste enragé, que du malheur d’un ouvrier, d’un homme du peuple. Dans cette différence, il y’a sans doute une grande injustice, mais <c’est> cette injustice n’est <pas pré> point préméditée,# |70 elle est instinctive. Elle provient de ce que les conditions et les habitudes de la vie, qui exercent sur les hommes une influence toujours plus puissante<s> que <les> leurs idées et leurs convictions politiques – ces conditions et ces habitudes, cette manière spéciale d’exister, de se développer, de penser et d’agir, tous ces rapports sociaux si multiples et en même temps si régulièrement convergents au même bût<,> qui constituent la vie bourgeoise, le monde bourgeois,<.> établissent entre les hommes qui appartiennent à ce monde, quelque soit la différence de leurs opinions politiques, une solidarité infiniment plus réelle, plus profonde, plus puissante [intercalé: et surtout plus sincère,] que celle qui pourrait s’établir entre des bourgeois et des ouvriers, par suite d’une communauté plus ou moins grande de convictions et d’idées.

La vie domine la pensée et détermine la volonté. Voila une vérité que l’on ne doit jamais perdre de vue, quand on veut comprendre quelque chose aux phénomènes politiques et sociaux. Si l’on veut donc établir entre les hommes une sincère et complète communauté de pensées et de volonté, il faut les fonder sur les mêmes conditions de la vie, sur la communauté des <leurs> intérets. Et comme il y’a, par les conditions mêmes de leur existence respective, entre le monde bourgeois et le monde ouvrier un abyme, l’un étant le monde exploitant, l’autre le monde exploité et victime, j’en conclus que si un homme, né et élevé dans le milieu bourgeois, veut devenir, sincèrement et sans phrases, l’ami et le frère des ouvriers, il doit renoncer à toutes les conditions de son existence passée, à toutes ses habitudes bourgeoises, rompre tous ses rapports de sentiment, de vanité et d’esprit avec le monde bourgeois, et tournant le dos à ce monde, devenant son ennemi et lui déclarant une guerre irréconciliable, se jeter entièrement, sans restriction ni réserve, dans le monde ouvrier.

S’il ne trouve pas en lui une passion de justice suffisante pour lui inspirer cette résolution et ce courage, qu’il <ne trompe> ne se trompe pas soi-même et qu’il ne trompe pas les ouvriers; il ne deviendra jamais leur# |71 ami. Ses pensées abstraites, ses rèves de justice, pourront bien l’entraîner, dans les moments de réflexion, de théorie et de calme, alors que rien ne bouge à l’extérieur, du coté du monde exploité. Mais que vienne un moment de grande <sociale> crise sociale, alors que ces deux mondes <opposés> irréconciliablement opposés se rencontrent dans une lutte suprème, et toutes les attaches de sa vie le relanceront inévitablement dans le monde <bourgeois.> exploiteur. C’est ce qui est précédement arrivé à beaucoup de nos cidevant amis, et c’est ce qui arrivera toujours à tous les républicains et socialistes bourgeois.

Les haines sociales, comme les haines religieuses, sont beaucoup plus intenses, plus profondes que les haines politiques. Voila l’explication de l’indulgence de Vos démocrates bourgeois pour les Bonapartistes et de leur sévérité excessive <pour> contre les révolutionnaires socialistes. Ils détestent beaucoup moins les premiers que les derniers; ce qui a pour conséquence nécessaire de les unir avec les Bonapartistes dans une commune réaction. [END OF THE CLASS WAR]

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Les Bonapartistes d’abord excessivement effrayés, s’apperçurent bientôt qu’ils avaient dans le Gouvernement de la Défense Nationale et dans tout ce monde quasi-républicain et officiel nouveau, improvisé par ce gouvernement des alliés puissants. Ils ont dû s’étonner et se réjouir beaucoup – eux qui à défaut d’autre qualité ont au moins celle d’être des hommes réellement pratiques et de vouloir les moyens qui conduisent à leur bût – de voir que ce gouvernement, non content de respecter leurs personnes et de les laisser jouir en pleine liberté du fruit de leur rapine, avait conservé dans toute l’administration militaire, juridique et civile de la nouvelle République les vieux fonctionnaires de République, se contentant seulement de remplacer les Préfets et les Sous prefets, les Procureurs Généraux et les Procureurs de la République, mais laissant tous les bureaux des Préfectures aussi bien que des ministères eux-mêmes remplis de Bonapartistes, et l’immense majorité des Communes de France sous le joug corrupteur des municipalités nommées par le Gouvernement de Napoléon III, <les mêm> de ces mêmes municipalités qui ont fait le dernier plebiscite et qui sous le ministère Palikao et sous la direction jésuitique de Chevreau ont fait, dans les campagnes, une si atroce propagande en faveur de <leur [ill.]> l’infame.

Ils durent rire beaucoup de cette niaiserie vraiment# |72 inconcevable de la part <d’hommes aussi intelligents que [ill.]> des hommes d’esprit, qui composent le Gouvernement provisoire actuel, d’avoir pu espérer que du moment qu’eux, les Républicains, s’étaient mis à la tête du pouvoir, toute cette administration bonapartiste deviendrait républicaine aussi. Les Bonapartistes agirent bien autrement en Décembre. Leur premier soin fut de briser et d’expulser jusqu’au moindre petit fonctionnaire qui <n’a pas> n’avait pas voulu se laisser corrompre, toute l’administration républicaine, et de placer dans toutes les fonctions, depuis les plus hautes jusqu’aux plus inférieures et minimes, des créatures de la bande Bonapartiste. Quant aux <Républicain et [ill.]> Républicains et aux Révolutionnaires, ils déportèrent et emprisonnèrent en masse les derniers, <expulsèrent les> et expulsèrent de France les premiers, ne laissant dans l’intérieur du pays que les plus inoffensifs, [intercalé: les moins résolus, les moins convaincus,] les plus bêtes, ou bien ceux qui, <ont><avaient cons> d’une manière ou d’une autre, avaient consenti à se vendre. C’est ainsi qu’ils parvinrent à s’emparer du pays et à le malmener, sans aucune résistance de sa part, pendant plus de vingt ans; <[ill.] je le répète encore> puisque, comme je l’ai déjà observé, le Bonapartisme date de Juin et non de Décembre, et Mr Jules Favre et ses amis, <[quelques mots illisibles]> républicains bourgeois des Assemblées Constituante et Législative en ont été les vrais fondateurs.

Il faut être juste pour tout le monde, même pour les Bonapartistes. Ce sont des Coquins, il est vrai, mais des coquins très pratiques. Ils ont eu, je le répète encore, la connaissance et la volonté des moyens qui conduisaient à leur bût, et sous ce rapport ils se sont montrés infiniment supérieurs aux républicains qui se donnent les airs de gouverner la France aujourd’hui. A cette heure même, après leur défaite, ils se montrent <plus> supérieurs et beaucoup plus puissants que tous ces républicains officiels qui ont pris leurs places. Ce ne sont pas les républicains, ce sont eux qui gouvernent la France encore aujourd’hui. Rassurés par la générosité du Gouvernement de la Défense Nationale, consolés de voir régner partout, au lieu de cette Révolution qu’ils redoutent, la Réaction gouvernementale, retrouvant dans toutes les parties de l’administration de la République, leurs vieux amis, leurs complices, irrévocablement# |73 à eux enchaînés par cette solidarité de l’infamie et du crime, dont j’ai déjà parlé et sur laquelle je reviendrai encore plus tard, <les Bonapartistes ont décidement re> et conservant en leurs mains un instrument terrible, toute cette immense richesse qu’ils ont accumulée par vingt ans d’horrible pillage, les Bonapartistes ont décidemment relevé <leurs têtes.> la tête.

Leur action occulte et puissante, mille fois plus puissante que celle du roi d’Yvetot collectif qui gouverne à Tours, se sent partout. Leurs journeaux, la Patrie, le Constitutionnel, le Pays, le Peuple de Mr Duvernois, la Liberté de Mr Emile de Girardin, et bien d’autres encore, <ont [ill.]> continuent de paraître. Ils tancent le Gouvernement de la République, et parlent ouvertement, sans crainte ni vergogne, comme s’ils n’avaient pas été les traitres salariés, les corrupteurs, les vendeurs, les ensevelisseurs de la France. Mr Emile de Girardin qui s’était enroué pendant <ces><aux> les premiers jours de Septembre a retrouvé [intercalé: sa voix,] son cynisme et son incomparable faconde. Comme en 1848, il propose généreusement au Gouvernement de la République, une idée par jour. Rien ne le trouble, rien ne l’étonne; du moment qu’il est entendu qu’on ne touchera ni à sa personne, ni à sa poche, il est rassuré et se sent <maî> de nouveau maître de son terrain: “Etablissez seulement la République, écrit-il, et Vous verrez les belles réformes politiques, économiques, philosophiques que je Vous proposerai.” Les Journeaux de l’Empire refont ouvertement la réaction au profit de l’Empire. Les <journe> organes du Jésuitisme recommencent à parler des bienfaits de la Religion.

<L’action> L’Intrigue Bonapartiste ne se borne pas à cette <action> propagande par la <p>Presse. Elle est redevenue toute puissante dans les campagnes et dans les villes aussi. Dans les <foules> campagnes, soutenue par une foule de grands et de moyens propriétaires bonapartistes, <et par toutes> par M.M. les curés et par toutes ces anciennes municipalités de l’Empire, tendrement conservées et protégées par le Gouvernement de la République, elle prèche plus passionnement que jamais la haine de la République et l’amour de l’Empire. Elle détourne les paysans de toute participation à la Défense Nationale et leur conseille, au contraire,# |74 de bien accueillir les Prussiens, ces nouveaux alliés de l’Empereur. Dans les villes, appuyés par <l’armé> les bureaux des Préfectures et des sous-Préfectures, sinon par les Prefets et les sous Préfets eux mêmes, par les juges de l’Empire, sinon par les [intercalé: Avocats généraux et par les] Procureurs de la République, par les généraux<,> et presque tous les officiers supérieurs de l’armée; sinon par les soldats qui sont patriotes, mais qui sont enchaînés par la vielle discipline, appuyés aussi par la grande partie des municipalités, <ils paralysent> [intercalé: et par l’immense majorité des <riches> grands et petits commerçants, industriels, propriétaires, et boutiquiers;] appuyés même par cette foule de républicains bourgeois, modérés, timorés, anti révolutionnaires quand même, et qui ne trouvant de l’énergie <contre> que contre le peuple, font <du Bonapart> les affaires du Bonapartisme sans le savoir<,> et sans le vouloir; soutenus par tous ces éléments de la Réaction inconsciente et consciente, les Bonapartistes<,> paralysent <dans les villes> tout ce qui est mouvement, action spontanée et organisation des forces populaires, <pour [ill.] font par là même> et par là même livrent <sans défense au [ill.]> incontestablement les villes aussi bien que les campagnes aux Prussiens et par les Prussiens <à l’Empe> au chef de <la> leur bande, à l’Empereur. Enfin que dirai-je, ils livrent aux Prussiens les forteresses et les armées de la France, preuve la capitulation infames de Sédan [intercalé: et de Strasbourg…… Ils tuent la France.

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Le Gouvernement de la Défense Nationale devait-il, et pouvait-il le souffrir? Il me semble qu’à cette question, il ne peut exister qu’une réponse: Non, mille fois non. Son premier, son plus grand devoir, au point de vue du salut de la France, c’était d’extirper jusque dans sa racine la Conspiration et l’action malfaisante des Bonapartistes. Mais comment l’extirper? Il n’y avait qu’un seul moyen: C’était de les faire arrêter <d’abord> et emprisonner d’abord tous, en masse, à Paris et dans les provinces, depuis l’Impératrice Eugénie et sa<[ill.]> cour, tous les hauts fonctionnaires militaires et civils, sénateurs, conseillers d’Etat, députés bonapartistes,# |75 Généraux, Colonels, [intercalé: Capitaines au besoin], Archevêques et Eveques, Préfets, Sous préfets, maires, juges de paix, tout le corps administratif et judiciaire, sans oublier la police, tous les propriétaires notoirement dévoués à l’Empire, tout ce qui constitue en un mot la bande bonapartiste.

Cette arrestation en masse était-elle possible? Rien n’était plus facile. Le Gouvernement de la défense Nationale et ses délégués dans les provinces n’avaient qu’à <la> faire un signe, tout en recommandant aux populations de ne maltraiter personne, et on pouvait être certain qu’en peu de jours, sans beaucoup de violence et sans aucune effusion de sang, l’immense majorité des Bonapartistes, surtout tous les hommes riches, influents<,> et notables de ce parti, sur toute la surface de la France, auraient été arrètés et emprisonnés. Les populations des départements n’en avaient elles pas arrèté beaucoup et de leur propre mouvement dans la première moitié de Septembre, et remarquez le bien, sans faire de mal à aucun, <mais> de la manière la plus polie et la plus humaine du monde.

La cruauté et la brutalité ne sont plus dans les moeurs du peuple français; surtout ils ne sont plus dans les moeurs du prolétariat des villes de la France. S’il en reste quelques vestiges, il faut les chercher en partie chez les paysans, mais surtout dans la classe aussi stupide que nombreuse des boutiquiers. Ah! ceux là sont vraiment féroces! Ils l’ont prouvé en Juin 1848$1$, et bien des faits prouvent qu’ils n’ont pas changé de nature aujourd’hui. Ce qui rend surtout le boutiquier si féroce, c’est, à coté de sa stupidité desespérante, la lacheté, c’est la peur, <[ill.]> et son insatiable cupidité. Il se venge de la peur qu’on lui a fait éprouver et pour les risques qu’on a fait courir à <à son petit commerce.> sa bourse qui, à côté de sa grosse vanité, constitue, comme on sait, la partie la plus sensible de son être. Il# |76 ne se venge que lorsqu’il peut le faire <sans courir le> absolument sans le moindre danger pour lui-même. Oh! mais alors il est sans pitié.#

|77 Quiconque connait les ouvriers de France, sait que, si les vrais sentiments <d’humanité> humains, si fortement diminués et surtout si considérablement faussés de nos jours par <l’hypocri><toutes sortes d’hypocrisie offi> l’hypocrisie officielle et par la sensiblerie bourgeoise, se sont conservés quelque part, c’est parmi eux. C’est la seule classe de la société aujourd’hui dont on puisse dire qu’elle est réellement généreuse; trop généreuse par moment, et trop oublieuse des crimes# |78 atroces, et des odieuses trahisons dont elle a été trop souvent la victime. <Mais il y’a en même> Elle est incapable de cruauté. Mais il y’a en elle en même temps un instinct juste qui la fait marcher droit au but; un bon sens qui lui dit, que quand on veut mettre fin à la malfaisance, il faut <avant tout> d’abord arrêter et paralyser les malfaiteurs. La France étant évidemment trahie, il fallait empécher les traîtres de la trahir davantage. C’est pourquoi, presque dans toutes les villes de France, le premier mouvement des ouvriers fut d'<à>arrêter et d’emprisonner les Bonapartistes.

<“>Le Gouvernement de la Défense Nationale les fit relacher partout. Qui a eu tort, les ouvriers ou le Gouvernement? Sans doute le dernier. Il n’a pas eu seulement tort, il a commis un crime, en les faisant relacher, et pourquoi n’a t-il pas fait relacher en même temps tous les assassins, les voleurs et les criminels de toutes sortes qui sont déténus dans les prisons de France? Quelle différence y-a-t-il entre eux et les Bonapartistes? Je n’en vois aucune, et si elle existe, elle est toute en faveur des criminels communs, toute contre les Bonapartistes Les premiers ont volé, attaqué, maltraité, assassiné des individus. – Une partie des derniers ont littéralement commis les mêmes crimes, et tous ensemble ils ont pillé, violé, deshonnoré, assassiné, trahi et vendu la France, un peuple entier. Quel crime est le plus grand? Sans doute <le crime> celui des Bonapartistes.

Le Gouvernement de la Défense Nationale aurait il fait plus de mal à la France s’il avait fait relacher tous les criminels et forçats detenus dans les prisons et travaillant dans les bagnes, qu’il ne lui en a fait en respectant et en faisant respecter la liberté et la proprieté des Bonapartistes, en les laissant librement consommer la ruine de la France? Non, mille fois non! Les forçats libérés tueraient quelques dizaines, disons quelques centaines, ou bien même quelques milliers d’individus – les Prussiens en tuent bien <chaque jour davantage> davantage chaque jour – puis ils seraient# |79 vite repris et remprisonnés par le peuple lui même. Les Bonapartistes tuent le peuple, et pour peu qu’on les laisse faire encore quelque temps, c’est le peuple entier, c’est la France qu’ils mettront en prison.

Mais <comment> comment arrêter et <tenir> retenir en prison, tant <de Gens et> de gens, sans aucun jugement? Ah! quant à cela ne tienne! <p>Pour peu qu’il se trouve en France un nombre suffisant de juges intègres, et pour peu <qu’on puisse se donne> qu’ils se <[ill.]> donnent la peine de fouiller dans les actes <passés> passés des serviteurs de Napoléon III, <on trouvera> ils trouveront bien sans doute de quoi condamner les trois quarts <au bagne> au bagne et beaucoup d’entre eux [intercalé: même] à mort, <[ill.] en observant> en leur appliquant [intercalé: simplement et] sans aucune sévérité excessive, le code criminel.

D’ailleurs les Bonapartistes eux mêmes n’ont ils pas donné l’exemple? N’ont-ils pas, <arré><après le> pendant et après le Coup de Décembre arrété et emprisonné plus de 26,000 mille et transporté en Algérie et Cayenne plus de 13,000 Citoyens patriotes? On dira qu’il leur était permis d’agir ainsi; parcequ<e>’ils étaient des Bonapartistes, c’est à dire des gens sans foi, sans principe, des brigands. Mais que les Républicains qui luttent au nom du droit et qui veulent faire triompher le principe de la justice, ne doivent pas, ne peuvent pas en transgresser les conditions fondamentales et premières. – Alors je citerai un autre exemple:

en 1848, après Votre victoire de Juin, Messieurs les Républicains bourgeois, qui Vous montrez si scrupuleux maintenant sur cette question de justice, parcequ’il s’agit d’en faire l’application aujourd’hui <à des> aux Bonapartistes, c’est à dire à des hommes qui par leur naissance, leur# |80 éducation, leurs habitudes, leur position dans la société et par leur manière d’envisager la question sociale, la question de l’émancipation du prolétariat, appartiennent à Votre classe, sont Vos frères – après ce triomphe remporté par Vous en Juin sur les ouvriers de Paris, l’Assemblée Nationale dont Vous étiez Mr Jules Favre, dont Vous étiez Mr Crémieux, et au sein de la quelle Vous au moins, Mr Jules Favre, Vous étiez en ce moment, avec Mr Pascal Duprat, Votre compère, l’un des organes les plus éloquents de la réaction furieuse – Cette Assemblée de Républicains bourgeois n’a t’elle pas souffert que, pendant trois jours de suite, la bourgeoisie furieuse, fusillât sans aucun jugement, des centaines, pour ne point dire des milliers d’ouvriers désarmés? Et <plus tard>, immédiatement après n’a-t-elle pas fait jeter sur les pontons 15,000 ouvriers, sans aucun jugement, par simple mésure de sureté publique. Et après qu’ils eussent <fai> fussent restés des mois, demandant vainement cette justice, au nom de laquelle Vous faites tant de phrases maintenant, dans l’espoir que ces phrases pourront masquer Votre connivence avec la réaction, cette même Assemblée de Républicains bourgeois, Vous ayant toujours à sa tête, Mr Jules Favre, n’en avaient elle <condamné> fait condamner <à la> 4,348 à la transportation, encore sans jugement et toujours par mésure de sureté générale? – Allez Vous n’êtes <que des infames> tous que d’odieux hypocrites!

Comment se fait-il que Mr Jules Favres, <n’a-t-il> n’ait pas retrouvé en lui-même<, n’a-t-il pas employé> et n’ait pas cru <ait pas [ill.]> bon d’employer contre les Bonapartistes, un peu de cette fière énergie, un peu de cette férocité impitoyable, qu’il a si largement manifestées en Juin 1848, lorsqu’il s’agissait de frapper des ouvriers socialistes? Ou bien pense-t-il que les ouvriers qui réclamment leur droit à la vie, aux conditions d’une existence humaine, qui demandent, les armes à la main, la justice égale pour tous, <son> soient plus coupables que les Bonapartistes qui assassinent la France?#

|81 Eh bien, oui! Telle est incontestablement, non sans doute la pensée explicite, – une telle pensée n’ôserait s’avouer à elle-même – mais l’instinct profondément bourgeois, et, à cause de cela même, unanime, qui inspire tous les décrets du Gouvernement de la Défense Nationale, aussi bien que les actes de la majeure partie de ses délégués provinciaux: Commissaires généraux, prefets, sous-préfets, procureurs-généraux et procureurs de la République, qui, appartenant soit au barreau, soit à la presse républicaine, <constituent> représentent pour ainsi dire la fine fleur du [intercalé: jeune] radicalisme bourgeois. Aux yeux de tous ces ardents patriotes, de même que dans l’opinion historiquement constatée de Mr Jules Favre, la Révolution sociale constitue pour la France un danger [intercalé: encore] plus grave <encore> que l’invasion étrangère [intercalé: elle-même]. Je <suis tout porté à croire> veux bien croire que sinon tous, au moins la plus grande partie de ces dignes citoyens feraient volontiers le sacrifice de leur vie pour sauver la gloire, la grandeur et l’indépendance de la France; <<mais je suis [ill.] aussi et même encore plus certain, d’un autre côté, qu’une <plus> majorité encore plus grande parmi eux une majorité plus grande encore [intercalé: d’un autre côté je suis encore plus convaincu, qu’il se trouvera parmi]>> mais je suis également <[ill.] encore> et même <[ill.]> plus certain, d’un autre côté, qu’une majorité plus <grande> considérable encore, parmi eux, préférera voir plutôt <leur patrie> cette noble France subir le joug temporaire des Prussiens, que de devoir son salut à une franche révolution populaire qui démolirait [intercalé: inévitablement] du même coup la domination économique et politique de leur classe. De là leur indulgence révoltante, mais forcée pour les partisans si nombreux et malheureusement encore trop puissants de la trahison Bonapartiste, et leur sévérité passionnée, leurs persécutions <implacables> [G: générales]# |82 contre les socialistes révolutionnaires, représentants de ces classes ouvrières qui, seules, prennent aujourd’hui la délivrance du pays au sérieux.

Il est évident que ce ne sont pas de vains scrupules de justice, mais bien la crainte de provoquer et d’encourager la Révolution sociale qui empêche<nt> le Gouvernement de sévir contre la Conspiration flagrante du parti Bonapartiste. Autrement comment expliquer qu’il ne <l’eussent><l’ont> l’ait pas fait déjà le 4 Septembre? <Ont-ils> A-t-il pu douter un seul instant, <de leur devoir et de le droit de récourir aux mesures les plus énergiques.><eux qui ont> lui qui a <ô>osé prendre sur lui la terrible responsabilité du salut de la France, <de la ont ils pu douter> de son droit et de son devoir de récourir aux mesures les plus énergiques contre les infâmes partisans d’un régime <infam> qui, non content d’avoir poussé la France dans l’ab<y>îme, <[ill.] aujourd’hui évidemment aux Prussiens, en s’efforçant> s’efforce encore aujourd’hui de paralyser tous ses moyens de défense, dans l’espoir de pouvoir rétablir le trône impérial avec l’aide et sous le protectorat des Prussiens?

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<Considérons d’abord le droit>

<Ces honorables Citoyens><Ces honorab> Les membres du Gouvernement de la Défense Nationale détestent la Révolution, soit. Mais s’il est avéré et s’il devient de <plus> jour en jour plus évident que, dans la situation désastreuse dans laquelle se trouve <la France> placée la France, il ne [intercalé: lui] reste plus <[ill.]> d’autre alternative que celle-ci: ou la Révolution, ou le joug des Prussiens; ne considérant la question qu’au point de vue du patriotisme, ces hommes qui ont assumé le pouvoir dictatorial, au nom du salut de la France, ne seront-ils pas bien criminels, ne seront-ils pas eux mêmes [intercalé: des] traîtres à <la> leur patrie, si par haine de la Révolution, <ils la livrent> ils livrent la France ou [intercalé: seulement] la laissent [intercalé: <seulement>] livrer, aux Prussiens?

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<<Cette question nous [ill.] enfin à examiner <directement la composition [ill.]> directement l’origine, et, la nature <de cet étrange> et les actes de cet étrange Gouvernement de la Défense Nationale.>>

Voici bientôt un mois que le régime impérial, renversé par les bayonnettes [G: baïonnettes] prussiennes, a croulé [dans la] boue: Un Gouvernement provisoire, composé de bourgeois plus ou moins radicaux, a pris sa place. Qu’a-t-il fait pour# |83 sauver la France?

Telle est la véritable question, l’unique question. Quant à celle de la légitimité du Gouvernement de la Défense Nationale et de son droit, je dirai plus, de son devoir d’accepter le pouvoir des mains du peuple de Paris, après que ce dernier eut enfin balayé la vermine <B>bonapartiste, elle ne p<û>ut être posée, le lendemain de la <[ill.]> honteuse catastrophe de Sédan, que par des complices de Napoléon III, ou, ce qui veut dire la même chose, par des ennemis de la France. M<r>. Emile de Girardin <était> fut naturellement de ce nombre$2$. <S>

Si le moment <n’avait pas été si> n’était pas aussi terrible, on aurait pu rire beaucoup en voyant l’effronterie incomparable des ces gens. Ils <surpassèrent dans cette occasion> surpassent aujourd’hui Robert Macaire, <[ill.]> le chef spirituel<, [ill.] invisible, toujours présent de leur église, [quelques mots illisibles]> de leur Eglise, et Napoléon III lui même, qui en est le chef visible.# |84 <<gloire et dans toute sa puissance [ill.] Napoléon III lui-même, ce maître passé dans [l’art] de la haute et de la basse [ill.], le chef visible, le pape de cette Eglise des hommes forts, des hommes d’Etat, en fut ému.>>

Comment! Ils ont tué la République et fait monter <le dig> le digne Empereur sur le trône, par les moyens que l’on sait. Pendant vingt ans de suite, ils ont [intercalé: été] les instruments très intéressés et très volontaires des plus cyniques violations de tous les droits et de toutes les légitimités possibles;# |85 ils ont systématiquement corrompu, empoisonné et désorganisé la France, ils l’ont abbetie [G: abêtie]; ils ont enfin attiré sur cette malheureuse victime de leur cupidité et de leur vilaine [G: honteuse] ambition des malheurs dont l’immensité dépasse<nt> tout ce que l’imagination la plus pessimiste avait pu prévoir. En présence d’une catastrophe si horrible et dont ils <sont les uniques [ill.]> ont été# |86 les auteurs principaux, <ils auraient dû> écrasés par le remords, par la honte, par la terreur, par la crainte d’un châtiment populaire mille fois mérité, ils auraient dû descendre [G: rentrer] sous <[ill.]> terre, n’est ce pas<,>? ou se réfugier au moins, comme leur maître, sous le drapeau des Prussiens, le seul qui soit capable de couvrir aujourd’hui leur <leur honte morale, leurs hauts faits> saleté. Eh bien non, rassurés par l’indulgence criminelle du Gouvernement de la Défense Nationale, ils sont restés à Paris et ils se sont répandus dans toute la France, réclamant à haute voix contre ce Gouvernement, <qui est tout à fait illégal et illégitime selon eux> qu’ils déclarent <[ill.]> illégal et illégitime à leurs yeux, les [G: au nom des] droits du peuple, ceux [G: au nom] du suffrage universel.

Leur calcul <était> est juste. Une fois la déchéance de Napoléon III devenue un fait irrévocablement accompli, il ne <restait> reste plus d’autre moyen de le ramener en France que le triomphe définitif des Prussiens. Mais pour assurer et pour accélérer ce triomphe, il <fallait> faut paralyser tous les efforts patriotiques et nécessairement révolutionnaires de la France, détruire dans leur racine tous les moyens de défense, et pour atteindre ce b<û>ut, la voie la plus courte,# |87 la plus certaine, <c’était> c’est la convocation immédiate d’une Assemblée Constituante. Je <[ill.] en vais le prouver> le prouverai.

Mais d’abord je crois utile de démontrer que les Prussiens peuvent et doivent vouloir le rétablissement de Napoléon III sur le trône de France.

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[G: L’Alliance russe et la russophobie des Allemands (en [titre])

La position du Ct [G: comte] de Bismark et de son maître le roi Guillaume Ier, toute triomphante qu’elle est, n’est pas facile du tout. Leur bût est évident: C’est l’unification à moitié forcée et à moitié volontaire de tous les Etats de l’Allemagne sous le sceptre royal de Prusse, qu’on transformera sans doute bientôt en sceptre impérial; c’est la constitution du plus puissant Empire au coeur de l’Europe. Il y’a à peine cinq ans que parmi les cinq grandes puissances de l’Europe, la Prusse était considérée comme la dernière. Aujourd’hui elle veut devenir et, sans doute, elle va devenir la première. Et gare [G: gare] alors à l’indépendance et à la liberté de l’Europe! gare aux petits Etats surtout, qui ont le malheur de posséder [G: en leur sein] des populations germaniques ou ci-devant germaniques, par exemple flamandes [G: comme les Flamands par exemple] en leur sein! L’appétit du bourgeois allemand est aussi féroce, que sa servilité est <[ill.]> énorme, et s’appuyant sur ce patriotique appétit et sur cette servilité tout allemande, M<r>. le Ct [G: comte] de Bismark, qui n’a point de scrupules et qui est trop homme d’Etat pour épargner le sang des peuples, et pour respecter <leurs libertés> leur bourse, leur liberté et leurs droits, serait bien capable d’entreprendre, au profit de son maître, la réalisation <de Charlemagne> des rêves de Charles Quint.

Une partie de la tache immense qu’il s’est imposée est achevée. Grâce à la connivence de Napoléon III qu’il a dupé, grâce à l’alliance de l’Empereur Alexandre II qu’il dupera, il est déjà parvenu à écraser l’Autriche. Aujourd’hui il la maintient dans le respect par l’attitude menaçante de <[ill.]> son alliée fidèle, la Russie.

Quant à l’Empire <de toutes les Russies> du Tzar, depuis le partage de la Pologne et précisément par ce partage, il est inféodé au royaume de Prusse comme ce dernier est inféodé à l’Empire de <T>toutes les Russies. Ils ne peuvent se faire la guerre, à moins d’émanciper les provinces polonaises qui leur sont échues, ce qui est [intercalé: aussi] impossible pour l’un que pour l’autre, parceque la possession de ces provinces constitue pour chacun [intercalé: d’eux] la condition essentielle de sa puissance comme Etat. Ne pouvant se faire la guerre, nolens volens, ils doivent être d’intimes alliés. Il suffit que la Pologne bouge, pour# |88 que l’Empire et le royaume de Prusse soient obligés d’éprouver l’un pour l’autre un surcroît de passion. Cette solidarité forcée est le résultat fatal, souvent désavantageux et toujours pénible de l’acte de brigandage qu’ils ont commis tous les deux contre cette noble et malheureuse Pologne. Car il ne faut pas s’imaginer que les Russes, même officiels, aiment les Prussiens, ni que ces derniers adorent les Russes. Au contraire, ils se détestent cordialement, profondement. Mais comme deux brigands, enchaînés l’un à l’autre par la solidarité du crime, ils sont obligés de marcher ensemble et de s’entraider mutuellement. <[ill.]> De là l’ineffable tendresse qui unit les deux cours de St Petersbourg et de Berlin, et que le Ct [G: comte] de Bismark <[ill.]> [G: n’oublie jamais] d’entretenir par quelque cadeau, par exemple par quelques malheureux patriotes polonais livrés de temps à autre aux bourreaux de Varsovie ou de Wilno.

<Pourtant> A l’horizon de cette amitié sans nuage, il se montre pourtant déjà un point noir. C’est la question des provinces Baltiques: Ces provinces, on le sait, ne sont ni russes ni allemandes. Elles sont Lethes ou <sont> Finoises [G: Finnoises], <et lethois> la population allemande, composée de nobles et de bourgeois, n’y constituant qu’une minorité très infime. Ces provinces avaient appartenu d’abord à la Pologne, plus tard à la Suède; plus tard encore, elles furent conquises par la Russie. La plus heureuse solution pour <ces provinces> elles, au point de vue populaire, – et je n’en admets pas d’autre, – ce serait, selon moi, leur retour, ensemble avec la Finlande, non sous la domination de la Suède, mais dans une alliance fédérative, très intime, avec elle, à titre de membres de la fédération scandinave, embrassant la Suède, la Norwège, le Danemark et <toute la partie> toute la partie danoise du Schleswig, n’en déplaise à Messieurs les Allemands. Ce serait juste, ce serait naturel et ces deux raisons suffisent pour que cela déplaise aux Allemands. Cela poserait enfin une limite salutaire à leurs ambitions maritimes [G: maritimes]. Les <r>Russes veulent russifier ces provinces, les Allemands veulent les germaniser. Les uns comme les autres ont <[ill.]> tort. L’immense majorité de la population qui <déteste également><détestent> déteste également les <a>Allemands et les <r>Russes, <veulent> veut rester ce qu’elle <soit> est, c’est à dire finnoise et <lethe><Lethoises, et elle><Lethe>[G: lette,]# |89 <ne pourront> et elle ne pourra trouver le respect de <leur> son autonomie et de <leur> son droit d’être elle<s> même que dans la Confédération scandinave.

Mais comme je l’ai dit, cela <[ill.] aucunement> ne se concilie aucunement avec les convoitises patriotiques des Allemands. Depuis quelque temps on se préoccupe beaucoup de cette question en Allemagne. Elle y a été réveillée par les persécutions du Gouvernement russe contre le Clergé protestant, qui <naturellement> [G: dans ces provinces] est allemand. Ces persécutions sont odieuses, comme le sont tous les actes <de> d’un despotisme quelconque, russe ou prussien. Mais elles ne surpassent <aucunement> [G: pas] celles que le Gouvernement <prussien exerce> prussien commet chaque jour <contre les patriotes polonais> dans ses provinces prusso-polonaises, et pourtant ce même public allemand se garde bien de protester <contre ces derniers> contre le despotisme prussien. De tout cela il résulte <[ill.]>, que pour les Allemands il ne s’agit pas du tout de justice, mais <d’acquisition. Ils> d’acquisition, de conquète. Ils convoitent ces provinces, qui leur<s> seraient effectivement très utiles au point de vue de leur puissance <maritime> [G: maritime] dans la Baltique, et je ne doute pas que Bismark ne nourrisse, dans quelque compartiment très reculé de son <cerveau> cerveau, l’intention de s’en emparer, tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre. Tel est le point noir qui existe [G: surgit] entre la Russie et la Prusse.

Tout noir qu’il est, il n’est pas capable encore [G: encore capable <toutefois>] de les séparer. Elles ont trop besoin l’une de l’autre. La Prusse qui desormais ne pourra <pas> plus avoir d’autre allié en Europe que la Russie, car tous les autres Etats, sans <en> excepter même l’Angleterre, se <trouvant> <sentant> sentant aujourd’hui menacés par son ambition, qui bientôt ne connaîtra <bientôt> plus de limites – [intercalé: se tournent ou se tourneront tôt ou tard contre elle,] la Prusse se gardera donc bien de poser maintenant une question qui necessairement devrait la brouiller avec son amie unique [G: unique amie], la Russie. Elle aura besoin de son aide, de sa neutralité au moins, aussi longtemps qu’elle n’aura pas anéanti complètement, <[ill.]> au# |90 moins pour vingt ans, la puissance de la France, détruit <l’Autriche> l’Empire d’Autriche et englobé la Suisse allemande, une partie de la Belgique, la Hollande et <le Danemark> tout le Danemark; la possession de ces deux [G: derniers] royaumes [intercalé: lui] étant <absolument nécessaire> indispensable pour la création et pour la consolidation de sa puissance maritime. Tout cela sera la conséquence nécessaire de son triomphe <en><contre la> sur la France, si seulement ce triomphe est définitif et complet. Mais tout cela, en supposant même les circonstances les plus heureuses pour la Prusse, ne pourra pas se réaliser d’un seul coup. La réalisation [G: L’exécution] de ces projets immenses occupera [G: prendra] bien des années, et pendant tout ce temps, la Prusse aura besoin plus que jamais du concours de la Russie; car il faut bien supposer que le reste de l’Europe, tout lâche et tout stupide qu’il se montre aprésent, finira bien [G: finira pourtant] par se reveiller, quand il sentira le couteau sur sa gorge, et ne se laissera pas préparer [G: accommoder] à la sauce prusso-germanique, <sans résister, sans lutter.> sans résistance et sans <luttes> combats. Seule, la Prusse, même triomphante, même après avoir écrasé la France, serait trop faible pour lutter contre tous les Etats de l’Europe <réunis> réunis. Si la Russie se tournait aussi contre elle, <objet de l’animadversion fanatique des peuples, elle succomberait nécessairement> elle serait perdue. Elle succomberait même avec la neutralité russe; il lui faudra absolument le concours russe [G: effectif de la Russie]; ce même concours qui lui rend aujourd’hui [intercalé: <[ill.]>] un service immense, en tenant en échec l’Autriche <qui, si elle n’était point ménacée par la Russie, Il est évident> car il est évident que si l’Autriche n’était point menacée <à cette heure> par la Russie, le lendemain même de l’entrée des armées allemandes sur le territoire de la France, elle aurait jeté les siennes sur la Prusse, sur l’Allemagne dégarnies de soldats, pour r<é>econquérir sa domination perdue et pour tirer une revanche éclatante de Sadowa.

M<r>. de Bismark est un homme trop prudent pour se brouiller au milieu de circonstances pareilles avec la Russie. Certes cette alliance doit lui être désagréable sous bien des rapports. <Des> Elle le dépopularise en Allemagne. M<r>. de Bismark est sans doute trop homme d’Etat pour attacher une valeur sentimentale à l’amour et à la confiance des peuples. Mais il sait que cet amour et cette# |91 confiance constituent par moments une grande force, la seule chose qui aux yeux d’un profond politique comme lui, soit vraiment respectable. Donc cette impopularité de l’alliance russe le gène. Il doit sans doute regretter que la seule alliance qui reste aujourd’hui à l’Allemagne soit précisément celle que repousse le sentiment unanime de l’Allemagne.

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Quand je parle des sentiments de l’Allemagne, j’entends naturellement ceux de sa bourgeoisie et de son prolétariat. La noblesse allemande n’a point de haine pour la Russie, car elle ne connaît de la Russie que l’Empire, dont la politique barbare et les procédés sommaires lui <plai<t>sent> plaisent, <flattent> flattent ses instincts, conviennent à sa [intercalé: propre] nature. Elle avait pour feu l’Empereur Nicolas une admiration enthousiaste, un vrai culte. Ce Gengis-Khan germanisé, ou plutôt ce prince allemand mongolisé réalisait à ses yeux le sublime idéal du souverain absolu. Elle en retrouve aujourd’hui l’image fidèle dans son roi-croquemitaine, le futur Empereur de l’Allemagne, Ce n’est donc pas la noblesse <russe> allemande qui s’opposera jamais à l’alliance russe. Elle l’appu<y>ie au contraire avec une double passion: d’abord par sympathie profonde pour les tendances <[ill.]> despotiques de la politique russe; ensuite parceque son roi veut cette alliance, et aussi longtemps que la politique royale <voudra> tendra à l’asservissement des peuples, cette volonté pour elle sera sacrée. Il n’en serait pas ainsi sans doute, si le roi devenu tout d’un coup infidèle à toutes les traditions de sa dynastie, décrétait leur émancipation. Alors, mais seulement alors elle serait capable de se révolter contre lui, ce qui d’ailleurs ne serait pas fort dangereux, car la noblesse allemande, toute nombreuse <qu’il> qu’elle est, n’a aucune puissance [intercalé: qui lui soit] propre. Elle n’a point de racines dans le pays, et n’y existe comme caste <militaire et> bureaucratique et militaire surtout, que par la grâce de l’Etat. Au reste, comme il n’est pas probable que le futur Empereur de l’Allemagne signe jamais librement et de son mouvement propre un décret d’émancipation, on peut <[ill.]> espérer que la touchante harmonie qui existe entre lui et sa fidèle noblesse se maintiendra toujours. Pourvu qu’il continue d’être un franc despote, elle restera son esclave dévouée, heureuse de se prosterner devant lui et d’exécuter tous ses ordres si tyranniques et si féroces qu’ils soient.

Il n’en est pas ainsi du prolétariat de l’Allemagne. J’entends surtout# |92 le prolétariat des villes. Celui des campagnes est trop écrasé, trop anéanti et par sa position précaire et par ses rapports de subordination habituelle vis-à-vis des paysans propriétaires et par l’instruction [intercalé: systématiquement] empoisonnée de mensonges politiques et religieux qu’il reçoit dans les écoles primaires, pour qu’il puisse seulement savoir lui-même, <[ill.]> [G: quels] sont ses sentiments et ses voeux. Ses pensées dépassent rarement l’horizon trop étroit de son existence misérable. Il est nécessairement socialiste par position et par nature, mais sans qu’il s’en doute lui-même. Seule la révolution sociale franchement universelle, <mais> et bien large, plus universelle et plus large que ne la <veulent> rèvent les démocrates-socialistes de l’Allemagne, <une révolution qui inserera sur son drapeau ces mots> pourra réveiller le diable qui dort en lui. Ce diable: l’instinct de la liberté, la passion de l’égalité, la sainte révolte, une fois reveillé en son sein, <[ill.]> ne se rendormira plus. Mais jusqu’à ce moment suprême, le prolétaire des campagnes <restera [ill.]> restera, conformement aux recommandations de M<r>. le pasteur, <le sujet fidèle de> l’humble sujet de son roi, [intercalé: et] l’instrument <craintif et passif,> machinal entre les mains de toutes les autorités publiques et privées possibles.

Quant aux paysans propriétaires, ils sont en majorité plutôt portés à soutenir la politique royale qu’à la combattre. Il y a pour cela beaucoup de raisons: d’abord l’antagonisme des campagnes et des villes qui existe en Allemagne aussi bien qu’ailleurs, et qui s’y est solidement établi depuis 1525, alors que la bourgeoisie de l’Allemagne, ayant Luther et Melanchton à sa tête, trahit <[ill.]> d’une manière si honteuse et si desastreuse pour elle-même l’unique révolution de paysans qui eut [G: ait eu] lieu en Allemagne; – ensuite l’instruction profondement rétrograde dont j’ai déjà parlé et qui domine dans toutes les écoles de l’Allemagne et de la Prusse surtout; – l’égoïsme, les instincts et les préjugés de conservation qui sont inherents à tous les propriétaires grands et petits; enfin l’isolement relatif des travailleurs des campagnes qui ralenti<ssen>t d’une manière excessive la circulation des idées, <entrave> et le développement des passions politiques. De tout cela il résulte que les paysans propriétaires de l’Allemagne s’intéressent beaucoup plus à leurs affaires communales qui les touchent de plus près, qu’à la politique générale. Et comme la nature allemande, généralement considérée, est beaucoup plus portée à l’obéissance qu’à la résistance, à la pieuse confiance qu’à la révolte, il s’en suit que le paysan allemand s’en remet volontiers, pour tous les intérêts généraux du pays, à la sagesse des hautes autorités instituées par# |93 Dieu. Il arrivera sans doute un quart d’heure [G: moment] où le paysan de l’Allemagne se réveillera aussi. Ce sera lorsque la grandeur et la gloire du nouvel Empire Prusso-germanique qu’on est en train d’élever [G: de fonder] aujourd’hui, non sans une certaine admiration et même une certaine sympathie mystique et historique de sa part, se traduira pour lui en lourds impôts, en désastres économiques. Ce sera lorsqu’il verra sa petite propriété, grévée de dettes, d’hypothèques, de taxes et de surtaxes de toutes sortes, se fondre et disparaître entre ses mains, pour aller arrondir le patrimoine toujours grossissant des grands propriétaires; <c’est> ce sera lorsqu’il reconnaîtra que, par une loi économique fatale, il est poussé dans le prolétariat à son tour [G: à son tour dans le prolétariat]. Alors il se réveillera et probablement il se révoltera aussi. Mais ce moment est encore éloigné, et s’il fallait l’attendre, l’Allemagne qui ne pèche pourtant pas par une trop grande impatience, pourrait bien perdre patience.

Le prolétariat des fabriques et des villes se trouve dans une situation toute contraire. Quoiqu’attachés comme des serfs, par la misère, aux localités dans lesquelles ils travaillent, les ouvriers, n’ayant pas de propriété, n’ont point d’intérêts locaux. Tous leurs intérets sont d’une nature générale, pas même nationale, mais internationale; [G: parce que] la question du travail et du salaire, la seule qui les intéresse directement, réellement, quotidienement, vivement, mais qui est devenue le centre <de toutes les autres> et la base de toutes les autres questions, tant sociales que politiques et religieuses, tend, aujourd’hui, à prendre, par le simple développement de la toute puissance du capital dans l’industrie et dans le commerce, un caractère absolument international. C’est là ce qui explique la merveilleuse croissance de l’Association Internationale des Travailleurs, association qui, fondée il y a six ans à peine, compte déjà, dans la seule Europe, plus d’un million de membres.

Les ouvriers allemands ne sont pas restés en arrière des autres. Dans ces dernières années surtout ils ont fait des progrès considérables, et le moment n’est pas éloigné peut-être où ils pourront se constituer en une véritable# |94 puissance. Ils y tendent d’une manière, il est vrai, qui ne me paraît pas la meilleure pour atteindre ce but. Au lieu de chercher à former une puissance franchement révolutionnaire, négative, destructive de l’Etat, la seule<,> qui, selon ma conviction profonde, puisse avoir pour résultat l’émancipation intégrale et universelle des travailleurs et du travail, ils désirent, ou plutôt ils se laissent entraîner par leurs chefs à rêver la création d’une puissance positive, l’institution d’un <Etat n> nouvel Etat ouvrier, populaire (Volksstaat), <exclusivement> nécessairement national, patriotique et pangermanique, ce qui les met en contradiction flagrante avec les principes fondamentaux de l’Association Internationale; et dans une position fort équivoque vis à vis de l’Empire Prusso-germanique nobiliaire et bourgeois que Mr de Bismark est en train de pétrir. Ils espèrent sans doute que par la voie d’une <intell> agitation légale d’abord, suivie plus tard d’un mouvement révolutionnaire plus prononcé et plus décisif, ils parviendront à s’en emparer et à le transformer en un Etat purement populaire. Cette politique que je considère comme illusoire et desastreuse, imprime tout d’abord à leur mouvement un caractère réformateur et non révolutionnaire, ce qui d’ailleurs tient peut-être aussi quelque peu à la nature particulière du peuple allemand, plus disposé aux réformes successives et lentes qu’à la révolution. Cette politique offre encore un autre grand désavantage, qui n’est au reste <que la cons> qu’une conséquence du premier: c’est de mettre le mouvement socialiste des travailleurs de l’Allemagne à la remorque du parti de la démocratie bourgeoise. On a voulu renier <cette alliance> plus tard l’existence même de cette alliance, mais elle n’a été que trop bien constatée par l’adoption partielle du programme bourgeoisement-socialiste du <Docteur> Dr Jacobi, comme base d’une entente possible entre les bourgeois démocrates et le prolétariat de l’Allemagne, <et par> ainsi que par les différents essais de transaction, tentés dans les Congrès de Nürenberg et de Stuttgar<d>t. C’est une alliance pernicieuse sous tous les rapports. Elle ne peut apporter aux ouvriers aucune utilité même partielle, parceque le parti des démocrates et des socialistes bourgeois en Allemagne est vraiment un parti trop nul, trop ridiculement impuissant pour leur apporter une force quelconque. Mais elle a beaucoup contribué à rétrécir et à fausser# |95 le programme socialiste des travailleurs de l’Allemagne. Le programme des ouvriers de l’Autriche par exemple, avant qu’ils se soient laissé enrégimenter dans le parti de la Démocratie-socialiste, a été bien autrement large, infiniment plus large et plus pratique aussi qu’il ne l’est aprésent.

Quoi qu’il en soit, c’est bien plutôt une erreur de système que d’instinct. L’instinct des ouvriers allemands est franchement révolutionnaire et le deviendra chaque jour davantage. Les intrigants soudoyés par M<r>. de Bismark auront beau faire, ils ne parviendront jamais à inféoder la masse des travailleurs allemands <dans> à son Empire Prusso-germanique. D’ailleurs le temps des coquetteries gouvernementales avec le socialisme est passé. Ayant désormais pour lui l’enthousiasme servile et stupide de toute la bourgeoisie de l’Allemagne, l’indifférence et la passive obéissance sinon les sympathies des campagnes, toute la noblesse allemande qui n’attend que son [G: qu’un] signe pour exterminer la canaille, et la puissance organisée d’une force militaire immense inspirée et conduite par cette même noblesse, Mr de Bismark voudra nécessairement écraser le prolétariat et extirper dans sa racine, par le fer et le feu, cette gangrène, cette [intercalé: maudite] question sociale dans laquelle s’est concentré tout ce qui reste d’esprit de révolte dans les hommes et dans les nations. Ce sera une guerre à mort contre le prolétariat, en Allemagne, comme partout ailleurs. Mais tout en invitant les ouvriers de tous les pays à s’y bien préparer, je déclare que je ne crains pas cette guerre. Je compte sur elle au contraire pour mettre le diable au corps des masses ouvrières. Elle <mettra fin à > interrompra brusquement [G: coupera court à] tous ces raisonnements sans dénouement et sans fin (in’s Blaue hinein) qui endorment, qui épuisent [intercalé: sans <aucun résultat> amener aucun résultat,] et elle allumera <[ill.]>[G: au sein du] prolétariat de l’Europe cette passion, sans laquelle il n’y a jamais de triomphe. Quant au triomphe final du prolétariat, qui peut en douter? La justice, la logique de l’histoire est pour lui.

L’ouvrier allemand, devenant de jour en jour plus révolutionnaire, a hésité pourtant un instant, au commencement de cette guerre. D’un coté, il voyait Napoléon III, de l’autre Bismark avec son roi-Croquemitaine; <D’un coté l’invasion, de l’autre> le premier représentant l’invasion, les# |96 deux autres la défense Nationale. N’était-il pas naturel que malgré toute son antipathie pour ces deux représentants du despotisme allemand, il ait cru un instant que son devoir d’Allemand lui commandait de se ranger sous leur drapeau? Mais cette hésitation <contre> ne fut pas de longue durée. A peine les premières nouvelles des victoires remportées par les troupes allemandes furent-elles arrivées en Allemagne, aussitôt qu’il devint évident que les Français ne pourront [G: pourraient] plus passer le Rhin, surtout après la capitulation de Sédan, et la chûte mémorable et irrévocable de Napoléon III dans la boue, alors que la guerre de l’Allemagne contre la France, <perdant> perdant son caractère de légitime défense, avait pris celui d’une guerre de conquête, d’une guerre du despotisme allemand contre la liberté de la France, les sentiments du prolétariat allemand changèrent tout d’un coup et prirent une direction ouvertement <antipathique par contre à> opposée à cette guerre [intercalé: et] profondement sympathique pour la <France> république française. Et ici je m’empresse de rendre justice aux chefs du parti de la Démocratie-socialiste, à tout son comité directeur, aux Bebel, aux Liebknecht et à tant d’autres, qui eurent <le courage malgré>, au milieu des clameurs de la gent<e> officielle et de toute la bourgeoisie de l’Allemagne, [intercalé: enragée de patriotisme, le courage] de procla<m>mer hautement les droits sacrés de la France. Ils ont rempli noblement, héroïquement leur devoir, car il leur a fallu vraiment un courage héroïque pour ôser parler un langage humain au milieu de toute cette animalité [G: bourgeoise] rugissante. <des sifflements de l’Allemagne>

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Les ouvriers de l’Allemagne sont naturellement les ennemis <les plus décidés> passionnés de l’alliance et de la politique russe. Les révolutionnaires russes ne doivent pas <même> s’étonner <trop>, ni même trop s’affliger, s’il arrive quelquefois <[ill.]> aux travailleurs allemands d’envelopper le peuple russe lui-même dans la haine <profonde [intercalé: [ill.]] que leur inspire la politique de l’Empire du Tzar russe> si profonde et si légitime que leur inspirent l’existence et tous les actes politiques de l’Empire de toutes les Russies, comme les ouvriers allemands <à leur tour> à leur tour ne devront plus <s’étonner><desormais s’étonner, ni trop s’offenser à leur tour, si le> s’étonner, ni trop s’offenser, <[ill.]> désormais,# |97 s’il arrive quelquefois au prolétariat de la France de ne point établir une distinction convenable entre l’Allemagne officielle, bureaucratique, militaire, nobiliaire, bourgeoise et l’Allemagne populaire. Pour ne pas trop s’en plaindre, pour êtres justes, les ouvriers allemands doivent juger par eux mêmes. Ne confondent-ils pas souvent, trop souvent, suivant en cela l’exemple et les recommandations de beaucoup <leur> de leurs

chefs, l’Empire russe et le peuple russe dans un même sentiment de mépris et de haine, sans se douter seulement que ce peuple est la première victime et l’ennemi irréconciliable et toujours révolté de cet Empire, comme <je l’ai> j’ai eu souvent l’occasion de le prouver dans mes discours et dans mes <écrits> brochures, et comme je l’établirai de nouveau dans le courant de cet écrit. Mais les ouvriers allemands pourront <répondre: Nous ne tenons> objecter qu’ils ne tiennent pas compte des paroles; que leur <vote> jugement est basé sur des faits, et [intercalé: que] tous les faits russes qui se sont manifestés au dehors, <sont> ont été des faits anti-humains, cruels, barbares, despotiques. A cela les révolutionnaires russes n’auront rien à répondre. Ils devront reconnaître que jusqu’à un certain point, les ouvriers allemands ont raison; chaque peuple étant <réellement> plus ou moins solidaire et responsable des actes commis par son Etat, en son nom et par son bras, jusqu’à ce qu’il a [que] [G: ait] renversé et détruit cet Etat. Mais si cela est vrai pour la Russie, cela doit être également vrai pour l’Allemagne.

Certes l’Empire Russe représente et réalise un système barbare, anti humain, odieux, détestable [G: détestable], infame. Donnez-lui tous les adjectifs que Vous voudrez, ce <[ill.]> ne sera pas moi qui m’en plaindrai. [intercalé: <Pat>] Partisan du peuple russe et <non patriote> [intercalé: non <patriote>[ill.][G: patriote] de l’Etat ou] de l’Empire [intercalé: de toutes les Russies,] je défie qui que ce soit de haïr ce dernier plus que moi. Seulement, comme il faut être juste avant tout, je prie les patriotes allemands de vouloir bien observer et reconnaître, qu’à part quelques# |98 hypocrisies de forme, leur royaume de Prusse et leur vieil Empire d’Autriche d’avant 1866, n’ont pas été beaucoup plus libéraux ni [intercalé: beaucoup] plus humains que l’Empire de toutes les Russies, et que l’Empire Prusso-Germanique ou Knouto-Germanique, que le patriotisme allemand élève aujourd’hui sur les ruines et dans le sang de la France, promet même de le surpasser en horreurs. Voyons, l’Empire Russe, tout détestable qu’il est, a-t-il jamais fait à l’Allemagne, à l’Europe la centième partie du mal que l’Allemagne fait aujourd’hui à la France et qu’elle menace de faire à l’Europe tout entière? Certes si quelqu’un a le droit de détester l’Empire de Russie et les Russes, ce sont les Polonais. Certes si les Russes se sont jamais deshonorés et [intercalé: s’il ont] commis des horreurs, en exécutant les ordres sanguinaires <du Tz> de leurs Tzars, c’est en Pologne. Eh bien, j’en appelle aux Polonais eux-mêmes: les armées, les soldats et les officiers russes, pris en masse, ont ils jamais accompli la dixième partie des actes exécrables que les armées, les soldats et les officiers de l’Allemagne, pris en masse, accomplissent <chaque jour> aujourd’hui en France? Les Polonais, ai-je dit, ont le droit de détester la Russie. Mais les Allemands, non, à moins qu’ils ne se détestent eux-mêmes en même temps. <Voyons, quel mal leur [ill.] a-t-il jamais été fait> Voyons, quel mal leur a-t-il jamais été fait par l’Empire Russe? Est-ce qu’un Empereur russe quelconque a jamais rêvé la conquète de l’Allemagne? Lui a-t-il jamais arraché une province? Des troupes russes sont-elles <jamais> venues en Allemagne pour anéantir [G: anéantir] sa république – qui n’a jamais existé, – et pour rétablir sur le trône ses despotes, – qui n’ont jamais cessé de rêgner?

<<<Une> Deux fois seulement, depuis qu’entre l’Allemagne et la Russie, existent des rapports internationaux, des Tzar russe, Pierre III fit beaucoup de mal à l’Allemagne, en sauvant le royaume grand Fredéric II et avec lui le royaume de Prusse avec lui d’une perte imminente (1). [ill.] ruine>>#

|99Deux fois seulement, depuis que des rapports internationaux existent entre la Russie et l’Allemagne, des Empereurs russes <ont fait un mal réel à l’Alle> ont fait un mal positif à cette dernière. La première fois, ce fut Pierre III qui, [intercalé: à peine monté sur le trône,] en 1761, sauva Frédéric le Grand et le royaume de Prusse avec lui d’une ruine imminente,<(1)> en ordonnant à <[ill.]> l’armée russe, qui avait combattu jusque-là [intercalé: avec les Autrichiens] contre lui, de se <de se joindre à lui pour combattre les Autrichiens. retourner conjointement avec lui> joindre à lui contre les Autrichiens. Une autre fois, ce fut l’Empereur Alexandre Ier qui en 1807 sauva la Prusse d’un complet anéantissement.

Voila, sans contredit, deux très mauvais services que la Russie a rendus à l’Allemagne, et si c’est de cela que se plaignent les Allemands, je dois reconnaître qu’ils ont mille fois raison; car en sauvant deux fois la Prusse, la Russie a incontestablement, sinon forgé toute seule, au moins contribué à forger les chaînes de l’Allemagne. Autrement, je ne saurais comprendre vraiment de quoi ces bons patriotes allemands peuvent se plaindre?

En 1813, les Russes sont venus en Allemagne comme des libérateurs et n’ont pas peu contribué, quoiqu’en disent Mrs [G: Messieurs] les Allemands, à la délivrer du joug de Napoléon. Ou bien gardent-ils rancune à ce même Empereur Alexandre, <pour avoir> parcequ’il a empêché, <le Feldmaréchal Prussien> en 1814, le feldmaréchal prussien Blücher de livrer Paris au pillage, comme il en avait exprimé le désir<,>? ce qui prouve que les Prussiens ont eu toujours [G: ont toujours eu] les mêmes instincts et qu’ils n’ont pas changé de nature. En veulent ils à l’Empereur Alexandre pour avoir presque forcé<e> Louis XVIII de donner une constitution à la France, contrairement aux voeux exprimés par le roi de Prusse et par l’Empereur d’Autriche, et d’avoir étonné l’Europe et la France, en se montrant, lui, Empereur de Russie, plus humain et plus libéral que les deux grands potentats de l’Allemagne?#

|100 Peut-être les Allemands ne peuvent-ils pardonner à la Russie l’odieux partage de la Pologne? Hélas! ils n’en ont pas le droit, car ils ont pris leur bonne part du gateau. Certes, ce partage fut-un crime. Mais parmi les brigands couronnés qui l’accomplirent, il y’en eut un russe et deux allemands: l’impératrice Marie Thérèse d’Autriche et le grand roi Frédéric II de Prusse. Je pourrais même dire <qu’il y’eu trois> que tous les trois furent allemands. Car l’impératrice Cathérine II <[ill.]> de lascive mémoire, n’était autre chose qu’une Princesse allemande<,> pur sang. Frédéric II, on le sait, avait bon appétit. N’avait-il pas <[ill.]> proposé à sa bonne commère de Russie de partager également la Suède, où régnait son neveu. L’initiative du partage de la Pologne lui appartint de plein droit. Le royaume de Prusse y a gagné d’ailleurs beaucoup plus que les deux autres <compartageants> coopartageants, car il ne s’est constitué comme [intercalé: une] véritable puissance que par la conquète de la Silésie et par ce partage de la Pologne.

Enfin, les Allemands en veulent-ils à l’Empire de Russie pour la compression violente, barbare, sanguinaire de deux révolutions polonaises, en 1830 et en 1863? Mais derechef ils n’en ont aucun droit: Car en 1830, comme en 1863, la Prusse a été le complice le plus intime du cabinet de St Petersbourg et le pourvoyeur <[ill.]> complaisant <[ill.]> et fidèle de ses bourreaux. <Ces mêmes> Le Ct [G: comte] de Bismark, le chancelier et le fondateur du futur Empire Knouto-Germanique ne s’était-il pas fait un devoir et un plaisir de livrer aux Mourawief et aux Bergh toutes les têtes polonaises qui tombaient sous sa main? <et> et ces mêmes lieutenants prussiens qui étalent <[ill.]> maintenant leur humanité et leur libéralisme pangermanique en France, n’ont-ils pas <fait> organisé, en 1863, en 1864, et en 1865, dans la Prusse polonaise et dans le Grand Duché de Posen, [intercalé: <la chasse aux insurgés polonais>] comme de véritables gendarmes, dont ils ont d’ailleurs <la nature> toute la nature et les goûts, une chasse réglée [G: en règle] contre les malheureux [intercalé: insurgés] polonais qui <fuyssent> fuyaient les Cosaques,# |101 pour les livrer enchaînés aux Cosaques [G: au gouvernement russe]? Lorsqu’en 1863, la France, l’Angleterre et l’Autriche avaient envoyé leurs protestations en faveur de la Pologne au Pce [G: prince] Gortchakoff, seule la Prusse ne voulut point protester. Il lui était impossible de protester pour cette simple raison que, depuis 1860, tous les efforts de sa diplomatie tendirent à dissuader l’Empereur Alexandre II de faire la moindre concession aux Polonais(1) [[(1) Lorsque <Lord B> l’ambassadeur de la Grande Bretagne à Berlin, lord Bloomfield, si je ne me trompe de nom, proposa à M<r>. de Bismark de signer au nom de la Prusse la fameuse protestation des Cours de l’Occident, <Mr> de Bismark s’y refusa, en disant à l’ambassadeur anglais: “Comment voulez Vous que nous protestions quand depuis trois ans nous ne faisons [intercalé: que] répéter à la Russie <qu’> une seule chose, c’est de ne faire aucune concession <aux> à la Pologne.”]]

On voit que sous tous ces rapports, les patriotes allemands n’ont pas le droit d’adresser des reproches à l’Empire Russe. S’il <a> chanté faux, et certes sa voix est odieuse, la Prusse, <[ill.]> actuellement la patrie par excellence de tous les allemands patriotes> qui constitue aujourd’hui la tête, le coeur [intercalé: et] le bras de la grande Germanie unifiée ne lui a jamais refusé son accompagnement volontaire. Reste donc un seul grief, le dernier:

“La Russie, disent les Allemands, [intercalé: <ill.> a exercé], depuis 1815 jusqu’à ce jour, <a exercé> une influence désastreuse sur la politique tant extérieure qu’intérieure de l’Allemagne. Si l’Allemagne est restée si longtemps divisée, si elle reste esclave, c’est à cette influence fatale qu’elle le doit.”

<<J’avoue que ce reproche m’a toujours paru excessivement ridicule, inspiré par la mauvaise foi et indigne d’un grand peuple; la dignité de chaque nation [intercalé: comme de chaque individu,] devant principalement consister en ceci <qu’elle ait> qu’ils aient le courage moral d’accepter toute la responsabilité <de ses actes, de ses défauts><leurs fautes et de> de leurs actes et de leurs propres défauts, et qu’elle <n’en accuse> ne la rejette pas misérablement [intercalé: sur] les autres(1). Sans [ill.] sans s’efforcer misérablement de la rejeter sur les a>>

J’avoue que ce reproche m’a toujours paru excessivement ridicule, inspiré par la mauvaise foi et indigne d’un grand peuple; la dignité de chaque# |102 nation, comme <de> [intercalé: de chaque] individu, devant consister, selon moi, principalement en ceci, que chacun accepte toute la responsabilité de ses actes, sans chercher misérablement à en rejeter la faute sur les autres. N’éprouve-t-on pas le dégoût lorsqu’on entend [G: N’est-ce pas une chose très [ill.] que les jérémiades d’] un grand garçon [G: qui voudrait] se plaindre en pleurnichant qu’un <[ill.]> autre l’ait dépravé, l’ait entraîné dans le [G: au] mal? Eh bien, ce qui n’est pas permis à un gamin, à plus forte doit-il être défendu à une nation, <[ill.]> défendu par le respect [intercalé: même] qu’elle doit avoir pour elle-même$3$#

<<L’accusation, <contre la Russie> des Allemands contre la Russie se décompose en deux accusations différentes et je dirai même presque opposées: Celle d’avoir empéché [si longtemps] l’unité# |103 de l’Allemagne, et celle d’avoir empéché sa liberté. Considérons d’abord la première.

La première question qui se présente d’abord est celle-ci: La Russie est elle jamais [intervenue] militairement en Allemagne, soit pour y changer,# |104 soit pour [lui imposer] un ordre de choses quelconque? Jamais. Donc son action sur l’Allemagne s’est bornée à une pression exclusivement diplomatique. Que cette action ait dû être mauvaise, très mauvaise, qui peut-en-douter? Un Empire despotique et barbare, fondé intérieurement sur la>>#

|105 <<La première question qui se présente d’abord est celle-ci: La Russie est-elle jamais intervenue militairement en Allemagne pour y changer ou pour y introduire un ordre de choses quelconque? Jamais. Donc toute son action sur l’Allemagne s’est bornée à une action exclusivement diplomatique. Cette# |106 compression, sur l’anéantissement matériel, intellectuel et moral de ses peuples, peut-il exercer au dehors une influence qui ne soit excessivement malfaisante? Mais cette action diplomatique, nécessairement malfaisante, de la Russie sur# |107 #

|108 <Dans le courant> A la fin de cet écrit, <et lorsque je viendrai> en jetant un coup d’oeil sur la question germano-slave, je prouverai par des faits historiques irrécusables que l’action diplomatique de la Russie sur l’Allemagne, et il n’y en a jamais eu d’autre, tant sous le rapport de son développement intérieur que sous celui de son extension extérieure, a été nulle ou presque nulle jusqu”<[ill.]> en 1866, beaucoup plus nulle dans tous les cas que ces bons patriotes allemands et que la diplomatie russe elle-même ne se le sont imaginés: Et je prouverai qu’à partir de 1866, le Cabinet de St Petersbourg, reconnaissant du concours moral, sinon de l’aide matérielle, que <la Prusse> celui de Berlin lui a apporté, pendant la guerre de Crimée, et plus <inféodé> inféodé à la politique prussienne que jamais, a puissamment contribué par son attitude menaçante contre l’Autriche et la France, à la complète <réalisation> réussite des <plans> projets gigantesques du Ct [G: comte] de Bismark et par conséquent aussi à l’édification définitive du grand Empire Prusso-Germanique, dont l’établissement prochain va enfin couronner tous les [oeuvres][G: voeux] des patriotes allemands.

Comme le Docteur Faust, ces excellents patriotes ont poursuivi deux buts, deux tendances opposées: l’une vers une puissante unité nationale, l’autre vers la liberté. Ayant voulu concilier deux choses inconciliables, ils ont longtemps paralysé l’une par l’autre, jusqu’à ce qu’enfin, avertis par l’expérience, ils ne se soient décidés à sacrifier l’une pour conquérir l’autre. Et c’est ainsi que sur les ruines, non de leur liberté – ils n’ont jamais été libres – mais de leurs rèves libéraux, ils sont en train de bâtir maintenant leur grand <empire> Empire Prusso-Germanique. Ils constitueront desormais, de leur propre aveu, librement, une puissante nation, un formidable Etat et un peuple esclave.

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Pendant cinquante [intercalé: années] de suite, depuis 1815 jusqu’en 1866, la bourgeoisie allemande avait vécu dans# |109 une singulière illusion par rapport à elle-même: elle s’était crue libérale, elle ne l’était pas du tout. Depuis l’époque où elle reçut le baptème de Melanchton et de Luther, qui l’inféodèrent religieusement au pouvoir absolu de ses princes, elle perdit définitivement tous ses derniers instincts de liberté. La <soumission> résignation et l’obéissance quand même devinrent plus que jamais son habitude et l’expression réfléchie de ses plus intimes <reflexions, et de son superstitieux> convictions, le résultat de son culte superstitieux <de> pour la toute-puissance de l’Etat. Le sentiment de la révolte, cet orgueil <satanique> satanique qui repousse la domination de quelque maître que ce soit, divin ou humain, et qui <seul> seul crée dans l’homme l’amour de l’indépendance et de la liberté, non seulement lui est inconnu, il lui répugne, la scandalise et l’effraye. La bourgeoisie allemande ne saurait vivre sans maître; elle éprouve [intercalé: trop] le besoin de respecter, d’adorer, de se soumettre à qui que ce soit [G: à un maître quelconque.]. Si ce n’est pas un roi, un Empereur, eh bien! ce sera un monarque collectif, l’Etat et tous les fonctionnaires de l’Etat, comme <à Francfort, à Hambourg> c’était [G: le cas] jusqu’ici à Francfort, à Hambourg, à Brème et Lubeck, <réputées> appelées villes républicaines et libres, et qui passeront sous la domination du nouvel Empereur d’Allemagne, sans s’apercevoir même qu’ils ont perdu leur liberté.

Ce qui mécontente le bourgeois allemand, ce n’est donc pas de devoir obéir à un maître: c’est [G: car c’est là] son habitude, <sa passion> sa seconde nature, sa religion, sa passion; <<c’est [ill.] et la petitesse relative de la [ill.] de son maître. Le>> <ce qui> mais c’est l’insignifiance, la faiblesse, l’impuissance relative de celui à qui <[ill.] Celui à qui il veut et [ill.] obéir. Le><il veut obéir, son> il doit et il veut obéir. Le bourgeois allemand possède au plus haut degré cet orgueil de tous les valets qui réfléchissent en eux mêmes l’importance, la richesse, la grandeur, la puissance de leur <maître> maître. C’est ainsi-que s’explique le culte rétrospectif de la figure historique et <my> presque mythique [G: mythique] de l’Empereur d’Allemagne, culte né, en 1815, simultanément avec le pseudo-libéralisme allemand, dont il a été toujours depuis l’accompagnement obligé et qu’il a dû nécessairement étouffer et détruire, tôt ou tard<. Prenez toutes les chansons>, comme il vient de le faire de nos jours. Prenez toutes les chansons patriotiques des Allemands, composées depuis 1815. Je ne parle pas# |110 des chansons des ouvriers socialistes qui ouvrent une ère nouvelle, <et> prophétisent un monde nouveau, celui de l’émancipation universelle. Non, prenez les chansons des patriotes bourgeois, à commencer par <l’hymne> l’hymne pangermanique d’Arendt [G: <d’Arendt> d’Arndt]. Quel est le sentiment qui y domine? Est-ce l’amour de la liberté? Non, c’est celui de la grandeur et de la puissance nationale: “Où est la patrie allemande?” demande-t-il – Réponse: “Aussi loin que la langue allemande retentit.” La liberté n’inspire que très médiocrement ces chanteurs du patriotisme allemand. On dirait qu’ils n’en font mention que par décence. Leur enthousiasme sérieux et sincère appartient à la seule unité. Et aujourd’hui même, de quels arguments se servent-ils pour prouver aux habitants de l’Alsace et de la Lorraine, qui ont été baptisés Français par la Révolution et qui dans ce moment de crise si terrible pour eux se sentent plus passionnement Français que jamais, qu’ils sont Allemands et qu’ils doivent redevenir des Allemands? <Sans> Leurs promettent-ils la liberté, l’émancipation du travail, une grande prospérité matérielle, un noble et large développement humain? Non, rien de tout cela. Ces arguments les touchent si peu eux-mêmes, qu’ils ne comprennent [intercalé: pas] qu’ils puissent toucher les autres. D’ailleurs ils n’oseraient pas pousser si loin le mensonge, dans un temps de publicité où le mensonge devient si difficile, sinon impossible. Ils savent, et tout le monde sait, qu’aucune de ces belles choses n’existe en Allemagne, et que l’Allemagne ne peut devenir <le> un grand Empire Knouto-Germanique qu’en y renonçant pour longtemps, <la réalité étant devenue trop saisissant, trop brutale> même dans ses rèves, la réalité étant devenue trop saisissante aujourd’hui, trop brutale, pour qu’il y’ait place et loisir pour des rêves.

A défaut de toutes ces grandes choses à la fois réelles et humaines, les publicistes, les savants, les patriotes et les poètes de la bourgeoisie allemande leurs parlent de quoi? De la grandeur passée de l’Empire d’Allemagne, des Hohenstaufen et de l’Empereur Barberousse. Sont-ils fous? Sont-ils idiots? Non, ils sont des bourgeois allemands, des patriotes allemands. Mais pourquoi, diable, ces bons# |111 bourgeois, ces excellents patriotes de l’Allemagne adorent-ils tant ce grand passé catholique, impérial et féodal de l’Allemagne? Retrouvent-ils, comme les villes d’Italie, dans le XIIème <siècle>, dans le XIIIeme, dans le XIVeme et dans le XVeme siècle, des souvenirs de puissance, de liberté, d’intelligence et de gloire bourgeoises? La bourgeoisie, ou si nous voulons étendre ce môt, en nous conformant à l’esprit de ces temps réculés, la nation, <et> le peuple allemand <furent-ils alo> fut-il alors moins brutalisé, moins opprimé par ses princes despotes et par sa nobless arrogante? Non, sans doute, ce fut pis qu’aujourd’hui. Mais alors que <diable> vont-ils [G: donc] chercher dans les siècles passés, ces savants bourgeois de l’Allemagne? La puissance du maître. C’est l’ambition des valets.

En présence de ce qui se passe aujourd’hui, le doute n’est plus possible. La bourgeoisie allemande n’a jamais aimé, compris, ni voulu la liberté. Elle vit dans sa servitude, tranquille et heureuse comme un rat dans un <frommage> fromage, mais elle veut que le fromage soit grand. Depuis 1815 jusqu’à nos jours, elle n’a désiré qu’une seule chose; mais cette chose elle l’a voulue avec une passion persévérante, énergique et digne d’un plus noble objet. Elle a voulu se sentir sous la main d’un maître puissant, fut-il un despote féroce et brutal, pourvu qu’il puisse lui donner, en compensation de son esclavage nécessaire, ce qu’elle appelle sa grandeur nationale, pourvu qu’il fasse trembler tous les peuples, y compris le peuple allemand, au nom de la civilisation allemande.

On m’objectera que la bourgeoisie de tous les pays montre [intercalé: aujourd’hui] les mêmes tendances; que partout elle # |112 accourt effarée [G: s’abriter] sous la protection de la dictature militaire, son dernier refuge contre les envahissements de plus en plus ménaçants du prolétariat. Partout elle renonce à sa liberté, <po> au nom du salut de sa bourse, et pour garder ses privilèges, partout elle renonce à son droit. Le libéralisme bourgeois, dans tous les pays, est devenu un mensonge, n’existant plus à peine que de nom.

Oui, c’est vrai. Mais au moins, dans le passé, le libéralisme des bourgeois italiens, suisses, hollandais, belges, anglais et français a réellement existé, tandis que celui de la bourgeoisie allemande n’a jamais existé. Vous n’en trouvez pas de traces [G: aucune trace] ni avant, ni après la Réformation.

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[G: Histoire du libéralisme allemand (en titre)]

La guerre civile, si funeste à la puissance des Etats, est, au contraire et à cause de cela même, toujours favorable au reveil de l’initiative populaire et au développement intellectuel, moral et même matériel des peuples. La raison en est très simple; elle trouble, elle ébranle dans les masses cette disposition moutonnière, si chère à tous les gouvernements, et qui convertit les peuples en autant de troupeaux qu’on paît et qu’on tond à merci. Elle rompt la monotonie abrutissante de leur existence journalière, machinale, dénuée de pensée, et, en les forçant à réfléchir sur les droits respectifs [G: prétentions respectives] des princes ou des partis qui se disputent le droit de les opprimer et de les exploiter, les amène <plus ou moins> le plus souvent à la conscience sinon réfléchie, au moins instinctive de cette profonde vérité, que les droits des uns sont aussi nuls que ceux des autres et que leurs intentions sont également mauvaises. <Mais> En outre, du moment que la pensée, ordinairement endormie, des masses, se réveille sur un point, elle s’étend nécessairement# |113 sur tous les autres. L’intelligence du peuple s’émeut, rompt son immobilité séculaire, <et> sortant des limites d’une foi machinale, brisant le joug des représentations ou des notions traditionnelles et pétrifiées qui lui avaient tenu lieu de toute pensée, elle soumet à une critique sévère, passionnée, dirigée par son bon sens et par son honnête conscience, <toutes ses idoles d’hier, qui vaut> qui valent souvent mieux que la science, toutes ses idoles d’hier. C ‘est ainsi que se réveille <et que nait> l’esprit du peuple. Avec l’esprit naît en lui, l’instinct sacré, [intercalé: l’instinct essentiellement humain] de la révolte, source de toute <liberté> émancipation, et se développent simultanément sa morale et sa prospérité matérielle, filles jumelles de la liberté. Cette liberté <nouvelle>, si bienfaisante pour le peuple, trouve un appui, une garantie et un encouragement dans la guerre civile elle-même, qui, en divisant ses oppresseurs, ses exploiteurs, ses tuteurs ou ses maîtres, diminue nécessairement la puissance malfaisante des uns et des autres. Quand les maîtres s’entredéchirent, le <pauvre> pauvre peuple, délivré, au moins en partie, de la monotonie <d’un ordre> de l’ordre public, ou plutôt de <ce désordre et de cette iniquité><[ill.]> l’anarchie et de l’iniquité pétrifées qui lui sont imposées, sous ce nom d’ordre public, par leur <p> autorité détestable <pratique> peu<vent>t respirer un peu plus à son aise. D’ailleurs les parties adverses, affaiblies par la division et la lutte, ont besoin de la sympathie des masses pour triompher l’une de l’autre. Le peuple devient une maîtresse adulée, recherchée, courtisée. On lui fait <des promesses> toutes sortes de promesses, et lorsque le peuple est assez intelligent pour ne point se contenter de promesses, on lui fait des concessions réelles, politiques et matérielles. S’il ne s’émancipe pas <[quelques mots illisibles]> alors, la faute en est à lui seul.

Le procédé que je viens de décrire est précisément celui par lequel les communes de tous les pays de l’Occident de l’Europe se sont émancipées, plus ou moins, au moyen-âge. Par la manière dont elles se sont émancipées et surtout par les conséquences politiques, intellectuelles et sociales qu’elles ont sû tirer de leur émancipation,# |114 on peut juger de leur esprit, de leurs tendances naturelles et de leurs tempéraments nationaux respectifs.

Ainsi, vers la fin du XIème siècle déjà, nous voyons l’Italie en plein développement de ses libertés municipales, de son commerce et de ses arts naissants. Les villes d’Italie savent profiter de la lutte mémorable des Empereurs et des Papes qui commence, pour conquérir leur indépendance. Dans ce même siècle, la France et l’Angleterre se trouvent déjà en pleine philosophie scolastique, et comme conséquence de ce premier réveil de la pensée dans la foi [G: foi] et de cette première révolte implicite de la raison contre la foi, <nous [ill.]> nous voyons, dans le midi de la France, la naissance de l’hérésie <[ill.]> vaudoise. En Allemagne, rien. Elle travaille, elle prie, elle chante, bâtit ses temples, sublime expression de sa foi robuste et naïve, et obéit sans murmures à ses prêtres, [G: à] ses nobles, [G: à] ses princes et [G: à] son Empereur qui <s’appui> la brutalisent et la pillent sans pitié<,> ni vergogne.

Au XIIeme siècle se forme la grande Ligue des villes <libres> indépendantes et libres de l’Italie, contre l’Empereur et contre le Pape. Avec la liberté politique commence naturellement la révolte de l’intelligence. Nous voyons le grand Arnoldo di Brescia [G: Armand de Brescia] brûlé à Rome pour hérésie en 1155. En France on brule [G: brûle] Pierre de Bruis [G: Bruys] et l’on persécute Abeilard; et ce qui plus est [G: qui est plus], l'<é> hérésie vraiment populaire et révolutionnaire des Alébigeois [G: Albigeois] se soulève contre la domination du Pape, des prêtres et des seigneurs féodaux. Persécutés, ils se répandent dans les Flandres, en Bohème, jusqu’en Bulgarie, pas seulement [G: mais pas] en Allemagne. En Angleterre, le roi Henri Ier [G: Henri 1er Beauclerc] est forcé de signer une charte, base de toutes les libertés ultérieures. Au milieu de ce mouvement, seule la fidèle Allemagne reste immobile et intacte. Pas une pensée, pas un acte qui dénote le réveil d’une volonté indépendante ou d’une aspiration quelconque dans le peuple. Seulement deux faits importants: La création de deux ordres <nouveaux> chevaleresques nouveaux, celui des# |115 croisés Teutoniques et celui des <p>Porte-glaives Livoniens, chargés tous les deux de préparer la grandeur et la puissance du futur Empire Knouto-Germanique, par la propagande armée du Catholicisme et du Germanisme dans le Nord et dans le Nord-Est de l’Europe. On connaît la méthode uniforme et constante dont <ils> firent usage ces aimables propagateurs de l’Evangile du Christ, pour convertir et pour germaniser les populations slaves barbares et payennes. C’est d’ailleurs la même méthode dont [G: que] leurs dignes successeurs <se servent> employent aujourd’hui pour moraliser, pour civiliser, pour germaniser la France; ces trois verbes différents ayant dans la bouche et dans la pensée des patriotes allemands le même sens. C’est le massacre en détail et en masse, l’incendie, le pillage, le viol, la destruction d’une partie de la population et l’asservissement du reste. Dans les pays conquis, autour des camps retranchés de ces civilisateurs forcés, [G: armés,] se formaient ensuite les villes allemandes. Au milieu d’eux venait s’établir le St [G: saint] Evêque, le bénisseur quand même de tous les attentats commis ou <[ill.]> entrepris par ces nobles brigands; avec lui venait une masse [G: troupe] de prêtres, et on baptisait de force les pauvres payens qui avaient survécu au massacre, puis on obligeait ces esclaves de bâtir des Eglises. Attirés par tant de sainteté et de gloire, <venaient> arrivaient ensuite ces bons bourgeois allemands, humbles, serviles, lâchement respectueux vis-à-vis de l’arrogance nobiliaire, à genoux devant toutes les autorités établies, politiques et religieuses, applaties [G: aplatis], en un môt, devant tout ce qui représentait une puissance [intercalé: quelconque,] mais excessivement durs et pleins de mépris [intercalé: et de haine] pour les populations indigènes <vaincues> vaincues; d’ailleurs unissant à ces qualités utiles, sinon très brillantes, une force, une intelligence et une persévérance de travail tout-à-fait respectables, et je ne sais quelle puissance végétative <d’expansion et> de croissance <qui> et d’expansion envahissante qui rendaient ces parasites laborieux très dangereux pour l’indépendance# |116 et pour l’intégrité du caractère national, même dans les pays où ils étaient venus s’établir non par le droit de conquète, mais par grâce, comme en Pologne, par exemple. C’est ainsi que la Prusse Orientale et Occidentale et une partie du Grand Duché de Posen se sont trouvées germanisées un beau jour. – Le second fait [intercalé: allemand] qui <tombe> s’accomplit dans ce siècle, c’est la renaissance du droit romain, provoquée, non sans doute par l’initiative nationale, mais par la volonté spéciale des Empereurs qui, en protégeant et en propageant l’étude des <p>Pandectes retrouvés de Justinien, préparèrent les <bases> bases de l’absolutisme moderne.

Au XIIIeme siècle, <enfin> la bourgeoisie allemande semble se reveiller enfin. La guerre des guelphes et des Gibelins, après avoir duré près d’un siecle, réussit <enfin> à interrompre ses chants et ses rêves et à la <re>tirer de sa pieuse létargie. Elle commence vraiment par un coup de maître. Suivant sans doute l’exemple que leur avaient donné les villes d’Italie, dont les rapports commerciaux s’étaient étendus sur toute l’Allemagne, plus de soixante villes allemandes forment une ligue commerciale et nécessairement politique, formidable, la fameuse Hanse.

Si la bourgeoisie allemande avait eu l’instinct de la liberté, même partielle et restreinte, la seule qui fût possible dans ces temps réculés, elle aurait pu conquérir son indépendance et établir sa puissance politique déjà au XIIIme siècle, comme l’avait fait <déjà> bien avant, la bourgeoisie d’Italie. La situation politique des villes allemandes, à cette époque, ressemblait d’ailleurs beaucoup à celle des villes italiennes, auxquelles elles étaient liées doublement et par les prétentions du St Empire et par les rapports plus réels du commerce.

Comme les cités républicaines d’Italie, les villes allemandes ne pouvaient compter que sur elles-mêmes. # |117 Elles ne pouvaient pas, comme les communes de France, s’appuyer sur la puissance croissante de la centralisation monarchique, le pouvoir des Empereurs, qui <dépendait> résidait beaucoup plus <des><de capacités> dans leurs capacités et dans <l’inf> leur influence personnelles que <des insti> dans les institutions politiques et qui par conséquent variait avec le changement des personnes, n’ayant jamais pu se consolider, ni prendre corps en Allemagne. D’ailleurs toujours occupés des affaires d’Italie et de leur lutte interminable contre les papes, ils passaient les trois quarts de leur <[ill.]> temps hors de l’Allemagne. Par cette double raison, la puissance des Empereurs, toujours précaire et toujours disputée, ne pouvait [intercalé: offrir,] comme celle des rois de France, un<e> appui<s> suffisant et sérieux à l’émancipation <des villes de l’Allemagne> des communes.

Les villes de l’Allemagne<,> ne pouvaient pas non plus, comme les communes anglaises, s’allier avec l’aristocratie terrienne contre le pouvoir <[ill.]> de l’Empereur, pour révendiquer leur part de liberté politique. Les [G: ; les] maisons souveraines et toute la noblesse féodale de l’Allemagne, contrairement à l’aristocratie anglaise, s’étant toujours distinguées par une absence complète de sens politique. C’était tout simplement un ramassis de grossiers brigands, brutals [G: brutaux], stupides, ignorants, insolents, n’ayant de goût que pour la guerre féroce et pillarde, pour la luxure et pour la ribotte [G: débauche]. Ils n’étaient bons que pour attaquer les marchands des villes sur les grandes routes, ou bien pour saccager les villes elles-mêmes quand ils se <trouvaient la> sentaient en force, mais non pour comprendre l’utilité d’une alliance avec elles.

Les villes allemandes, pour se défendre contre la brutale oppression, contre les vexations et contre le pillage régulier ou non régulier des Empereurs, des <P>princes souverains et# |118 des nobles, ne pouvaient donc réellement compter que sur leurs propres forces <respective> et que sur leur alliance entre elles. Mais pour que cette alliance, cette même Hanse qui ne fut jamais rien qu’une alliance <commerciale> presqu’exclusivement commerciale, pût leur accorder une protection suffisante, il aurait <fallus> fallu qu’elle prît un caractère et une importance décidément politique; qu’elle intervînt comme partie reconnue et respectée dans la Constitution même et dans toutes les affaires tant intérieures qu’extérieures de l’Empire.

Les circonstances d’ailleurs étaient extrèmement favorables. La puissance de toutes les autorités de l’Empire avait été considérablement affaiblie par la lutte des Gibe<l>lins et des Guelfes; et puisque les villes allemandes s’étaient senties assez fortes pour former <entre elles> une ligue de défense mutuelle contre tous les pillards couronnés ou non couronnés, <rien ne les empèchait> qui les menaçaient de toutes parts, rien ne les empêchait de donner à cette Ligue un caractère politique beaucoup plus positif, celui d’une formidable puissance collective réclamant et imposant le respect. Elles pouvaient faire davantage: <P>profitant de l’union <fictive et mystique que le St Empire avait> plus ou moins fictive que le mystique St Empire [G: Saint-Empire] avait établie entre l’Italie et l’Allemagne, <elles> les villes allemandes auraient pu s’allier ou se fédérer avec les villes italiennes, comme elles s’étaient alliées avec des filles [G: villes] flamandes et plus tard même avec quelques villes polonaises; elles auraient dû naturellement le faire non sur une base exclusivement allemande, mais largement internationale; et qui sait si une telle alliance, en ajoutant à la force native et un peu lourde et brute des Allemands, l’esprit, la capacité politique et l’amour de la liberté des Italiens, n’eût# |119 pas donné au développement politique et social de l’Occident une <tendance> direction toute différente et bien autrement avantageuse pour la civilisation du monde entier. Le seul grand désavantage qui, probablement, aurait résulté d’une telle alliance, ce serait la formation d’un nouveau monde politique, puissant et libre, en dehors des masses agricoles et par conséquent contre elles; les paysans de l’Italie et de l’Allemagne auraient été livrés encore plus à la merci des seigneurs féodaux, résultat qui, d’ailleurs, n’a point été évité, puisque l’organisation municipale des villes a eu pour conséquence de séparer profondément les paysans des bourgeois et de leurs ouvriers, en Italie aussi bien qu’en Allemagne.

Mais ne rêvons pas pour ces bons bourgeois allemands! Ils rêvent assez eux-mêmes; il est malheureux seulement que leurs rêves n’ont [G: n’aient] jamais eu la liberté pour objet. Ils n’ont jamais eu, ni alors ni depuis, les dispositions intellectuelles et morales nécessaires pour concevoir, pour aimer, pour vouloir et pour créer la liberté. L’esprit d’indépendance leur [intercalé: a] toujours été inconnu. La révolte leur répugne, autant qu’elle les effra<y>ie. Elle est incompatible avec leur caractère résigné et soumis, avec leurs habitudes patiemment et paisiblement laborieuses, avec leur culte à la fois raisonné et mystique de l’autorité. On dirait que tous les bourgeois allemands naissent avec la bosse de la piété, avec la bosse de l’ordre public et de l’obéissance quand même. Avec de telles dispositions, on ne s’émancipe jamais, et même au milieu des conditions les plus favorables, on reste esclave.

C’est ce qui arriva à la Ligue des villes [G: h]anséatiques.# |120 Elle ne sortit jamais des bornes de la modération et de la sagesse, ne demandant que trois choses: Qu’on la laissât paisiblement s’enrichir par son industrie et par son commerce; qu’on respectât son organisation et sa juridiction intérieure; et qu’on ne lui demandât pas des sacrifices d’argent trop énormes, en retour de la protection ou de la tolérance qu’on lui accordait. Quant aux affaires générales de l’Empire, tant intérieures qu’extérieures, la bourgeoisie allemande en laissa volontiers le soin exclusif aux “grands Messieurs” (den grossen Herren), trop modeste elle-même pour s’en méler.

Une si grande modération politique a dû être nécessairement accompagnée [intercalé: ou plutôt même <sont> est un symptôme certain] d’une grande lenteur dans le développement intellectuel et social d’une nation. Et en effet, nous voyons que pendant tout le XIIIeme siècle, <mal> l’esprit allemand, malgré <tout> le grand mouvement commercial et industriel, malgré toute la prospérité matérielle des villes allemandes, ne produit absolument rien. Dans ce même siècle, <on [ill.]> on enseignait déjà, dans les écoles de l’Université de Paris, malgré le Roi et le Pape, une doctrine dont la hardiesse aurait épouvanté nos métaphysiciens et nos théologiens, affirmant, par exemple, que le monde, étant éternel, n’avait pas pu être créé, niant l’immatérialité des âmes et le libre arbitre. En Angleterre, nous trouvons le grand moine Roger Bacon, le divinateur de la science moderne et le vrai [G: véritable] inventeur de la boussole et de la poudre, malgré [G: quoi]que les Allemands veuillent s’arroger [G: s’attribuer] cette dernière <convention> invention, sans doute pour démentir le [G: faire mentir le] proverbe. En Italie naissait Dante. En Allemagne, nuit [G: nuit] intellectuelle complète.

Au XIVe siècle, l’Italie possède déjà une magnifique littérature nationale: Dante, Petrarca [G: Petrarque], Bocaccio [G: Boccace]; et dans l’ordre politique<: [ill.]>, Rienzi, et Michel# |121 Lando, l’ouvrier cardeur, Gonfalonier à Florence. En France, les Communes, représentées aux Etats Généraux, déterminent définitivement leur caractère politique, en appuyant la royauté contre l’aristocratie et le Pape. <<En Angleterre, Jean Wicleff, le vrai initiateur de la Réformation religieuse commence à prècher>> C’est aussi le siècle de la Jaquerie, cette première <révolution> insurrection des campagnes de France, insurrection pour la quelle les socialistes sincères n’auront pas, sans doute, le dédain ni surtout la haine des bourgeois. En Angleterre, Jean Wicleff, le vrai [G: véritable] initiateur de la Réformation religieuse, commence à prècher. En Bohème, pays slave, faisant malheureusement partie de l’Empire [G: germanique], nous trouvons dans les masses populaires, parmi les paysans, la secte si intéressante et <sy> si sympathique des Fratricelli qui osèrent prendre, contre le despote céleste, le parti de Satan, ce chef spirituel de tous les révolutionnaires passés, présents et avenirs [G: à venir], le vrai [G: véritable] auteur de l’émancipation humaine selon le témoignage de la Bible, le négateur de l’Empire céleste comme nous le sommes de tous les Empires terrestres, le créateur de la liberté; celui même que Proudhon, dans son livre sur la Justice, saluait avec une éloquence pleine d’amour. Les Fratricelli préparèrent le terrain pour la révolution de Huss et de Ziska. <La liberté suisse nait enfin dans ce siècle.> – La liberté suisse naît enfin dans ce siècle.

<La [ill.]> La révolte des cantons allemands de la Suisse contre le despotisme de la maison de Habsbourg est un fait <tellement> si contraire à l’esprit national de l’Allemagne, qu’il eut pour conséquence nécessaire, immédiate, la formation d’une nouvelle nation suisse baptisée au nom de la révolte et de la liberté, et comme telle séparée desormais par une barrière infranchissable de l’Empire Germanique.#

|122 Les patriotes allemands aiment à répéter avec la célèbre Chanson pangermanique d’Arndt “que leur patrie s’étend <partout ou [ill.]> aussi loin que résonne leur langue, chantant des louanges au bon Dieu”

“So weit die deutsche Z⇓nge klingt,

Und Gott im Himmel Lieder singt!

S’ils voulaient se conformer plutôt au sens réel de leur histoire qu’aux inspirations de leur phantaisie omnivore [G: fantaisie omnivore], ils auraient dû dire, que leur patrie s’étend aussi loin que l’esclavage des peuples et qu’elle <cesse> cesse là où commence la liberté.

Non seulement la Suisse, mais les villes de la Flandre, liées pourtant avec les villes de l’Allemagne par des intérêts matériels, par ceux d’un commerce croissant et prospère, et malgré qu’elles fissent partie de la Ligue [G: h]anséatique, <tendant> tendirent à partir même de ce siècle, à s’en séparer toujours davantage, sous l’influence de cette même liberté.

[Au verso de cette page, Bakounine a écrit: “12 pages, 110-121. Lettre demain”.]

En Allemagne, pendant tout ce siècle, <malgré même> au milieu d’une prospérité matérielle croissante, aucun mouvement intellectuel ni social. En politique deux faits seulement: le premier, c’est la déclaration des Princes de l’Empire qui, entraînés par l’exemple des rois de France, procla<m>ment que l’Empire doit être indépendant du Pape et que la dignité impériale ne relève que de Dieu seul. Le second fait, c’est l’institution de la fameuse Bulle d’or qui organise définitivement l’Empire et décide qu’il y’aura désormais sept Princes électeurs, en l’honneur des sept cierges [G: chandeliers] de l’apocalypse.

Nous voilà enfin arrivés au XVme siècle. C’est le siècle de la Renaissance. L’Italie est en pleine floraison. Armée [G: Armée] de la philosophie retrouvée de la Grèce antique, elle brise la lourde prison dans laquelle, pendant 10 [G: dix] siècles, le Catholicisme# |123 avait tenu renfermé <l’Italie> l’esprit humain. La foi tombe, la pensée libre renaît. C’est l’aurore resplendissante et joyeuse de l’émancipation humaine. Le sol libre de l’Italie se couvre de libres et hardis penseurs. L’Eglise elle-même y devient payenne. Les Papes et les Cardinaux, dédaigneux pour Aristote et Platon, embrassent la philosophie matérialiste d’Epicure, et oublieux du Jupiter Chrétien, ne jurent plus que par Bacchus et Vénus; ce qui ne les empèche pas de persécuter par moments les libres penseurs dont la propagande entraînante ménace d’anéantir la foi des masses populaires, cette source de leur puissance et de leurs revenus. L’ardent et le génial [G: illustre] propagateur de la foi nouvelle, de la foi humaine, Pic de [G: la] Mirandole, mort si jeune, attire surtout contre lui les foudres du Vatican.

En France et en Angleterre, temps d’arrêt. Dans la première moitié de ce siècle, c’est une guerre odieuse, stupide, fomentée par l’ambition des rois anglais et soutenue bètement par la nation anglaise, une guerre qui fit réculer d’un siècle l’Angleterre et la France. Comme les Prussiens, aujourd’hui, les Anglais du XVeme siècle avaient voulu détruire, soumettre la France. Ils s’étaient même emparés de Paris, ce que les Allemands, malgré toute leur bonne volonté, n’ont pas encore réussi à faire jusqu’ici, et avaient brûlé Jeanne d’Arc à Rouen, comme les Allemands pendent aujourd’hui les Francs-tireurs. Ils

furent enfin chassés de Paris et de France, comme, espérons-le toujours, les Allemands finiront bien par l’être aussi.

Dans la seconde moitié du XVeme siècle en France, nous voyons la naissance du vrai despotisme royal, <[ill.] de> renforcé par cette guerre. C’est l’époque de Louis XI, un rude compère, valant à lui seul Guillaume Ier avec ses Bismark et Moltke, le fondateur de la centralisation bureaucratique et militaire de# |124 <la créa> la France, le créateur de l’Etat. Il daigne bien encore quelquefois s’appuyer sur les sympathies intéressées de sa <bourgeoisie> fidèle bourgeoisie, qui voit avec plaisir son bon roi abbattre [G: abattre] les têtes, [intercalé: si arrogantes et si fières,] de ses seigneurs féodaux; mais on sent déjà à la manière dont il se comporte avec elle, que si elle ne voulait pas l’appuyer, il saurait bien l’y forcer. Toute indépendance, nobiliaire ou bourgeoise, spirituelle ou temporelle, lui est également odieuse. Il abolit la chevalerie et institue les ordres militaires; voilà pour la noblesse. Il impose ses bonnes villes selon sa convenance et dicte sa volonté aux Etats-Généraux; voila pour la liberté bourgeoise. Il défend enfin la lecture des ouvrages [intercalé: des] nominaux et ordonne celle des ouvrages <des> des réaux: [G: (1) [note des Archives Bakounine, t.VII: La note suivante, qui se trouve dans l’édition de 1871, a été ajoutée par Guillaume sur le manuscrit de Bakounine: Note

(1) Les nominaux, matérialistes autant que pouvaient l’être des philosophes scolastiques, n’admettaient pas la réalité des idées abstraites; les réaux, au contraire, <[ill.]> penseurs orthodoxes, soutenaient l’existence réelle de ces idées. <[quelques mots illisibles]>] Voilà pour la libre pensée. Eh bien, malgré <un> une si dure compression, la France donne naissance à Rabelais à la <naissance> fin du <[ill.]> XVme siècle: un génie profondément populaire, gaulois, et tout débordant de cet esprit de révolte humaine qui caractérise le siècle de la Renaissance.

<<En punition de la guerre odieuse qu’elle avait faite à la France, l’Angleterre eut la guerre civile pendant presque toute la <moitié> seconde moitié du XVme siècle. Non cette guerre civile populaire qui, prenant sa source dans la lutte de deux principes opposés, est toujours si favorable au développement de l’intelligence et de la <lutte> liberté d’une nation, mais la guerre de deux dynasties rivales, dont chacune voulait gouverner despotiquement l’Angleterre; l’une, au nom de la féodalité>>

En Angleterre, malgré l’affaissement de l’esprit nécessaire [G: populaire,] conséquence naturelle de la guerre odieuse qu’elle avait faite à la France, nous voyons, pendant tout le XVeme siècle, les disciples de Wicleff<,> propager la doctrine de leur maître, malgré les cruelles persécutions dont ils sont les victimes, et préparer ainsi le terrain à la révolution religieuse qui éclata un siècle plus tard. En même temps, par la voie# |125 d’une propagande individuelle, sourde, invisible et insaisissable, mais néanmoins très vivace, <l’esprit> en Angleterre aussi bien qu’en France, l’esprit libre de la Renaissance tend à créer une philosophie nouvelle. Les villes flamandes, amoureuses de leur liberté et fortes de leur prospérité matérielle, entrent en plein dans le développement artistique et intellectuel moderne, se séparant par là même toujours davantage de l’Allemagne.

Quant à l’Allemagne, <elle dort> nous la voyons dormir de son plus beau sommeil pendant toute la première moitié de ce siècle. Et pourtant, il se passa, <si non au sein de l’Allemagne, au moins> au sein de l’Empire, [intercalé: et dans le voisinage le plus immédiat de l’Allemagne,] un fait immense qui eût suffi pour s<é>ecouer la torpeur de toute autre nation. Je veux parler de la révolte religieuse de Jean Huss, le grand réformateur slave.

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C’est avec un sentiment de profonde sympathie et de fierté fraternelle que je pense à ce grand mouvement national d’un peuple slave. <Ce fut plus qu’un mouvement religieux ni surtout un mouvement religieux><[ill.] pas seulement [ill.]>Ce fut plus qu’un mouvement religieux, ce fut une protestation victorieuse contre le despotisme allemand, contre la civilisation aristocratico-bourgeoise des Allemands; ce fut la révolte de l’antique commune slave contre l’Etat allemand. Deux grandes révoltes slaves avaient eu déjà lieu dans le XIème siècle: l’une contre <[ill.]> la pieuse oppression<s> de ces braves Chevaliers Teutoniques, ancêtres des lieutenants-hoberaux <de la Prusse> actuels de la Prusse. Les insurgés slaves avaient brulé toutes les Eglises et exterminé tous les prêtres. Ils detestaient le Christianisme, et avec beaucoup de raison, parceque le Christianisme, c’était le Germanisme, dans# |126 [en marge: <Maslaw priait Kazimir, [quelques mots illisibles]>] sa forme la moins avenante: c’était <[ill.] le chev> l’aimable Chevalier, le vertueux prêtre et l’honnête bourgeois, tous les trois Allemands pur sang, et représentant comme tels l’idée de l’autorité quand même, et la réalité d’une oppression brutale, insolente et cruelle. La seconde insurrection eut lieu, une trentaine d’années plus tard, en Pologne. Ce fut la première et l’unique insurrection des paysans proprement Polonais. Elle fut étouffée par le roi Kazimir [G: Casimir]. Voici comment cet événement est jugé par le grand historien polonais Lelevel [G: Lelewel] dont le patriotisme et même une certaine prédilection pour la classe qu’il appelle “la démocratie nobiliaire” ne peuvent être mis en doute par personne:

“Le parti de Maslaw (le chef des paysans insurgés de la Mazowie) était populaire et allié du paganisme; le parti de Kazimir [G: Casimir] était aristocrate et partisan du Christianisme” <(c’est-à-dire du Germanisme)>(c’est-à-dire du germanisme) – Et plus loin il ajoute: “Il faut absolument considérer cet événement desastreux comme une victoire remportée sur les classes inférieures, dont le sort ne pouvait qu’empirer à sa suite. L’ordre fut rétabli, mais la marche de l’état social tourna dèslors graduellement au désavantage des classes inférieures.” (Histoire de la Pologne, par Joachim Lelewel T. II p. 19.)

La Bohème s’était laissé germaniser encore plus que la Pologne. <Aussi bien que> Comme cette dernière, <elle n’avait> jamais elle n’avait été conquise par les Allemands, mais elle s’était laissée profondement dépraver par eux. Membre du St Empire, depuis sa formation comme Etat, elle n’a jamais pu s’en détacher pour son malheur, et elle en avait adopté toutes les institutions cléricales, féodales et bourgeoises. Les villes et la noblesse <Tcheques> de la Bohème s’étaient germanisées en partie; <<la dernière surtout, étant de création toute allemande noblesse et bourgeoisie [intercalé: Tcheques] étant de création toute allemande; l’organisation naturelle des communes slaves n’admettant ni [ill.]>> noblesse, bourgeoisie et clergé étaient allemands, non de naissance, mais <d’éducation> de baptême, <et> ainsi que par leur éducation [intercalé: et par leur] position politiques et# |127 <[ill.]> sociales, l’organisation primitive des communes slaves n’admettant ni prètres ni classes. Seuls, les paysans de la Bohème s’étaient <conservés> conservés purs de cette lepre allemande, et ils en étaient naturellement les victimes. Cela explique leurs sympathies instinctives pour toutes les grandes hérésies populaires. Ainsi nous avons vu l’hérésie des Vaudois se répandre en Bohème déjà au XIIème siècle et les Fratricelli au XIVème, et vers la fin de ce siècle ce fut le tour de <la propagande des disciples> l’hérésie de Wicleff, dont les ouvrages furent traduits en langue Bohème. Toutes ces hérésies avaient également frappé aux portes de l’Allemagne; elles ont dû même la traverser pour arriver en Bohème. Mais au sein du peuple allemand elles ne trouvèrent pas le moindre écho.. Portant en elles le germe de la révolte, elles dûrent glisser, sans pouvoir l’entamer, sur sa fidélité inébranlable, ne parvenant pas même à troubler son sommeil profond. Par contre, elles <trouvèrent> durent trouver un terrain propice <et [ill.]> en Bohème, dont le peuple asservi, mais non germanisé, maudissait de plein de [G: du plein de] son coeur et cette servitude et toute la civilisation aristocratico-bourgeoise des <Allemands> Allemands. Cela explique pourquoi, <le peupl> dans la voie de la protestation religieuse, [intercalé: le peuple Tcheche [G: tchèque]] a <pu> dû devancer d’un siècle le peuple allemand.

L’une des premières manifestations de ce mouvement religieux en Bohème fut l’expulsion en masse de tous les professeurs allemands de l’université de Prague, crime horrible que les Allemands ne purent jamais pardonner au peuple Tchech [G: tchèque]. Et pourtant, si l’on y regarde [G: de] plus près, on devra convenir<,> que ce peuple <<<prit> avait pris une mesure juste, [intercalé: <avait été parfaitement dans son droit de>] nécessaire, salutaire en chassant ces corrupteurs patentés et serviles de la jeunesse>> eut mille fois raison de chasser ces corrupteurs patentés et serviles# |128 de la jeunesse slave. A l’exception d’une très courte [G: période], de trente-cinq apeuprès, entre 1813 et 1848, pendant lesquels le dévergondage du libéralisme, voire même du démocratisme français, s’était glissé par contrebande et s’était maintenu dans les universités allemandes, représenté par une vingtaine, une trentaine de savants illustres et animés d’un libéralisme sincère, voyez ce qu’ont été les professeurs allemands jusqu’à cette époque et ce qu’ils sont redevenus, <depuis sous> sous l’influence de la réaction de 1849: les <professeurs de> adulateurs <et de toutes les puissances [ill.]> de toutes les autorités, les professeurs de la servilité. Issus de la bourgeoisie allemande, ils en expriment consciencieusement les tendances et l’esprit. Leur science est la manifestation <de la cons> fidèle de la conscience de l’esclave. C’est la consécration <[ill.]> idéale d’un esclavage historique.

Les professeurs allemands du XVeme siècle, à Prague, étaient au moins aussi serviles, aussi valets que le sont les professeurs de l’Allemagne <moderne> actuelle. Ceux-ci sont dévoués corps et âme à Guillaume Ier le féroce, le maître prochain de l’Empire Knouto-Germanique. Ceux-là étaient servilement dévoués tout d’avance à tous les Empereurs qu’il plairait aux sept Princes electeurs apocalyptiques <de l’Empire de donner à l’Allemagne><de donner au St Empire> de l’Allemagne de donner au St Empire Germanique. Peu leur importait qui était le maître, pourvu qu’il y’eut un maitre<,>. Une société sans maître étant une monstruosité qui devait nécessairement révolter leur imagination bourgeoise-allemande. C’eut été le renversement de la civilisation germanique.

D’ailleurs quelles sciences enseignaient-ils ces professeurs allemands du XVeme siècle? La théologie Catholique Romaine et le code Justinien, deux instruments du despotisme. Ajoutez-y la Philosophie scolastique, et cela à une époque où, après avoir <rendu> sans doute rendu, dans les siècles passés, de grands services à l’émancipation de l’esprit, elle s’était <arrêtée> arrêtée, <immobil> et comme immobilisée dans sa lourdeur monstrueuse et pédante, battue en breche par la pensée moderne <qui avait [ill.]> qu’animait le pressentiment, sinon# |129 <allait retenir les [ruines sages]><acquérir> encore la possession, de la science vivante. Ajoutez-y encore un peu de médecine barbare, <aplique> enseignée, comme <tout> le reste, <d’ailleurs,> dans un latin très barbare; et Vous aurez tout le bagage scientifique de ces professeurs. Cela valait-il la peine de les retenir? Mais il y’avait <un grand besoin> une grande urgence de les éloigner, car, outre qu’ils dépravaient la jeunesse par leur enseignement et par leur exemple servile, ils étaient les agents tres actifs, très zélés de cette fatale maison de Habsbourg qui convoitait déjà la Bohème comme sa proie.

Jean Huss et Jérome de Prague, son ami et son disciple, contribuèrent beaucoup à son [G: leur] expulsion. Aussi, lorsque l’Empereur Sigismond, violant le sauf-conduit qu’il leur avait accordé, les fit juger d’abord, <puis bruler> par le Concile de Constance, <là> [intercalé: puis bruler tous les deux, l’un en 1415 et l’autre en 1416, là, <en>] en pleine Allemagne, <dans> en présence d’un immense concours d’Allemands accourus de loin pour assister au spectacle, aucune voix allemande ne s’éleva pour protester contre cette atrocité déloyale et infâme. Il fallut que cent ans se passassent encore, pour que Luther réhabilitât en Allemagne la mémoire de ces deux <grands> grands réformateurs et martyrs slaves.

Mais si le peuple allemand, probablement <toujours> encore endormi et rèvant, laissa sans protestation <[ill.]> cet odieux attentat, le peuple Tchech [G: tchèque] protesta par une révolution formidable. Le grand, le terrible Ziska, ce héros, ce vengeur populaire, dont la mémoire vit encore, comme une promesse d’avenir, au sein des Campagnes de la Bohème, se leva et, à la tête de ses Taborites, parcourant la Bohème tout entière, il brûla les eglises, massacra les prètres et balaya toute la vermine impériale ou allemande, ce qui alors signifiait la même chose, parceque tous les Allemands en# |130 Bohème étaient des partisans de l’Empereur. Après Ziska, ce fut le grand Procope qui porta la terreur dans le coeur des Allemands. Les bourgeois de Prague eux-mêmes, d’ailleurs infiniment plus modérés que les Hussites des Campagnes, firent sauter par les fenètres, sélon <l’usage> l’antique usage de ce pays, les partisans de l’Empereur Sigismond, <lors> (en 1419), lorsque <l’> cet infame parjure, <l’> cet assassin de Jean Huss et de Jérome de Prague, <[ill.]> eut l’audace <insol> insolente et cynique de se présenter comme compétiteur de la couronne vacante [G: vacante] de Bohème. Un bon exemple à suivre<,>! c’est ainsi que devront être traités, en vue de l’émancipation universelle, toutes les personnes qui voudront s’imposer comme autorités officielles, aux masses populaires, sous quelque masque, sous quelque prétexte et sous quelque dénomination que ce soit.

Pendant dix sept ans de suite, ces Taborites terribles, vivant en communauté fraternelle entre eux, battirent toutes les troupes de la Saxe, de la Franconie, de la Bavière, du Rhin et de l’Autriche que l’Empereur et le Pape envoyèrent en croisade contre eux; ils nettoyèrent la Moravie et la Silésie et portèrent la terreur de leurs armes dans le coeur même de l’Autriche. Ils furent enfin battus par l’Empereur Sigismond. Pourquoi? Parcequ’ils furent affaiblis par les intrigues et par la <p>trahison d’un parti Tchech [G: tchèque] aussi, mais <composé en partie de la> formé par la coalition de la noblesse indigène et de la bourgeoisie de Prague, <et> [intercalé: allemandes d’éducation, de position, d’idées et de moeurs, sinon de coeur, et s’appelant, par opposition aux Taborites communistes et révolutionnaires, le parti des Calixtins; demandant des réformes sages, possibles; représentant en un mot, <à cette époque,> à cette époque, en Bohème, cette [intercalé: même] politique de la modération hypocrite et de l’impuissance habile, que Mrs Palacki, Rieger, Bra⇓ner et Comp. [G: Cie] y représentent si bien <aujourd’hui.> aujourd’hui.

A partir de cette époque, la révolution populaire, <religieuse> commença à décliner rapidement, cédant la place d’abord#

|131 <<Ils crurent à tout, [intercalé: ce qu’on leur dit] ou plutôt ils firent semblant de croire, [que] Mrs Palacki et Rieger sont des hommes trop intelligents et trop instruits, [intercalé: <[quelques mots illisibles]>] pour ne point <connaitre l’état [ill.]> operer celui réel de ces populations plongées dans un état d’oppression et de misère dont on se ferait difficilement une idée en Europe>>#

|132 d’abord à l’influence diplomatique et un siècle plus tard à la domination de la dynastie autrichienne. Les politiques, les modérés, les habiles, profitant du triomphe de l’abhorré Sigismond, s’emparèrent du gouvernement, comme ils le feront probablement en France, après la fin de cette guerre et pour le malheur de la France. Ils servirent, les uns sciemment et avec beaucoup d’utilité pour l’ampleur de leurs <bourse> poches, les autres bètement, sans s’en douter eux-mêmes, d’instruments à la politique autrichienne, comme les Thiers, les Jules Favre, les Jules Simon, les Picard, et bien d’autres <aux><aux> serviront d’instruments à Bismark. L’Autriche les magnétisait et les inspirait. <Ils> Vingt cinq ans après la défaite des Hussites par Sigismond, ces patriotes habiles et prudents portèrent un dernier coup à l’indépendance de la Bohème, en faisant détruire par les mains de leur roi Podiebrad <le camp des Tabor retranché des> la ville de Tabor, ou plutôt le camp retranché des Taborites. C’est ainsi que les <[ill.]> républicains bourgeois de la France sévissent déjà et feront sévir encore bien davantage leur président ou leur roi contre le prolétariat socialiste, ce dernier camp retranché de l’avenir [intercalé: et] de <[ill.] même> la dignité nationale de la France.

<[ill.]> En 1526 la couronne de Bohème échut enfin à la dynastie autrichienne, qui ne s’en désempara plus jamais. En 1620, après une agonie qui dura un peu moins de cent ans, la Bohème, <privée de tous les droits politiques> mise à feu et à sang, dévastée, saccagée, massacrée et à demi dépeuplée, perdant d’un seul coup ce qui lui restait encore d’indépendance, <et> d’existence nationale et de droits politiques, se trouva <[ill.]> enchaînée sous le triple joug de l’administration <autrichienne><allemande> impériale, de la civilisation allemande et des Jésuites autrichiens. Espérons, pour l’honneur et pour le salut de l’humanité, qu’il n’en sera pas ainsi de la France.

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|133 Au commencement de la seconde moitié du XVème siècle, la nation allemande donna enfin une preuve d’intelligence et de vie, et cette preuve, il faut le dire, fut splendide: elle inventa l’imprimerie, et par cette voie, créée par elle-même, elle se mit en rapport avec le mouvement intellectuel de toute l’Europe. Le vent d’Italie, le shirocco de la libre-pensée souffla sur elle, et, sous ce souffle ardent, se fondit son indifférence barbare, son immobilité glaciale. L’Allemagne devint humaniste et humaine.

<Outre la voie> Outre la voie de la presse, il y’en eut une autre encore, moins générale et plus vivante. Des voyageurs allemands, <retournant> revenant d’Italie vers la fin de ce siècle, en rapportèrent des idées nouvelles, l’Evangile de l’émancipation humaine, et le propagèrent avec une religieuse passion. Et cette fois, la sémence précieuse ne fut point perdue. <La terre allemande> Elle trouva en Allemagne un terrain tout préparé pour la recevoir. Cette grande nation, reveillée à la pensée, à la vie, à l’action, allait prendre à son tour la direction du mouvement de l’esprit. Mais hélas! elle se montra incapable de la garder plus de vingt [G: -cinq] <ans> ans en ses mains.

Il faut bien distinguer entre le mouvement de la Renaissance et celui de la Réforme religieuse. En Allemagne, [G: le premier] ne précéda que de peu d’années le second. Il y’eut une courte [G: courte] période, entre <15> 1517 et 1525, où ces deux mouvements parurent se confondre, quoique animés d’un esprit tout à fait opposé<,>: l’un, représenté par des hommes comme Erasme, comme Reuchlin, comme le généreux, l’héroïque et le génial poète et penseur, Ulrich von Hutten, [G: poète et penseur de génie] le disciple de Pic de Mirandole et l’ami de Franz de Sickingen, d’Oecolampande [G: d’Oecolampade] et de Zwingle, celui qui# |134 <représenta> forma en quelque sorte <un vivant> le trait d’union entre l’ébranlement <philosophique> purement philosophique de la <la> Renaissance, la transformation purement religieuse de la foi <dan> par la Réforme protestante, et le soulèvement révolutionnaire des masses, provoqué par les premières manifestations de cette dernière. L’autre, <fanatiquement> représenté principalement par Luther et Melanchton, les deux pères du <mouvem> nouveau développement religieux et théologique <de l’> en Allemagne. L’un [G: Le premier de ces mouvements] profondément humanitaire, tendant, par les travaux philosophiques et littéraires d’Erasme, de Reuchlin et d’autres, à l’émancipation complète de l’esprit et à la destruction des sottes croyances du Christianisme, <et ten> et tendant en même temps par l’action plus pratique et plus héroïque d’Ulrich de Hutten, d’Oecolampade et de Zwingle, à l’émancipation des masses populaires du joug nobiliaire et princier; tandis que l’autre [G: le mouvement de la Réforme], fanatiquement religieux, théologique et, comme tel, plein de respect divin et de mépris humain, superstitieux au point de voir le diable et de lui jeter des encriers à la face [G: tête], comme cela est arrivé, dit-on, à Luther, dans le chateau de la Wartbourg, où l’on montre encore, sur le mur, une tache d’encre, devait nécessairement devenir l’ennemi irréconciliable et de la liberté de l’esprit et de la liberté des peuples.

Il y’eut toutefois, <un moment> comme je l’ai dit, <ces> un moment où ces deux mouvements si contraires d<û>urent réellement se confondre, le premier étant révolutionnaire par principe, le second forcé de l’être par position. D’ailleurs, dans Luther lui-même, il y’avait une contradiction évidente. Comme théologien il était et devait être réactionnaire; mais comme <[ill.]> nature, comme tempérament, comme instinct, il était passionnement révolutionnaire. Il avait la nature de l’homme du peuple, et cette nature puissante n’était point faite pour subir# |135 patiemment le joug de qui que ce soit. Il ne voulait plier que devant Dieu, dans lequel il avait une foi aveugle et dont il croyait sentir la présence et la grâce en son coeur; et c’est au nom de Dieu que le doux Melanchton, le savant théologien et rien qu’un théologien, son ami, son disciple, en réalité son maître et le museleur de cette nature léonine, <parvi> parvint à l’enchaîner définitivement à la réaction.

Les premiers rugissements de ce rude et grand Allemand furent tout-à-fait révolutionnaires. On ne peut s’imaginer, en effet, rien de plus révolutionnaire que ses manifestes contre Rome; que les invectives et [G: les] menaces qu’il lança à la face des Princes de l’Allemagne; que sa polémique passionnée contre <[ill.]> l’hypocrite et luxurieux destopte [G: despote] et réformateur de l’Angleterre, Henry VIII. A partir de 1517, jusqu’en 1525, on n’entendit plus en Allemagne que les éclats de to⎦erre de cette voix qui semblait appeler le peuple d’Allemagne [G: allemand] à une rénovation générale, à la révolution.

Son appel fut entendu. Les paysans de l’Allemagne se levèrent avec ce cri formidable, le cri socialiste: “Guerre aux chateaux, paix aux chaumières!” qui se traduit aujourd’hui par ce cri plus formidable encore: “<Guerre aux> A bas tous les exploiteurs et tous les tuteurs de l’humanité; liberté, <et> et prospérité au travail, <et fraternité du monde humain> égalité de tous et fraternité du monde humain, constitué librement sur <les ruine> les ruines de tous les Etats!”

Ce fut le moment critique pour la Réforme religieuse et pour toute la destinée politique de l’Allemagne: Si Luther avait voulu se mettre à la tête de ce grand mouvement populaire, socialiste, des <q> populations rurales# |136 insurgées contre leurs seigneurs féodaux, si la bourgeoisie des villes l’avait appuyé, c’en était fait de l’Empire, du despotisme princier et de l’insolence nobiliaire en Allemagne. Mais pour l’appuyer, il eût fallu que Luther ne fût pas un théologien, plus soucieux de la gloire divine que de la dignité humaine, et indigné de ce que des hommes opprimés, des serfs qui ne devaient penser qu’au salut de leurs âmes, eussent ôsé r<é>evendiquer leur portion de bonheur humain sur cette terre; il eût fallu aussi que les bourgeois des villes d’Allemagne ne fussent pas des bourgeois allemands.

Ecrasée par l’indifférence <politi> et en très grande partie aussi par l’hostilité <évidente> notoire des villes, et par les malédictions théologiques de Mélanchton et de Luther, beaucoup plus encore que par la force armée des seigneurs et des <P>princes, cette formidable révolte des paysans de l’Allemagne fut vaincue. Dix ans plus tard fut également étouffée une autre insurrection, la dernière qui ait été provoquée en Allemagne par la Réforme relieuse. Je veux parler de la tentative d’une Organisation Mystico-Communiste par les anabaptistes de Munster; <en Westphalie> capitale de la Westphalie. Münster fut pris et Jean de Leyde, leur [G: le] prophète [G: anabaptiste], fut supplicié aux acclamations [G: applaudissements] de Mélanchton et de Luther.

D’ailleurs, déjà cinq ans auparavant, en 1530, les deux théologiens de l’Allemagne avaient posé les <scelé> scellés sur tout mouvement ultérieur, même religieux, dans leur pays, en présentant à l’Empereur et aux <P>princes de l’Allemagne leur Confession d’Ausbourg, qui, pétrifiant d’un seul coup le libre essor des âmes, reniant même cette liberté des consciences individuelles au nom de la quelle la Réformation s’était faite, leur imposant comme une loi<e> absolue et divine un dogmatisme# |137 nouveau, sous la garde de Princes protestants reconnus comme les protecteurs naturels et les chefs du culte religieux, constitua une nouvelle Eglise officielle qui, plus absolue même que l’Eglise Catholique Romaine, aussi servile, vis à vis du pouvoir temporel, que l’Eglise de Byzance, constitua desormais, entre les mains de ces Princes protestants, un instrument

de despotisme terrible, et condamna l’Allemagne tout entière, protestante et par contre coup catholique aussi, à trois siècles au moins du plus abrutissant esclavage, un esclavage, hélas! qui ne paraît pas même aujourd’hui disposé, ce me semble, à faire place à la liberté.$4$

Il a été très heureux pour la Suisse que le Concile de Strassbourg, dirigé, dans cette même année, par Zwingle et Bucer, ait repoussé cette constitution <<de l’esclavage [formulée] par Melanchton sous la pression évidente, [intercalé: [ill.] respect [ill.]] que tout bourgeois, tout professeur et d’autant plus tout théologien de l’Allemagne>> de l’esclavage; une constitution soit disant [G: soi-disant] religieuse et qui l’était en effet, puisqu’au nom de Dieu même, elle consacrait le pouvoir absolu des Princes. Sortie presque exclusivement de la tête théologique et savante du professeur Melanchton, sous la pression évidente du respect profond, illimité, inebranlable, servile, que tout bourgeois et professeur allemand<s> bien né<s> éprouve<nt> pour la personne de [ill.] maîtres [G: ses maîtres], elles fut aveuglement acceptée par le peuple allemand, parceque ses princes <l’ont [voulu]> l’avaient acceptée: symptôme nouveau de l’esclavage historique, non seulement extérieur, mais intérieur, qui pèse sur ce peuple.

<[ill.]>#

|138 <<Sophismes Historiques

de l’Ecole doctrinaire des Communistes

allemands

═════════════

Il existe en Allemagne une Ecole de socialistes ou plutôt de Communistes doctrinaires,>>

Cette tendance, d’ailleurs si naturelle, des <P>princes protestants de l’Allemagne à partager entre eux les débris du pouvoir spirituel du Pape, ou de se constituer chefs de <[ill.]> l’Eglise dans les limites de leurs Etats respectifs, nous la retrouvons également dans d’autres pays monarchiques protestants, <[ill.]> en Angleterre par exemple et en Suède, mais ni dans l’une, ni dans l’autre, elle ne parvint à triompher [intercalé: du fier] <du> sentiment d’indépendance qui s’était réveillé dans <les peuples.><le> les peuples. En Suède, <dans le> en Danemark et en# |139 # |140 # |141 Norwège <surtout>, le peuple, et la classe des paysans surtout, sut maintenir sa liberté et ses droits <contre tous> tant contre les envahissements <tant> de la noblesse que [intercalé: contre ceux] de la monarchie. En Angleterre, la lutte de l’Eglise anglicane, officielle, avec <l’Eglis><l’Eglise> les Eglises libres des presbytériens, <[ill.]> d’Ecosse et des indépendants d’Angleterre, aboutit à une grande et mémorable révolution, de laquelle dâte la grandeur nationale de la Grande Bretagne. Mais en Allemagne le despotisme si naturel des Princes ne rencontra pas les mêmes obstacles. Tout <l’histoire passée> le passé du peuple allemand, si plein de rèves, mais si pauvre de pensées <indépendantes> libres et d’action <populaire> ou d’initiative populaire, l’ayant fondu pour ainsi dire dans le moule de la pieuse soumission et de l’obéissance respectueuse, résignée et passive, il ne trouva pas en lui-même, dans ce moment critique de son histoire, l’énergie et l’indépendance, ni la passion nécessaire pour maintenir sa liberté contre <le despotisme des Princes.> l’autorité traditionnelle et brutale de ses innombrables souverains nobiliaires et princiers. <Il avait pris, il est [ill.]> Dans le premier moment d’enthousiasme, il avait <pris un élan magnifique;> pris, sans <[ill.]> doute, un élan magnifique. Un moment, l’Allemagne sembla trop étroite pour contenir les débordements de sa passion révolutionnaire. Mais <ce ne> ce ne fut qu’un moment, qu’un élan, et comme l’effet passager et factice d’une inflaation cérébrale. La respiration [G: Le souffle] lui manqua bientôt; et lourd, sans haleine et sans force, il s’affaissa <bientôt> sur lui même; <et se laissent> alors, <et> bridé de nouveau <[ill.]> par Melanchton et par Luther, il <fut reconduit> se laissa tranquillement reconduire au bercail, sous le joug historique et salutaire de ses princes.

Il avait fait un rève de liberté et il se reveilla plus esclave que jamais. Dèslors, l’Allemagne devint le vrai centre de la réaction en Europe. Non contente de prècher l’esclavage par son exemple et d’envoyer ses Princes,# |142 ses princesses et ses diplomates pour l’introduire et pour le propager dans tous les pays de l’Europe, elle en fit l’objet de ses plus profondes spéculations scientifiques. Dans tous les autres pays, l’administration, prise dans sa plus large acception, comme l’organisation de l’exploitation bureaucratique et fiscale exercée par l’Etat sur les masses populaires, est considérée comme un <arte> art: l’art de brider les peuples, de les maintenir sous une sévère discipline et de les tondre [G: tondre] beaucoup sans les faire trop crier. En Allemagne, <et> cet art est scientifiquement <enseigné> enseigné dans toutes les universités. Cette science pourrait être appelée la théologie moderne, la théologie du culte <moderne> de l’Etat. Dans cette religion de l’absolutisme terrestre, le souverain prend la place du bon Dieu, les bureaucrates sont les prètres, et <les peuples> le peuple, naturellement, la victime <éternellement> toujours sacrifiée sur l’autel de l’Etat.

<Si j> S’il est vrai, comme j’en ai la ferme <conviction, que par la puissance de la révolte,><[quelques mots illisibles]><seulement> [intercalé: conviction, que seulement par l’instinct de la liberté, par la haine des oppresseurs, et par la puissance de se révolter contre tout ce qui porte le caractère de l’exploitation et de la domination dans le monde,] contre toute sorte d’exploitation et de despotisme, se manifeste la dignité humaine des nations et des peuples, il faut convenir que, depuis qu’il existe une nation germanique jusqu’en 1848, les paysans <seuls> de l’Allemagne seuls ont prouvé [G: par leur révolte du XVIe siècle,] que cette nation n’est pas absolument <[ill.]> étrangère à cette dignité. Si on voulait la juger au contraire <par> d’après <les> les faits et [intercalé: <les>] gestes de sa bourgeoisie, on devrait la considérer comme prédestinée à réaliser l’idéal de l’esclavage <et de se [ill.] volontaire> volontaire.

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$1$ |143Voici en quels termes Mr Louis Blanc décrit le lendemain de la victoire remportée en Juin par les gardes nationales# |144 bourgeoises sur les ouvriers de Paris: – “Rien ne saurait rendre la situation et l’aspect de Paris pendant les heures qui précédèrent et suivirent immédiatement la fin de ce drame inoui. A peine l’état de siège avait-il été déclaré, que des commissaires de police étaient allés dans toutes les directions ordonner aux passants de rentrer chez eux. Et malheur à qui reparaitrait, jusqu’à décision nouvelle, sur le seuil de sa porte! Le décret Vous avait-il surpris vétu d’un habit bourgeois, loin de Votre demeure, Vous étiez reconduit de poste en poste, et sommé de Vous y renfermer. Des femmes ayant été arrêtées portant des messages cachés dans leurs cheveux, et des cartouches ayant été saisies dans la doublure de quelques <fiacres> fiacres, tout devint matière à soupçon. Les cercueils pouvaient contenir de la poudre; on se défia des enterrements, et les cadavres sur la route de l’éternel repos furent notés comme suspects. La boisson fournie aux soldats (de la garde nationale, [intercalé: bien entendu)] pouvait être empoisonnée: on arrêta par précaution de pauvres vendeurs de limonade, et des vivandières de quinze ans firent peur. Défense aux citoyens de se montrer aux croisées, et même de laisser les persiennes ouvertes: car l’espionnage et le meurtre étaient là aux aguets sans doute! Une lampe agitée derrière une vitre, les reflets de la lune sur l’ardoise d’un toit, suffirent pour répandre l’épouvante. Déplorer l’égarement des insurgés; pleurer, parmi tant de vaincus, ceux qu’on avait aimés, nul ne l’eut ôsé impunément. On fusilla une jeune fille parce qu’elle avait fait de la charpie dans une ambulance d’insurgés, pour son amant, peut-être, pour son mari, pour son père!

“La physionomie de Paris fut, durant quelques jours, celle d’une ville prise d’assaut. Le nombre des <édifices> maisons en ruines et des édifices auxquels le canon avait fait breche, témoignait assez de la puissance de ce grand effort d’un peuple aux abois. Des lignes de bourgeois en uniformes coupaient les rues; des patrouilles effarées battaient le pavé… Parlerai-je de la repression?

” ” Ouvriers! Et Vous tous qui tenez encore les armes levées contre la République, une dernière fois, au nom de tout ce qu’il y’a de respectable, de saint, de sacré pour les hommes, déposez Vos armes! L’Assemblée Nationale, la nation tout entière, Vous le demandent. On Vous dit que de cruelles vengeances Vous attendent: ce sont Vos ennemis, les nôtres, qui parlent ainsi! On Vous dit que Vous serez sacrifiés de sang froid! Venez à nous, venez comme des frères repentants et soumis à la loi, et les bras de la République sont prêts à Vous recevoir.” #

|145″Telle était la proclammation que, le 26 Juin, le Général Cavaignac avait adressée aux insurgés. Dans une seconde proclammation adressée, le 26, à la garde nationale et à l’armée, il disait: `Dans Paris, je vois des vainqueurs et des vaincus. Que mon nom soit maudit, si je consentais à y voir des victimes!”

“Jamais assurément plus belles paroles n’avaient été prononcées, en un pareil moment surtout! Mais comment cette promesse fut-elle remplie, juste ciel!…

“…Les représailles eurent, en maint endroit, un caractère sauvage; <c’est que des prisonniers entassés dans le jardin des Tuilleries, au fond du souterrain> c’est que des prisonniers entassés dans le jardin des Tuilleries, au fond du souterrain du bord de l’eau, furent tués au hasard par des balles qu’on leur envoyait à travers les lucarnes; c’est que des prisonniers furent fusillés à la hate dans la plaine de Grenelle, au cimetière Mont-Parnasse, dans les carrières de Montmartre, dans la Cour de l’hôtel de Cluny, au cloitre St Benoit… c’est qu’enfin une humiliante terreur plana, la lutte finie, sur Paris <dévasté…> dévasté…

…”Un trait achevera le tableau.

“Le 3 Juillet, un assez grand nombre de prisonniers furent retirés des caves de l’Ecole militaire, pour être conduits à la préfecture de police, et, de là, dans les forts. On les lia quatre à quatre par les mains et avec des cordes très serrées. Puis, comme ces malheureux avaient de la peine à marcher, épuisés qu’ils étaient par la faim, on apporta devant eux des <écuelles> écuelles remplies de soupe. Ayant les mains garrottées, ils furent obligés de se coucher sur le ventre et de se traîner jusqu’aux écuelles comme des animaux, aux éclats de rire des officiers de <l’escorte> l’escorte, qui appelaient cela le socialisme en pratique! Je tiens le fait d’un de ceux à qui fut infligé ce supplice”.

(Histoire de la Révolution de 1848 par Louis Blanc

Tome second

Voila [intercalé: donc] l’humanité bourgeoise, et nous avons vu comment, plus tard, la justice des Républicains bourgeois s’est manifestée par la transportation, sans jugement, par simple mésure de sureté générale, de 4,348 citoyens sur 15,000 citoyens arrêtés.#

$2$|146Aucun ne personnifie mieux l’immoralité politique et sociale de la bourgeoisie actuelle que M<r>. Emile de Girardin. Charlatan intellectuel sous les apparences d’un penseur sérieux, apparences qui ont trompé beaucoup de gens, jusqu’à Proudhon lui-même qui <avait poussé> eut la naïveté <jusqu’à> de croire que M<r>. de Girardin pouvait <servir><prendre><accepter et servir de bonne foi pour tout de bon au principe> s’attacher de bonne foi et pour tout de bon à un principe quelconque, le ci-devant rédacteur de la Presse <“Presse”> et de <“>la Liberté<“> est <plus qu’un soph> pire qu’un sophiste, c’est un sophistiqueur, un fraudulateur de tous les principes. Il suffit qu’il touche à l’idée la plus simple, la plus vraie, la plus utile, pour qu’elle soit immédiatement faussée et empoisonnée. D’ailleurs il n’a jamais rien <[ill.]> inventé, son <[ill.]> affaire ayant toujours consisté à <juste> falsifier les inventions <des autres> d’autrui. On le considère dans un certain monde, comme le plus habile créateur et rédacteur de journaux. <Certes> Certes sa nature d’exploiteur et de falsificateur des idées d’autrui, et son charlatanisme effronté, ont dû le rendre très propre à ce métier. <<Le seul bût qu’il ait sérieusement poursuivi, le seul qu’il ait atteint, c’était de devenir riche;>> Toute sa nature, tout son être se résument en ces deux mots: réclame et chantage. Au journalisme il doit toute sa fortune; et l’on ne devient pas riche par la <P>presse, quand on reste honnêtement attaché à la même conviction<, ou un seul> et au même drapeau. Aussi nul n’a poussé aussi loin# |147 [suite de la note] l’art de changer habilement et à temps les convictions et ses drapeaux. Il a été tour à tour Orléaniste, républicain et <B>bonapartiste, [intercalé: et il serait devenu légitimiste ou communiste au besoin.] On le dirait doué de l’instinct des rats, car il a su toujours quitter le vaisseau de l’Etat à la veille du naufrage. C’est ainsi qu’il avait tourné le dos au gouvernement de Louis Philippe quelques mois avant la révolution de Fevrier, non pour les <mêmes> raisons qui poussèrent la France à renverser le trône de Juillet, mais [intercalé: pour] des raisons propres à lui et dont les deux principales furent sans doute son ambition vaniteuse et son amour du lucre déçus. Le lendemain de Février il se pose en républicain très ardent, plus républicain que les républicains de la veille; il propose <des> ses idées <<empoisonnées, fraudulées comme toujours, du [ill.] et sa personne; ses idées empoisonnées, fraudulées – une idée et sa personne; une idée par jour, naturellement dérobée à quelqu’un, mais falsifiée et empoisonnée par Mr de Girardin lui-même, au point de donner la mort subite à quiconque l’accepterait [intercalé: aurait eu le malheur de [ill.] une apparence de vérité avec un ineppuisable fond de mensonge, et sa personne, portant naturellement ce mensonge et avec lui, le discrédit et le malheur dans toutes les causes qu’elle embrasse.>> et sa personne; <ses idées> une idée par jour, naturellement dérobée à quelqu’un, mais préparée, transformée par M<r>. Emile de Girardin lui-même, de manière à empoisonner quiconque l’accepterait de ses mains: une apparence de vérité, avec un inép<p>uisable fond de mensonge; et sa personne, portant naturellement ce mensonge et avec lui, le discrédit et le malheur sur toutes les causes qu’elle embrasse. Idées et personne furent repoussées par le mépris populaire. Alors M<r>. de Girardin devint l’ennemi <[ill.]> implacable de la République. Nul ne conspira aussi méchamment contre elle, nul ne contribua autant, au moins d’intention, à sa chûte. <Dès lors il devient un des> Il ne tarda pas à devenir l’un des agents les plus actifs et les plus intrigants de Bonaparte. Ce Journaliste et cet homme d’Etat étaient faits pour s’entendre. Napoléon III <re># |148 [suite de la note] réalisait en effet tous les rêves de M<r>. Emile de Girardin. C’était l’homme fort, se jouant comme lui de tous les principes et <à présent, détestant comme lui> doué d’un coeur assez large pour s’élever audessus de tous les vains scrupules de conscience, [intercalé: audessus] de tous les étroits et ridicules préjugés d’honnêteté, de délicatesse, d’honneur, de moralité publique et privée, <[ill.] même> audessus de tous les sentiments d’humanité; [intercalé: scrupules, préjugés et sentiments,] qui ne peuvent qu’entraver <[ill.]> l’action politique; [intercalé: c’était] l’homme de l’époque, en un môt, évidemment appelé à gouverner le monde. Pendant les premiers jours qui suivirent le Coup d’Etat, il y’eut quelquechose comme une brouille legère entre l’auguste souverain et l’auguste journaliste. Mais ce ne fut [intercalé: <que>] autre chose qu’une brouille d’amants, <causée> causée par la jalousie, <et> par l’envie. M<r>. Emile de Girardin ne se crut point suffisamment récompensé. Il <aimait><aimait> aime sans doute beaucoup l’argent, mais il lui <fallait><fallait> faut aussi des honneurs, une participation au pouvoir. <[ill.].> Voila ce que Napoléon III, malgré toute sa bonne volonté, ne <pouvait> put jamais <[ill.]> lui accorder. Il y<‘>eut toujours près de lui quelque Morny, [intercalé: quelque Fleury,] quelque Billault, quelque Rouher qui l’en empêchèrent. De sorte que ce ne fut [intercalé: seulement] que vers la fin de son règne qu’il put conférer à M<r>. Emile de Girardin la dignité de sénateur de l’Empire. Si Emile Ollivier, l’ami <et en><de coeur> de coeur, [intercalé: l’enfant adoptif et en] quelque sorte <aussi> la créature de M<r>. Emile de Girardin, n’était pas tombé si tôt, nous aurions vu sans doute le grand journaliste ministre. M<r>. Emile de Girardin fut un des principaux <créateurs> auteurs du ministère Ollivier. Dès lors son influence politique s’accrut. Il fut l’inspirateur et le conseiller <éloquent> persévérant des deux [intercalé: derniers] actes <poliques><politiques qui perdirent la France:> politiques de l’Empereur qui ont perdu la France: le <plebiscite et la> plebiscite et la guerre. <Sa passion pour Napoléon III était si grande qu’elle étant même en lui son instinct et sa <prudence> prudence desormais.> Adorateur <des ormais> desormais agréé de NapoIéon III, ami <et [ill.] de Prim> du Général Prim en Espagne, <et> père spirituel d’Emile Ollivier, [intercalé: et sénateur de l’Empire,] M<r>. Emile de Girardin se sentit trop grand [intercalé: homme] à la fin pour <continuer> continuer son <métier> métier de journaliste. Il abandonna la rédaction de “la Liberté”# |149 [suite de la note] à son neveu et <son> disciple, le propagateur fidèle de ses idées, Mr Detroyat et <qui> comme une jeune fille qui se prépare pour sa première communion, il se renferma [intercalé: lui-même] dans un méditatif recueillement afin de recevoir avec toute la dignité convenable ce pouvoir si longtemps convoité et qui allait enfin tomber en ses mains. Quelle desillusion amère. Abandonné cette fois par son instinct ordinaire, M<r>. Emile de Girardin n’avait point senti <cette foi> que l’Empire croulait, et que c’étaient précisément ses inspirations et ses conseils qui le poussaient dans <l’aby> l’ab<y>îme. Il n’était plus temps <de> pour faire volte-face. Entraîné dans la chute, M<r>. de Girardin tomba de toute la hauteur de ses rèves ambitieux, au moment même où <ces rèves> ils semblaient devoir s’accomplir…<… pour lui>. Il tomba applati et cette fois définitivement annulé. Depuis <[ill.]> le 4 Septembre il se donne toutes les peines du monde, mettant en oeuvre des vieux artifices, pour attirer <l’attention du public> sur lui <[ill.]> l’attention du public. Il ne se passe pas une semaine que son <neveu> neveu, le nouveau Rédacteur de la <“Liberté> “Liberté” ne le proclamme le premier homme d’Etat de la France et de l’Europe. Tout cela est en pure perte. Personne ne lit la <“>Liberté,<“> et la France a bien autre chose à faire que de s’occuper des grandeurs de Mr Emile de Girardin. Il est bien mort, cette fois et Dieu <donne> veuille que le charlatanisme moderne <[ill.]> de la presse, qu’il a tant contribué à créer, soit également mort avec lui.#

$3$ |150J’avoue que j’ai été profondément [intercalé: étonné,] en retrouvant ce même grief dans une lettre adressée, l’an passé, par Mr Charles Marx, le célèbre chef des communistes allemands, aux rédacteurs d’une petite feuille russe qui se publiait en langue russe à Genève. Il prétend que si l’Allemagne n’est pas encore démocratiquement organisée, la faute en est seulement à la Russie<,>. Il méconnait singulièrement l’histoire de son propre pays, en avançant une chose <qui d’ailleurs> dont l’impossibilité, en laissant même de côté les faits <[ill.]> historiques, se laisse facilement démontrer par l’expérience de tous les temps et de tous les pays<,>. A-t-on jamais vu une nation inférieure en civilisation imposer ou inoculer ses propres principes à un pays beaucoup plus civilisé, à moins que [intercalé: ce] ne soit par la voie de la conquète? Mais l’Allemagne, que je sache, n’a jamais été conquise par la Russie. Il est donc parfaitement impossible qu’elle ait pu adopter un principe russe quelconque; mais il est plus que probable, il est certain, que, vu son voisinage immédiat et à cause de la prépondérance incontestable de son développement politique, administratif, <[ill.]> juridique, industriel, commercial, scientifique et social, elle a fait passer beaucoup de ses propres idées en Russie, ce dont les Allemands conviennent généralement eux-mêmes, <[ill.]> lorsqu’ils disent, non sans orgueil, que la Russie doit à l’Allemagne le <[ill.]> de civilisation qu’elle possède. Fort heureusement pour nous, pour l’avenir de la Russie, cette civilisation n’a pas pénétré, audelà de la Russie officielle, dans le peuple. Mais en effet, c’est aux Allemands que nous devons notre éducation politique, administrative, policière, militaire et bureaucratique, et tout l’achèvement de notre édifice impérial, voire même notre <auguste dynastie si auguste> auguste dynastie.#

|151Que le voisinage d’un grand Emir<e> Mongolo-Byzantin-Germanique ait été plus <favorabl> agréable aux despotes de l’Allemagne qu’à ses peuples; plus favorable au développement de sa servitude <indigène> indigène, tout-à-fait nationale, germanique, qu’à celui des idées libérales et démocratiques importées de France, qui peut en douter? <L’> L’Allemagne se serait développée beaucoup plus vite dans le sens de la liberté et de l’égalité, si au lieu de l’Empire russe elle avait eu pour voisins les Etats-Unis de l’Amérique du Nord, par exemple. Elle avait eu d’ailleurs un voisin qui la séparait de l’Empire Moscovite. C’était la Pologne, non démocratique il est vrai, nobiliaire, fondée sur le servage des paysans comme l’Allemagne féodale, <et> mais beaucoup moins aristocratique, plus libérale, plus ouverte à toutes les influences humaines que cette dernière. Eh bien! l’Allemagne, impatiente de ce voisinage turbulent, si contraire à ses habitudes d’ordre <et> de <servile soumission><pieuse servilité> servilité pieuse et de loyale soumission, en dévora <la un si> une bonne moitié, laissant l’autre moitié au Tzarat Moscovite, <[ill.] l’> à cet Empire de Toutes les Russies dont elle est devenue par là même, la voisine immédiate. Et maintenant, elle se plaint de <cet im> ce voisinage! C’est ridicule.

La Russie également aurait gagné beaucoup, si, au lieu de l’Allemagne, elle avait pour voisine, à l’Occident, la France; et au lieu de la Chine à l’Orient, l’Amérique du Nord. Mais les Socialistes Révolutionnaires, o<ù>u, comme on commence à les appeler en Allemagne, les anarchistes russes sont trop jaloux de la dignité de leur peuple pour rejeter toute la faute de <leurs> son esclavage sur les Allemands <et> ou sur les Chinois. Et pourtant avec bien plus de raison, ils auraient eu le droit historique de la rejeter [intercalé: aussi bien] sur les uns que sur les autres. Car enfin, il est certain que les hordes Mongoles qui ont conquis <et asservi> la Russie sont venues des frontières de la Chine. II est certain que, pendant plus de deux siècles ils l’ont tenue asservie sous leur joug. Deux siècles de joug tartare, quelle éducation! Fort heureusement, cette éducation ne pénétra [intercalé: jamais] dans le peuple russe proprement dit, dans la masse des <paysans> paysans, qui continuèrent de vivre sous leur loi <[ill.]> coutumière counale, ignorant et détestant tout autre politique et jurisprudence, comme ils le font encore aprésent. Mais elle déprava complètement la noblesse et en grande partie aussi le clergé# |152 russes, et ces deux classes privilégiées, également brutales, également serviles, peuvent être considérées comme les vraies fondatrices de l’Empire Moscovite. Il est certain que cet Empire fut principalement fondé sur l’asservissement du peuple, et que le peuple russe qui n’a point reçue en partage cette vertu de résignation dont [devra] être doué à un si haut degré le peuple allemand, n’a jamais cessé <[ill.]> de <l’ennemi passioné, fanatique de> détester cet Empire, ni de se révolter contre lui. Il a été et il reste encore aujourd’hui le seul vrai socialiste-révolutionnaire <russe> en Russie. Ses révoltes ou plutôt ses révolutions<,> (en 1612, en 1667, en 1771) ont souvent menacé l’existence même de l’Empire Moscovite, et j’ai la ferme conviction, que, sans trop tarder, une nouvelle révolution socialiste populaire, cette fois triomphante, le renversera tout-à-fait. Il est certain que si les Tzars de Moscou, devenus plus tard les Empereurs de St Petersbourg, ont triomphé <jus> jusqu’ici de cette opiniatre et violente résistance populaire, ce n’est que grâce à la science politique, administrative, bureaucratique et militaire que nous ont les Allemands qui, en nous dôtant de tant de belles choses n’ont pas oublié d’apporter, n’ont pas pu ne pas apporter avec eux <<leur culte et leur idée, sinon [quelques mots illisibles] de leur servilité [ill.] desinteressé>> leur culte <du souverain> non plus oriental, mais protestant-germanique du souverain, représentant personnel de la raison d’Etat, la philosophie de la servilité <militai> nobiliaire, bourgeoise, <nobiliaire,> militaire et bureaucratique érigée en système; ce qui fut un grand malheur, selon moi<,>. Car l’esclavage oriental, barbare, rapace, pillard de notre noblesse et de notre clergé était le produit très brutal mais tout-à-fait naturel, de circonstances historiques malheureuses [intercalé: d’une profonde ignorance,] et d’une situation économique et politique <de ces classes> encore plus malheureuse <encore>. <C’était un fait naturel, non> Cet esclavage était un fait naturel, non un système, et comme tel il pouvait et il devait modifier sous l’influence bienfaisante des idées libérales, démocratiques, socialistes et humanitaires de l’Occident. Il s’est modifié en effet, de sorte que pour ne faire <mention> mention que des faits les plus caractéristiques, nous avons vu de 1818 à 1825 plusieurs centaines de nobles, la fleur de notre noblesse, appartenant à la classe la plus élevée et la plus riche en Russie, former une conspiration très# |153 sérieuse et très ménaçante contre le despotisme impérial, <pour> avec le but de fonder sur ses ruines une Constitution monarchique <[ill.]> libérale, selon le désir des uns, ou une république fédérative<, selon celui du> et démocratique, selon celui du grand nombre, <comme> ayant pour <base> base, l’une et l’autre, l’émancipation complète des paysans avec la propriété de la terre. Depuis il n’y a pas eu une seule conspiration en Russie <[ill.] des enfants de la noblesse> à laquelle des jeunes nobles, souvent fort riches, n’a<y>ient participé. D’un autre côté, <c’est une chose connue> tout le monde sait que ce sont précisément les fils de nos prêtres, les étudiants de nos <académies> académies et de nos séminaires, qui constituent la phalange sacrée du parti socialiste-révolutionnaire en Russie. Que Mrs [G: Messieurs] les patriotes allemands, en <présence> présence de ces faits incontestables et que toute leur mauvaise foi proverbiale ne parviendra [intercalé: pas] à détruire, veuillent bien me <citer seulement seulement les noms de des nobles> dire s’il y’a jamais eu en Allemagne <des nobles seulement ou des> [intercalé: <[ill.]>] beaucoup de nobles ou <tant> d’étudiants en théologie qui aient <jamais> conspiré contre l’Etat pour l’émancipation du peuple? – <D’où vient cette pauvreté de sentiment libéraux> [intercalé: Et pourtant ce ne sont pas les nobles ni les théologiens <qui lui manquent. D’où vient donc cette> qui lui manquent. D’où vient donc cette pauvreté, pour ne pas dire cette absence de sentiments libéraux] et démocratiques dans la noblesse, dans le clergé et je dirai aussi, pour être sincère jusqu’au bout, dans la bourgeoisie de l’Allemagne? C’est que dans toutes ces classes respectables, représentantes de la civilisation <franc> allemande, le servilisme n’est pas seulement un fait naturel, produit de causes naturelles, il est devenu un système, une science, une sorte de culte religieux, et à cause de cela même il constitue une maladie incurable. Pouvez Vous Vous imaginer un bureaucrate allemand, ou bien un officier de l’armée allemande, conspirant et se révoltant pour la liberté, pour l’émancipation des peuples? Sans doute non. [G: Non sans doute.] Nous avons bien vu dernièrement des officiers <Hano> et des hauts fonctionnaires du Hanovre conspirer contre M<r>. de Bismark, mais <pourquoi? Pour> dans quel bût? Dans celui de rétablir sur son trône un roi despote, un roi légitime. Eh bien, la bureaucratie russe et le corps des officiers russes <sont pleins> comptent dans leurs rangs beaucoup de conspirateurs pour le peuple. Voila la différence; elle est toute en faveur de la Russie. – Il est donc <certain> naturel que, lors même que <l’influence> l’action asservissante de la civilisation allemande n’a pu parvenir à corrompre complètement même les corps privilégiés et officiels de la Russie, elle <a> ait dû exerc<é>er constamment <sur ces corps><même> sur ces classes une influence malfaisante. Et je le répète, il est fort heureux pour le peuple russe qu’il ait été épargné par cette civilisation, de même qu’il a été épargné par la civilisation des Mongols.

A l’encontre de tous ces faits, les bourgeois patriotes de l’Allemagne # |154 pourront-ils <[ill.] citer> en citer un seul qui constate l’influence pernicieuse de la civilisation Mongolo-Byzantine de <l’Empire> la Russie officielle sur l’Allemagne? Il leur serait complètement impossible de le faire, puisque les Russes ne sont jamais venus en Allemagne ni comme conquérants, ni comme <professeurs> professeurs, ni comme <administrateurs> administrateurs; d’où il résulte que, si l’Allemagne a réellement emprunté quelquechose à la Russie officielle, ce que je nie formellement, ce ne <pourrait> pouvait être que par penchant et par goût.

<<Il serait vraiment beaucoup plus digne d’un compatriote et d’un sincère démocrate-socialiste allemand, comme l’est indubitablement Mr Charles Marx, et <il serait beaucoup plus profitable> bien plus profitable surtout pour la démocratie socialiste en Allemagne, <où, ne [ill.]> de ne point de chercher à consoler la vanité nationale, en <ajoutant> attribuant faussement les crimes; les fautes et la honte de l’Allemagne à des [influences] étrangères , il voudrait>>

Ce serait vraiment un acte beaucoup plus digne d’un excellent patriote allemand et d’un démocrate socialiste sincère, comme l’est indubitablement Mr Charles Marx, et surtout bien plus profitable pour l’Allemagne populaire, si au lieu de [intercalé: chercher à] consoler la vanité nationale, en attribuant faussement les fautes, les crimes et la honte de l’Allemagne à une influence étrangère, il voulait bien employer son érudition immense, pour prouver, conformement à la justice et à la vérité historique, que l’Allemagne a produit, porté et historiquement développé en elle même, tous les éléments de son esclavage actuel. Je lui aurais volontier abandonné le soin d’accomplir un travail si utile, nécessaire surtout au point de vue de l’émancipation <de l’Allemand> du peuple allemand, et qui, sorti de son cerveau et de sa plume, <fondé> appuyé sur cette érudition étonnante, devant laquelle je me suis déjà incliné, serait naturellement infiniment plus complet. <et> Mais comme je <ne> n’espère pas, qu’il <entre jamais dans son système politi><sa politique> trouve jamais convenable et nécessaire de dire [intercalé: toute] la vérité sur ce point, je m’en charge, et je m’efforcerai de prouver dans le courant de cet écrit, que l’esclavage, les crimes et la honte actuelle de l’Allemagne sont les produits tout-à-fait indigènes de quatre grandes causes historiques: la féodalité nobiliaire, dont l’esprit, loin d’avoir été <vaincu> vaincu comme en France, s’est incorporé dans la constitution actuelle de l’Allemagne; l’absolutisme du souverain, sanctionné par le protestantisme et transformé par lui en un objet de Culte; la servilité persévérante <de la bourg> et <chronique de> chronique de la bourgeoisie de l’Allemagne, et la patience à toute épreuve de son peuple. La cinquième cause enfin, qui tient d’ailleurs de très près aux quatre premières, c’est la naissance et la rapide formation de la puissance <mécanique et> toute mécanique et toute antinationale de l’Etat de Prusse.

|155[verso de la page précédente:] <<Que le voisinage immédiat d’un grand Empire <despotique, tartaro-[ill.] ait été favorable> Tartaro-Byzantin-Germanique ait été plus agréable aux despotes de l’Allemagne qu’a ses peuples, plus favorable au développement de son esclavage indigène, naturel, <purement> purement germanique qu’à celui des principes libéraux et démocratiques importés de France en Allemagne, qui peut en douter? C’est aussi sûr qu’il est certain <par exemple>, que leur voisinage de la Chine, par exemple>>#

$4$ |156Pour se convaincre de l’esprit servile qui caractérise l’Eglise luthérienne en Allemagne même encore de nos jours, il suffit de lire la [intercalé: formule de la] déclaration ou promesse [intercalé: écrite] que tout ministre de cette Eglise, dans le royaume de Prusse, doit signer et jurer d’observer avant d’entrer en# |157 fonctions. Elle ne surpasse pas, mais certainement elle égale en servilité, les obligations qui sont imposées au clergé russe. Chaque ministre de l’Evangile en Prusse prète le serment d’être pendant toute sa vie un sujet dévoué et soumis de son <maître et roi et de [ill.] sous ses [ill.] à s> seigneur et maître, non pas le bon Dieu, mais le Roi de Prusse; d’observer scrupuleusement et toujours ses saints commandements et de ne jamais perdre de vue les intérets sacrés de Sa Majesté; d’inculquer ce même respect et cette même obéissance absolue à ses ouailles, et de dénoncer au gouvernement toutes les tendances, [G: toutes les] entreprises, tous les actes qui pourraient être contraires, soit à la volonté, soit aux intérets du souverain. Et c’est à de pareil<le>s esclaves qu’on confie la direction exclusive des écoles populaires en Prusse! Cette instruction tant vantée n’est donc rien qu’un empoisonnement <popula> des masses, une propagation systématique de la doctrine de l’esclavage.# |158 [verso de la page précédente:] <<fonctions. Elle ne surpasse pas, mais elle égale certainement, en servilité, <toute> les obligations qui sont imposées au clergé russe. Chaque ministre de l’Evangile en Prusse doit jurer de rester pendant toute sa vie un sujet dévoue et soumis de son seigneur et maître, pas le bon Dieu, mais le roi de Prusse; de conformer scrupuleusement tous ses actes à ses saints commandements; de ne jamais perdre de vue les intérets sacrés de Sa Majesté; d’inculquer à ses ouailles le respect absolu pour la volonté du roi, et cela dans un pays qui se dit [constitutionnel] et de dénoncer au gouvernement tous les>># |159 [nnverso la page précédente] <<tendances, toutes les entreprises, toutes les actes qui pourraient être contraires soit à la volonté soit aux intérets du souverain. Et c’est à des esclaves pareils qu’on confie officiellement, exclusivement l’instruction du peuple en Prusse et la direction de toutes les écoles primaires. Cette éducation et cette instruction populaires tant vantées de la Prusse, n’est donc en réalité autre chose qu’un empoisonnement populaire, l’enseignement systématique de l’esclavage.>>#

titre: L’Empire Knouto-Germanique et la Révolution Sociale. Suite. Dieu et l’Etat. 1.

titre de l’original:

date: novembre 1870 – avril 1871

lieu: Locarno

pays: Suisse

source: Amsterdam, IISG, Archives Bakunin

langue: français

traduction:

note: Suite de l’Empire Knouto-Germanique. Manuscrit pp. 138-210, intitulé “Sophismes historiques de l’école doctrinaire des communistes allemands”. Les pages 149-247 du manuscrit ont été publiées par Elisée Reclus et Carlo Cafiero en 1881, sous le titre “Dieu et l’état”.

|1Sophismes Historique

de l’Ecole doctrinaire des Communistes Allemands.

<Telle>

Telle n’est pas l’opinion de l’Ecole doctrinaire des socialistes ou plutôt des communistes autoritaires de l’Allemagne; école qui fut fondée un peu avant 1848, et qui rendit, il faut le reconnaître,# |2 des services éminents à la cause du prolétariat non seulement en Allemagne, mais en Europe. C ‘est à elle qu’appartient principalement la grande idée d’une Association Internationale des Travailleurs et aussi l’initiative de sa <première> réalisation première. Aujourd’hui elle se trouve à la tête du Parti de la Démocratie Socialiste des Travailleurs en Allemagne, ayant pour organe le “Volksstaat.”

C’est donc une Ecole parfaitement respectable, ce qui ne l’empêche pas de montrer un fort mauvais caractère quelquefois [[J’en sais quelque chose. Voici bientôt quatre ans que je suis en butte aux plus odieuses attaques, aux accusations les plus <salles> sales et <<aux plus infâmes calomnies de la part des hommes les plus influents de cette coterie scientifico-révolutionnaire. J’en connais quelques uns, et j’ai bien le droit de leur appliquer ces adjectifs un peu forts, <puis> puisqu’ils se sont <ill.> cru permis de m’accuser de toutes sortes d’infamies, tout en sachant fort bien qu’ils mentaient. N’ont ils pas osé dire et imprimer dans le “Volksstaat”, <que j’étais> et même une fois dans le “Réveil” de Paris, rédigé par Mr Délecluse, que j’étais un espion russe, ou un espion de Napoléon III, ou même un espion du Cte de Bismark, de concert avec Mr de <Schw> Schweitzer chef reconnu d’un autre parti socialiste en Allemagne, <fondé par Lassalle> et que je n’ai [intercalé: jamais] rencontré ni personnellement ni <par aucune correspondance> au moyen d’aucune correspondance <[ill.]>>># |3 [suite de la note] aux plus infames calomnies de la part des hommes les plus influents de cette coterie scientifico-révolutionnaire qui a son siège principal à Londres. J’en connais les chefs de longue date, et j’ai toujours professé une grande estime pour leur intelligence hors <de> ligne, pour leur science réelle, vivante, <et> aussi étendue que profonde, et pour leur dévouement inaltérable à la grande <de l’éman> cause de l’émancipation du prolétariat, à laquelle, pendant vingt<s>-cinq ans de suite, au moins, je me plais à le répéter de nouveau, ils <ne discontinuent pas> n’ont pas cessé de rendre les plus considérables services. Je les reconnais donc, sous tous ces rapports, pour des hommes infiniment respectables, et aucune injustice de leur part, si criante et si odieuse qu’elle soit, ne me fera commettre la sottise [intercalé: de nier] l’utilité et l’importance historique tant de leurs travaux théoriques, que de leurs entreprises pratiques. Malheureusement, comme dit un vieux dicton, chaque médaille a son revers. Ces Messieurs sont de fort mauvais coucheurs: irascibles, vaniteux, et querelleurs comme des Allemands, et ce qui est pis, comme des littérateurs allemands, qui, se distinguant, comme on sait, par une absence complète de goût, de respect humain et même de respect de soi-même, ont toujours la bouche pleine d’injures, d’insinuations odieuses et perfides, de <méchantes sournoiseries> méchancetés sournoises et des calomnies les plus sales, contre toutes les personnes qui ont le malheur de ne point absolument abonder dans leur sens et de ne point vouloir, de ne point pouvoir baisser pavillon devant eux. Je comprends et je trouve parfaitement légitime, utile, nécessaire qu’on attaque avec beaucoup <de personnes> d’énergie et de passion non seulement les théories contraires <contraires>, mais encore les personnes qui les représentent, dans tous leurs actes publics et même privés, lorsque ces derniers, duement constatés et prouvés, sont odieux. Car je suis plus ennemi que personne de cette hypocrisie toute bourgeoise qui prétend# |4 [suite de la note] <séparer la vie publique d> élever un mur infranchissable entre la vie publique d’un homme et sa vie privée. Cette séparation est une <vaine> vaine fiction, <un mensonge> un mensonge et un mensonge fort dangereux. L’homme est un être indivisible, complet, et si dans sa vie privée il est un coquin, si dans sa famille il est un tyran, si dans ses rapports sociaux il est un menteur, un trompeur, un oppresseur et un exploiteur, il doit l’être aussi dans ses actes <publiques> publics; s’il s’y présente autrement, s’il cherche à se donner les apparences d’un démocrate libéral ou socialiste, amoureux de la justice, de la liberté et de l’égalité, il ment encore et il doit avoir évidemment l’intention d’exploiter les masses comme il exploite les individus. Ce n’est donc pas seulement un droit, c’est un devoir que de le démasquer, en dénonçant les faits immondes de sa vie privée, <Si l> lorsqu’on en a [intercalé: obtenu] des preuves irrécusables. La seule considération qui <fut> puisse arrêter dans ce cas un homme consciencieux et honnête, c’est la difficulté de les constater, difficulté qui est infiniment plus grande pour les faits de la vie privée, que pour ceux de la vie publique. Mais c’est l’affaire de la conscience, du discernement et de l’esprit de justice de celui qui croit devoir dénoncer un <autre> individu quelconque à <[ill.[> la réprobation publique. S’il le fait, <pa> non poussé par un sentiment de justice, mais par méchanceté, par jalousie ou par haine, tant pis pour lui. Mais il ne doit être permis à personne de dénoncer sans prouver; et plus [intercalé: une] accusation est sérieuse, plus les preuves à l’appui de cette accusation doivent l’être aussi. Celui donc qui accuse un autre homme d’infamie, <est un infame lui-même> doit être considéré comme un infame lui-même, et il l’est en effet, s’il n’appu<y>ie pas cette dénonciation terrible de preuves irrécusables.

Après cette explication nécessaire, je retourne à mes chers et très respectables ennemis de Londres et de Leipsig. J’en connais de longue date les chefs principaux, et je dois dire que nous n’avons# |5 [suite de la note] pas été toujours des ennemis. Loin de là, nous avons eu des rapports assez intimes avant 1848. Il[s] <aurait> auraient été beaucoup plus intimes de ma part si je n’avais été [intercalé: <toujours>] repoussé par ce côté négatif de leur caractère, qui m’a toujours empêché de leur accorder une confiance pleine et entière. Toutefois nous restâmes amis jusqu’en 1848. En 1848, j’eus le grand tort à leurs yeux d’avoir pris contre eux le parti d’un poète illustre, pourquoi ne le nommerai-je pas? de Mr Georges <Herg> Herwegh, pour lequel j’avais une profonde amitié, et qui <s’e> s’était séparé [intercalé: d’eux] dans une affaire <une entreprise> politique, dans la quelle, je le pense maintenant et je le dirai franchement, la justice, la juste appréciation de la situation générale, était de leur côté. Ils l’attaquèrent avec le sans-façon qui distingue leurs attaques, je le défendis avec chaleur, en son absence, personnellement contre eux, à Cologne. <Indae ira> <Indae ira> Inde irae. Je m’en ressentis bientôt. Dans la “<Gazette Rhénane>” (die Rheinische Zeitung), qu’ils <rédigèrent> rédigeaient à cette époque, parut une correspondance de Paris, écrite avec cette lâche sournoiserie et cet art d’insinuations perfides dont les correspondants des journaux allemands possèdent seuls le secret. Le correspondant prêtait à Mme George Sand des discours fort étranges et tout-à-fait <infamants> infamants sur mon compte: elle aurait dit – je ne sais, et le correspondant lui même ne savait naturellement pas ni où, ni à qui, ni comment, puisqu’il avait tout inventé et que selon toutes les probabilités, la correspondance avait été fabriquée à Cologne, – que j’étais un espion russe. Mme Sand protesta noblement, énergiquement; je leur envoyai un ami. Plus que cette protestation, ce démenti formel de Mme Sand, et plus que ma demande d’explication, j’aime à le croire, leur propre sentiment de justice et leur respect pour eux-mêmes les forcèrent alors à insérer dans leur journal une rétractation tout-à-fait satisfaisante.#

|6[suite de la note] Lorsqu’en 1861, <étant> ayant heureusement réussi à m’échapper de Sibérie, je vins à Londres, la première chose que j’entendis de la bouche de Herzen fut celle-ci: Ils avaient profité de mon absence forcée [intercalé: pendant douze années] (de 1849 à 1861, dont j’avais passé huit ans dans différentes forteresses saxo[n]nes, autrichiennes et russes, et quatre ans en Sibérie) pour me calomnier de la manière la plus odieuse, racontant à qui voulait l’entendre que je n’étais pas du tout emprisonné, mais que jouissant d’une pleine liberté et comblé de tous les biens terrestres, j’étais au contraire le favori de l’Empereur Nicolas; [intercalé: et] que mon ancien ami <le dém> l’illustre démocrate polonais, Worzel, mort à Londres <en> vers 1860, <je pense,> et lui, Herzen, eurent toutes les peines du monde pour me défendre contre ces sales et calomnieux mensonges. Je ne leur cherchai pas querelle pour toutes ces aménités allemandes; mais je m’abstins d’aller les voir, voilà tout.

<[ill.]> A peine arrivé à Londres, je <ne> fus salué par une série d’articles dans un petit journal anglais, écrits ou inspirés évidemment par mes chers et nobles amis, <les chefs> les chefs du communisme allemand, mais ne portant aucune signature. Dans ces articles on ôsa dire, “que je n’avais pu m’enfuir qu’avec l’aide du gouvernement russe qui, en me créant la position d’un émigré et d’un martyr de la liberté – titre que j’ai toujours détesté, parce que j’abhorre les phrases – m’avait rendu plus capable encore de lui rendre des services, c’est à dire de faire le métier d’espion pour son compte. Lorsque je déclarai dans un autre journal anglais à l’auteur anonyme de ces articles, qu’à de pareilles infamies on répond non la plume à la main, mais avec la main sans plume, il s’excusa, en prétendant qu’il n’avait jamais voulu dire que je fusse un espion salarié, mais que j’étais un patriote de l’Empire de toutes les Russies, tellement dévoué que “j’avais encouru volontairement toutes les tortures de la prison et de la Sibérie, pour pouvoir mieux servir plus tard la# |7 [suite de la note] politique de cet Empire”. <Que pouvait on répondre à de pareilles inepties?> A de pareilles inepties, il n’y avait évidemment rien à répondre. Ce fut aussi l’avis du grand patriote italien Giuseppe Mazzini et celui de mes compatriotes, Ogaref et Herzen. Pour me consoler, Mazzini et Herzen me dirent qu’ils avaient été attaqués apeuprès de la même manière et fort probablement par les mêmes gens et qu’à toutes les attaques semblables, ils n’ont jamais opposé que leur silence méprisant.

En Décembre 1863, lorsque je traversai la France et la Suisse pour me rendre en Italie, un petit journal de Bâle, je ne sais plus lequel, publia un article dans lequel il prémunissait contre moi tous les émigrés polonais, prétendant que j’avais entraîné dans l’ab<y>îme beaucoup de leurs compatriotes, tout en sauvant toujours du désastre ma propre personne. Depuis 1863 jusqu’en 1867, pendant tout mon séjour en Italie, je fus continuellement injurié et calomnié par beaucoup de journaux allemands. Très peu de ces articles parvinrent à ma connaissance – en Italie on lit peu les Journaux allemands. J’appris seulement qu’on continuait de <m’accuser> m’accabler de calomnies et d’injures, et je finis par m’en soucier aussi peu que je me soucie, soit dit par parenthèse, des invectives de la <P>presse <Russe> russe contre moi.

Plusieurs de mes amis prétendirent et prétendent <que j'[ill.]> que mes calomniateurs étaient soudoyés par la Diplomatie russe. Ce ne serait pas impossible, et je devrais être d’autant plus porté à le croire, que je sais pertinemment, qu’en 1847, après un discours que j’avais prononcé contre l’Empereur Nicolas dans une assemblée polonaise, et pour lequel Mr Guizot, alors ministre des affaires étrangères, m’avait expulsé de France, à la demande du ministre représentant de la Russie, Mr Kisselef, ce dernier, par l’intermédiaire de Mr Guizot lui-même, <avait taché de répandre dans> dont il avait sans doute surpris la bonne foi, avait taché de répandre dans l’émigration polonaise# |8 [suite de la note] l’opinion que je n’étais rien qu’un agent russe. Le gouvernement russe aussi bien que ses fonctionnaires <de toute sorte> ne réculent naturellement devant aucun moyen pour anéantir leurs adversaires. Le mensonge, la calomnie, les infamies de toutes sortes constituent leur nature, et lorsqu’ils employent ces moyens, ils ne font autre chose que de jouir de leur droit incontestable de représentants officiels de tout ce qu’il y a de plus canaille au monde, <<sans <vouloir> préjudice pourtant [ill.] excepté [intercalé: <si l’on excepte pourtant>] l’Allemagne bourgeoise, nobiliaire, patriotique, officieuse et officielle, qui est montée aujourd’hui, je dois l’avouer, par [intercalé: par ses discours, ses écrits <ses discours, ses [ill.]>], ses manifestations et ses actes, tout-à-fait à la hauteur de l’Empire de Toutes les Russies>>, sans préjudice pourtant pour l’Allemagne patriotique, bourgeoise, nobiliaire, officieuse, officielle, qui est montée aujourd’hui, je dois l’avouer humblement, à toute la hauteur politique, morale et humaine de l’Empire de Toutes les Russies.

Eh bien! franchement, je ne pense [intercalé: pas] qu’aucun <ou au moins les principaux> de mes calomniateurs, d’ailleurs si peu honorables, la calomnie étant un <très sale> misérable métier, ou qu’au moins les principaux d’entre eux aient jamais eu, <les rapports> au moins sciemment, des rapports avec la diplomatie russe. Ils se sont inspirés <simplement> principalement de leur propre sottise et de leur méchanceté, voila tout, et s’il y’a eu une inspiration étrangère, elle est venue non de St Pétersbourg, mais de Londres. Ce sont toujours mes bons vieux amis, les chefs des communistes allemands, législateurs de la société à venir et qui, restant eux mêmes enveloppés par les brumes de Londres, comme Moïse l’était par les nuages du Sinaï, ont lancé contre moi, comme une meute de roquets, une foule de petits Juifs allemands et russes, <les uns> tous plus imbé-# |9 [suite de la note] ciles <que les> et plus sales [intercalé: les uns] que les autres.

Maintenant, <-> laissant de coté les roquets, les petits Juifs, et toutes les personnalités misérables, je passe aux points d’accusation qu’ils ont <soulevé> formulés contre moi:

1o) Ils ont ôsé imprimer dans un Journal, d’ailleurs très honnête, très sérieux, <le Volk> mais qui dans cette occasion a trahi son caractère honnête et sérieux, en se faisant l’organe d’une vilaine et sotte diffamation, dans le Volksstaat, que Herzen et moi, nous avons été tous les deux des agents panslavistes, et que nous recevions de larges sommes d’argent d’un Comité panslaviste de Moscou, institué par le gouvernement russe. Herzen était un millionnaire; quant à moi, tous mes amis, toutes mes bonnes connaissances, et le nombre en est assez grand, savent fort bien que je passe ma vie dans une très rude pauvreté. La calomnie est trop ignoble, trop bête, je passe outre.

2o) Ils m’ont accusé de panslavisme et pour prouver mon crime, ils ont cité une brochure que j’avais publiée à Leipzig, vers la fin de l’année 1848, une brochure dans laquelle je me suis efforcé de prouver aux Slaves que loin de devoir attendre leur émancipation de l’appui de <la Russie Impériale> l’Empire de toutes les Russies, ils ne pouvaient l’espérer que de sa complète destruction, <[ill.] cette [ill.] Empire> cet Empire n’étant autre chose qu’une succursale de l’Empire allemand, de la domination abhorrée des allemands sur les Slaves. “Malheur à vous, leur ai-je dit, si vous comptez sur cette Russie impériale, sur cet Empire Tartare et Allemand qui n’a jamais eu rien de slave. Il vous engloutira et vous torturera, comme il le fait avec la Pologne, comme il le fait avec tous les peuples russes emprisonnés en son sein.” <C’est> Il est vrai que dans cette même brochure, j’ai# |10 [suite de la note] ôsé dire aussi que la destruction de l’Empire d’Autriche et de la Monarchie Prussienne était aussi nécessaire au triomphe de la démocratie, que celle de l’Empire du Tzar, et voilà ce que les Allemands, <[ill.]> même les démocrates socialistes de l’Allemagne, n’ont jamais pu me pardonner.

J’ai ajouté encore dans cette même brochure: “Méfiez-vous des passions nationales qu’on cherche à ranimer dans vos coeurs. Au nom de cette monarchie Autrichienne qui n’a jamais fait autre chose qu’opprimer toutes les nations assujetties à son joug, on vous parle maintenant de vos droits nationaux. Dans quel but? Dans celui d’écraser la liberté des peuples, en allumant une guerre fratricide entre eux. On veut rompre la solidarité révolutionnaire qui <[ill.]> doit les unir, qui constitue leur force, la condition même de leur émancipation simultanée, en les soulevant les uns contre les autres au nom d’un patriotisme étroit. Donnez donc la main aux démocrates, aux socialistes révolutionnaires de l’Allemagne, de la Hongrie, de l’Italie, de la France; ne haïssez que vos éternels oppresseurs, les classes privilégiées de toutes les nations; mais unissez vous de coeur et d’action à leurs victimes, les peuples”

Tels étaient l’esprit et le contenu de cette brochure, dans laquelle ces Messieurs sont allés chercher des preuves de mon Panslavisme. Ce n’est pas ignoble seulement, c’est bête, mais ce qui est <encore> plus ignoble que bête, c’est qu’ayant cette brochure sous les yeux, ils en ont cité des passages, naturellement travestis ou tronqués, mais pas un de ces mots par lesquels je stigmatisais et je maudissais l’Empire Russe, en adjurant les peuples slaves de s’en méfier, et la brochure en était pleine. Cela donne la# |11 [suite de la note] mesure de l’honnêteté de ces Messieurs.

J’avoue, que lorsque je lus <d’abord ces articles qui m’accusent de> d’abord ces articles qui parlent de mon Panslavisme, prouvé si bien par cette brochure, comme on voit, je restai stupéfait. Je ne comprenais [intercalé: pas] qu’on pût pousser si loin la malhonnêteté. Maintenant je commence à comprendre. <Les articles ont> Ce qui a dicté ces articles, <ce n’a fut pas reellement la [ill.], ce fut encore un naïveté patriotique, nationale> ce n’était pas seulement l’insigne mauvaise foi de l’auteur, c’était encore une sorte de naïveté nationale et patriotique, très stupide, <il est vrai, mais très> mais fort commune en Allemagne. Les Allemands ont tant et si bien rêvé au milieu de leur historique esclavage, qu’ils ont fini par <s’id> identifier, très naïvement, leur nationalité avec l’humanité, de sorte que, dans leur opinion, détester la domination allemande, mépriser leur civilisation d’esclaves volontaires, signifie être l’ennemi <de l’> du progrès humain. Panslavistes sont à leurs yeux tous les Slaves qui repoussent avec dégoût et colère cette civilisation qu’ils leur<s> veulent imposer.

Si tel est le sens qu’il donnent à ce môt panslavisme, oh! alors je suis panslaviste et du plein de mon coeur! Car vraiment, il est fort peu de choses que je déteste et que je méprise aussi profondément que cette domination infame et que cette civilisation bourgeoise, nobiliaire, bureaucratique, militaire et politique des Allemands. Je continuerai toujours de prêcher aux Slaves, au nom de l’émancipation universelle des masses populaires, la paix, la fraternité, l’action et l’organisation solidaire avec le prolétariat de l’Allemagne, mais pas autrement que sur les ruines de cette domination et de cette civilisation, et dans aucun autre but que celui de la démolition de tous les Empires, slaves et allemands.

<Et voila precisement mon troisième crime: Je preche la destruction des Empires, de tous les Etats. Je prends l’In->]]# |12 et surtout d’avoir pris pour base de ses théories un principe qui est profondement vrai <lorsque> lorsqu’on le considère sous son vrai jour, c’est à dire à un point de vue relatif, mais qui <considéré> envisagé et posé d’une manière absolue, comme l’unique fondement et la source première de tous les autres principes, <devient complètement faux> comme le fait cette école, devient complètement faux.#

|13Ce principe, qui constitue d’ailleurs le fondement essentiel du socialisme positif a été pour la première fois scientifiquement formulé et développé par Mr Charles Marx, le chef principal de l’Ecole des communistes allemands. Il forme la pensée dominante du célèbre Manifeste# |14 des communistes qu’un Comité international de communistes Français, Anglais, Belges et Allemands, réuni à Londres, avait lancé en 1848, sous ce titre: “Proletaires de tous les pays, unissez vous!” Ce manifeste, rédigé, comme on sait, par Mrs Marx et Engels, devint la base de tous# |15 les travaux [intercalé: scientifiques] ultérieurs de l’Ecole, et de l’agitation populaire soulevée plus tard par Ferdinand Lassalle en Allemagne.

Ce principe est l’absolu opposé du principe reconnu par les idéalistes de toutes les Ecoles. Tandis que ces# |16 derniers font dériver tous les faits de l’histoire, y compris le développement des intérets matériels et des différentes phases de l’organisation<s> économique<s> de la société, du développement# |17 des idées, les communistes allemands, au contraire, ne veulent voir dans toute l’histoire humaine, dans les manifestations les plus idéales de la vie tant collective qu’individuelle de la# |18 société, l’humanité, dans tous les développements intellectuels et moraux, religieux, métaphysiques, scientifiques, artistiques, politiques, juridiques et sociaux, <rien que> qui se sont produits dans le passé et qui continuent de se produire dans le présent, rien que des reflets# |19 ou des contre-coups nécessaires du développement <de matériels> <matériels> des faits économiques. Tandis que les idéalistes prétendent que les idées dominent et pro-# |20 duisent les faits: les communistes, d’accord en cela d’ailleurs avec le matérialisme scientifique, disent au contraire que les faits donnent naissance aux idées et que ces dernières ne sont jamais autre chose que l’expression# |21 idéale des faits accomplis; et que parmi tous les faits, les faits économiques, matériels, <constitu> les faits par excellence, constituent la base essentielle, le fondement principiele, dont tous les autres <faits> faits# |22 intellectuels et moraux, politiques et sociaux ne sont plus rien que les dérivatifs obligés.

[GOD AND THE STATE (BEGINING)] Qui a raison, les idéalistes ou les matérialistes? [Avec cette phrase commence la partie du manuscrit utilisée pour la brochure “Dieu et l’Etat” (1882).] Une fois que la question se pose ainsi, l’hésitation devient impossible. Sans doute, les idéalistes ont tort, et [intercalé: seuls] les matérialistes ont raison. Oui, les faits <primes> priment les idées; oui, l’idéal, <est une fleur> comme l’a dit Proudhon, n’est qu’une fleur dont les conditions matérielles d’existence constituent la racine. Oui, toute l’histoire intellectuelle et morale, politique [intercalé: et] sociale de l’humanité est un reflet de son histoire économique.

Toutes les branches de la science moderne, consciencieuse et sérieuse, convergent à proclammer cette grande, cette fondamentale et cette décisive vérité: oui, le monde social, le monde proprement humain, l’humanité en un môt, n’est autre chose que le développement dernier et suprême, – suprême pour nous au moins et relativement à notre planète – la manifestation la plus haute de l’animalité. Mais comme tout développement implique nécessairement une négation, celle de la base ou du point de départ, l’humanité est en même temps et <nécessairement> essentiellement la négation réfléchie et progressive de l’animalité dans les hommes; et c’est précisément cette négation aussi rationnelle <qu’elle est> que naturelle, et qui n’est rationnelle que parcequ’elle est naturelle, à la fois historique et logique, fatale comme le sont les développements et les réalisations de toutes les lois naturelles dans le monde, c’est elle qui constitue et qui crée l’idéal, le monde des convictions intellectuelles et morales, les idées.

Oui, nos premiers ancêtres, nos Adams et nos Eves, furent sinon des gorilles, au moins des cousins très proches du gorilla, des omnivores, des bêtes intelligentes et féroces, douées à un degré infiniment <supérieur> plus grand que <ceux> les animaux de toutes les autres espèces,# |23 de deux facultés précieuses: la faculté de penser et la faculté, le besoin de se révolter.

Ces deux facultés, combinant leur action progressive dans l’histoire, représentent proprement le moment, le côté, la puissance négative dans le développement [intercalé: positif] de l’animalité <dans le monde humain> humaine et créent par conséquent tout ce qui constitue l’humanité dans les hommes.

La Bible, qui est un livre très intéressant et parfois très profond, lorsqu’on le considère comme l’une des plus anciennes manifestations de la sagesse et de la <ph>fantaisie humaines, parvenues jusqu’à nous, exprime cette vérité d’une manière fort naïve dans son mythe du péché originel. Jéhovah, qui de tous les bons Dieux qui ont <été> jamais été adorés par les hommes, est certainement le plus jaloux, le plus vaniteux, le plus féroce, le plus injuste, le plus sanguinaire, le plus despote et le plus ennemi de la dignité et de la liberté humaines, ayant créé Adam et Eve, <pour son bon plaisir> par on ne sait quel caprice, sans doute <par ennui> pour tromper son ennui qui doit être terrible dans son éternellement égoïste solitude, ou pour se donner des esclaves nouveaux, <[ill.]> avait mis généreusement à leur disposition toute la terre, avec tous les fruits et tous les animaux de la terre, <Il n’avait mis à cette complète jouissance qu’une seule restriction> et il n’avait posé à cette complète jouissance qu’une seule limite. Il leur avait expressement défendu de toucher aux fruits de l’arbre de la science. Il voulait donc que l’homme, privé de toute conscience de lui-même, restât une bête éternelle, <en présence du Diieu éternel> toujours à quatre pattes devant le Dieu éternel, son Créateur et son Maître. Mais voici que vient Satan l’éternel révolté, le [intercalé: premier] libre penseur et l’émancipateur des mondes. Il fait honte à l’homme de son ignorance et de son obéissance bestiales; il l’émancipe et imprime sur son front le sceau de la liberté et de l’humanité, en le poussant à désobéir et à manger du fruit de la science.#

|24On sait le reste. Le bon Dieu, dont la prescience, qui constitue une de ses divines facultés, aurait dû l’avertir pourtant de ce qui devait arriver, se mit dans une terrible et ridicule fureur: il maudit Satan, l’homme et le monde <créés par> créés par lui-même, se frappant pour ainsi dire lui-même dans sa création propre, comme font les enfants lorsqu’ils se mettent en colère; et non content de frapper nos ancêtres dans le présent, il les maudit dans toutes les générations à venir, innocentes du crime commis par leurs ancêtres. Nos théologiens catholiques et protestants trouvent cela très profond et très juste, précisément parceque c’est <absurde et> monstrueusement inique et absurde! Puis se rappelant qu’il n’était pas seulement un Dieu de vengeance et de colère, mais encore un Dieu d’amour, après avoir tourmenté l’existence <que> de quelques <milliards> milliards de pauvres êtres humains et les avoir condamnés à un Enfer éternel, il eut pitié du reste, et pour le sauver, pour réconcilier son amour éternel et divin avec sa colère éternelle et divine, toujours avide de victimes et de sang, il envoya au monde, comme une victime expiatoire, son fils unique, afin qu’il fût tué par les hommes. Cela s’appelle le mystère de la Rédemption, base de toutes les religions chrétiennes. Et encore si le divin Sauveur avait sauvé <quelque chose, mais non> le monde humain! Mais non; dans le paradis promis par le Christ, on le sait, puisque c’est formellement annoncé, il n’y aura que fort peu d’élus. Le reste, l’immense majorité des générations présentes et à venir, grilleront éternellement dans l’enfer. En attendant, pour nous consoler, Dieu toujours juste, toujours bon, livre la terre au gouvernement des Napoléon III, des Guillaume Ier, des Ferdinand d’Autriche et des Alexandre de toutes les Russies.#

|25Tels sont les contes <monstrueux> absurdes qu’on raconte et telles sont les doctrines monstrueuses, <qu’on enseigne> <qu’en plein XIXème siècle,> qu’on enseigne, en plein XIXème siècle, dans toutes les écoles populaires de l’Europe, sur l’ordre <expresse> exprès des gouvernements. On appelle cela civiliser les peuples! N’est-il pas évident que tous ces gouvernements sont les empoisonneurs systématiques, les <abbêtisseurs> abêtisseurs intéressés des masses populaires?

Je me suis laissé entraîner loin de mon sujet, par la colère qui s’empare de moi toutes les fois que je pense aux ignobles et criminels moyens qu’on emplo<y>ie pour retenir les nations dans un esclavage éternel, afin de pouvoir mieux <les asservir> les tondre [intercalé: sans doute] <et de les exploiter. Je reviens au [ill.] mythe du péché originel.> Que sont les crimes de tous <[ill.]> les Tropman du monde, en présence de ce crime de lèze-humanité qui se commet journellement, au grand jour, sur toute la surface du monde civilisé, par ceux-là mêmes qui ôsent s’appeler les tuteurs et les pères des peuples? <Des pareilles, voila tout> – Je reviens au mythe du péché originel.

Dieu donna raison à Satan et reconnut que Satan n’avait pas trompé Adam et Eve en leur promettant la science et la liberté, comme récompense de l’acte de désobéissance qu’il les avait induits à commettre; car aussitôt <que> <que l’hom> qu’ils eurent mangé du fruit défendu, Dieu se dit en lui même, – voir la Bible -: “Voilà que l’homme est devenu comme l’un de Nous, il sait le bien [intercalé: et le mal;] empêchons le [intercalé: donc] de manger du fruit de la vie éternelle, afin qu’il ne devienne pas immortel comme Nous”.

Laissons maintenant de côté la partie fabuleuse de ce mythe et considérons-en le vrai sens. Le sens en est très clair: L’homme s’est émancipé, il s’est séparé de <l’animal> l’animalité et s’est constitué comme homme, il a commencé son histoire et son développement proprement humain par un acte de désobéissance et de science, c’est à dire par la révolte et par la pensée.

[Les trois alinéas suivants, retirés par les éditeurs de “Dieu et l’Etat” de la place où ils sont dans le manuscrit, ont été mis au commencement de la brochure.]

Trois éléments ou si vous voulez trois principes# |26 fondamentaux constituent les conditions essentielles de tout développement humain, tant collectif qu’individuel, dans l’histoire: 1. l’animalité humaine; 2) la pensée; et 3o) la Révolte. A la première correspond proprement l’économie sociale et privée; à la seconde, la science; à la troisième, la Liberté. [[Le lecteur trouvera un développement plus complet de ces trois principes dans l’Appendice ajouté à la fin de ce livre, <avec> sous ce titre: Considérations philosophiques sur le fantôme divin, sur le monde réel et sur l’homme.]]

<1) L’animalité humaine.>

Les idéalistes de toutes les Ecoles, aristocrates et bourgeois, théologiens et métaphysiciens, politiciens et moralistes, religieux, philosophes ou poètes, sans oublier les économistes libéraux, adorateurs effrénés de l’idéal, comme on sait, s’offensent beaucoup, lorsqu’on leur dit que l’homme, avec toute son intelligence magnifique, ses idées sublimes et ses aspirations infinies, n’est, aussi bien que toutes les autres choses qui existent dans le monde, rien que matière, rien <que le> qu’un produit de cette vile matière.

Nous pourrions leur répondre que la matière <spontanée> dont parlent les matérialistes, [intercalé: matière] spontanément, éternellement mobile, active, productive; <la> matière <chimique et organique, exprimée, déterminée> chimiquement ou organiquement déterminée et manifestée par <toutes> les propriétés ou les forces mécaniques, physiques, animales et intelligentes qui lui sont foncièrement inhérentes; que cette matière n’a rien de commun avec la vile matière des idéalistes. Cette dernière, produit de leur fausse abstraction, est effectivement un être stupide, inanimé, immobile, incapable de produire la moindre des choses, un <caput mortuum> caput mortuum, une vilaine imagination# |27 opposée à cette belle imagination qu’ils appellent Dieu, l’Etre suprême, vis à vis duquel la matière, leur matière à eux, dépouillée par eux-mêmes de tout ce qui en constitue la nature réelle, représente nécessairement le suprême Néant. Ils ont enlevé à la matière l’intelligence, la vie, toutes les qualités déterminantes, les rapports actifs ou les forces, le mouvement même, sans lequel <elle ne searit> la matière ne serait pas même pesante, ne lui laissant rien que l’impénétrabilité <et l’inertie> <l’inertie> et l’immobilité absolue dans l’espace; ils ont attribué toutes ces forces, propriétés et manifestations naturelles, à l’Etre imaginaire créé par leur fantaisie <abstractive> abstractive; <et> puis, intervertissant les rôles, ils ont appelé ce produit de leur imagination, ce fantôme, ce Dieu qui est le Néant: l’Etre suprême; et, par une conséquence nécessaire, [intercalé: ils] ont déclaré que l’Etre réel, la matière, le monde était le Néant. Après quoi ils viennent nous <déclarer> dire gravement que cette matière est incapable de rien produire, ni même de se mettre en mouvement par elle-même, et que par conséquent elle a dû être créée par leur Dieu.

[Alinéa supprimé par les éditeurs de “Dieu et l’Etat”.] Dans l’Appendice qui se trouve à la fin de ce livre, j’ai mis à nu les absurdités vraiment révoltantes auxquelles on est fatalement amené par cette imagination d’un Dieu, soit personnel, créateur et ordonnateur des mondes; soit même impersonnel, et considéré comme une sorte d’âme divine répandue dans tout l’univers, dont elle <constituait> constituerait ainsi le principe éternel; <l’idée infinie> ou bien comme l’idée infinie et divine, <manifeste> toujours présente et active dans le monde et manifestée toujours par la totalité des êtres matériels et finis. – Ici je me bornerai à relever un seul point.

[Cet alinéa, transposé par les éditeurs de “Dieu et l’Etat”, a été mis après l’alinéa qui, dans le manuscrit, lui fait suite.] On conçoit parfaitement le développement successif# |28 du monde matériel, aussi bien que de la vie organique, animale, et de l’intelligence [intercalé: historiquement] progressive, tant individuelle que sociale, de l’homme, dans ce monde. C’est un mouvement tout-à-fait naturel du simple au composé, de <l’inférieur au supé> bas en haut ou de l’inférieur au supérieur; un mouvement conforme à toutes nos expériences journalières, et par conséquent conforme aussi à notre logique naturelle, aux propres lois de notre esprit qui, ne se formant [intercalé: jamais] et ne <se développant> pouvant se développer qu’à l’aide de ces mêmes expériences, n’en est pour ainsi dire rien que la reproduction mentale, cérébrale, ou le résumé réfléchi.

Le système des idéalistes nous présente <absolument> tout à fait le contraire. C’est le renversement absolu de toutes les expériences humaines et de ce bon sens universel et commun qui est la <base> condition essentielle de toute entente humaine et qui, en s’élevant de cette vérité si simple et si unanimement reconnue, que 2 fois 2 font 4, jusqu’aux considérations scientifiques les plus sublimes et les plus compliquées, <constitue> n’admettant d’ailleurs jamais rien qui ne soit sévèrement confirmé par l’expérience ou par l’observation des choses et des faits, constitue la seule base sérieuse des connaissances humaines.

<Les idéalistes> Au lieu de suivre la voie naturelle de bas en haut, de l’inférieur au supérieur, et du relativement simple au plus compliqué; au lieu d’accompagner sagement, rationnellement, le mouvement progressif <du monde réel> <[ill.]> et réel du monde appelé inorganique au monde organique, végétal, et puis animal, et [intercalé: puis] spécialement humain; de la matière ou de l’être chimique à la matière ou à l’être vivant, et de l’être vivant à l’être pensant, <ils prennent la voie absolument inverse> les <philoso> penseurs idéalistes, <obsédés> obsédés, aveuglés et poussés par le fantôme divin qu’ils ont hérité de la# |29 théologie, prennent la voie absolument contraire. Ils vont de haut en bas, du supérieur à l’inférieur, du compliqué au simple. Ils commencent par Dieu, soit comme personne, soit comme substance ou idée divine, et le premier pas qu’ils font est une <horrible> terrible dégringolade des hauteurs sublimes de <cet> l’éternel idéal dans la <[ill.]> fange du monde matériel; de la perfection absolue dans l’imperfection absolue; de la pensée à l’Etre, ou plutôt de l’Etre suprême dans le Néant. <Comment, et> Quand, comment et pourquoi l’Etre divin, éternel, infini, le <perfection absolu> Parfait absolu, probablement ennuyé de lui-même, s’est-il décidé à ce <salto mortale> salto mortale désespéré, voilà ce qu’aucun idéaliste, ni théologien, ni métaphysicien, ni poète n’a jamais su ni comprendre lui même, ni expliquer aux profanes. Toutes les religions passées et présentes et tous les systèmes de philosophie transcendants roulent sur cet unique et inique mystère. [[Je l’appelle inique, parceque, ainsi que je crois l’avoir démontré dans l’Appendice dont j’ai déjà fait mention, ce mystère a été et continue encore d’être la consécration de toutes les horreurs qui se sont commises et qui se commettent dans le monde humain; et je l’appelle unique parceque toutes les autres absurdités théologiques et métaphysiques qui <abêtissent> abêtissent l’esprit des hommes n’en sont rien que les conséquences nécessaires.]] De<s> saints hommes, des législateurs inspirés, des prophètes, des Messies y ont <[ill. leur existence toute entière> cherché la vie, <et ont> et n’y ont trouvé [intercalé: que] la torture et la mort <parcequ’ils n’ont pas su l’expliquer. Ce mystère terrible>. Comme le sphinx antique, <les [ill.]> il les a dévorés, parcequ’ils n’ont pas su l’expliquer. De grands philosophes, depuis Héraclite et Platon, jusqu’à <Descartes et Hegel, ont écrit un> Descartes, Spinoza, Leibnitz, Kant, Fichte, Schelling et Hegel, sans parler des philosophes indiens, ont écrit des tas de volumes et ont créé des systèmes aussi ingénieux que sublimes, dans lesquels ils ont dit en passant beaucoup de belles et de grandes choses, et découvert# |30 des vérités immortelles, mais qui ont laissé ce mystère, objet principal de leurs investigations <[ill.] et sublimes> transcendantes, aussi <incomplet> insondable qu’il l’avait été avant eux. Mais puisque les efforts gigantesques des plus admirables génies que le monde connaisse, et qui, l’un après l’autre, pendant trente siècles au moins, ayant entrepris toujours de nouveau ce travail de Sisyphe, n’ont abouti qu’à rendre ce mystère plus incompréhensible encore, pouvons-nous espérer qu’il nous sera <expliqué> dévoilé, aujourd’hui, par les spéculations routinières de quelque disciple pédant d’une métaphysique artificiellement réchauffée, et cela à une époque où tous les esprits vivants et sérieux se sont détournés de cette science équivoque, issue d’une transaction, historiquement explicable sans doute, entre la déraison de la foi et la saine raison scientifique?

Il est évident que ce terrible mystère est inexplicable, c’est à dire qu’il est absurde, parceque l’absurde <seul est inexplicable> seul ne se laisse point expliquer. Il est évident que quiconque en a besoin pour son bonheur, pour sa vie, doit renoncer à sa raison, et, retournant s’il le peut à la foi naïve, aveugle, stupide, répéter, avec <[ill.]> Tertullien et avec tous les croyants sincères, ces paroles qui résument la quintessence même de [intercalé: <tout>] la théologie <véritable>:

“<Je crois en ce qui est absurde> Credo quia absurdum.”

Alors toute discussion cesse, et il ne reste plus que la stupidité triomphante de la foi. Mais alors s’élève aussitôt une autre question:

Comment peut naître dans un homme intelligent et instruit le besoin de croire en ce mystère?

Que la croyance en Dieu, Créateur, Ordonnateur, Juge, Maître, Malédicteur, Sauveur et Bienfaiteur# |31 du Monde, se soit conservée dans le peuple et surtout dans les populations rurales, beaucoup plus encore que dans le prolétariat des villes, rien de plus naturel. Le peuple malheureusement est encore très ignorant et maintenu dans cette ignorance par les efforts systématiques de tous les gouvernements qui la considèrent, non sans beaucoup de raison, comme l’une des conditions les plus essentielles de leur propre puissance. Ecrasé par son travail quotidien, privé de loisir, de commerce intellectuel, de lecture, enfin de presque tous les moyens et d’une bonne partie des stimulants qui développent la réflexion dans les hommes, le peuple accepte le plus souvent sans critique et

en bloc les traditions religieuses qui, l’enveloppant dès le bas âge dans toutes les circonstances de sa vie et artificiellement entretenues en son sein par une foule d’empoisonneurs officiels de toutes sortes, prêtres et laïques, se transforment chez lui en une sorte d’habitude mentale et morale, trop souvent plus puissante même que son bon sens naturel.

Il est une autre raison qui <légitime> explique et qui légitime en quelque sorte les croyances absurdes du peuple. Cette raison, c’est la situation misérable à laquelle il se trouve fatalement condamné, par l’organisation économique de la société, dans les pays les plus civilisés de l’Europe. Réduit, sous le rapport intellectuel et moral aussi bien que sous le rapport matériel, au minimum d’une existence humaine, enfermé dans sa vie comme un prisonnier dans sa prison, sans horizon, sans issue, sans avenir même, <s’i> si l’on en croit les économistes,# |32 le peuple devrait avoir l’âme singulièrement étroite et l’instinct a<p>plati des bourgeois pour ne point <en sortir> éprouver le besoin <[ill.]> d’en sortir; mais pour cela il n’a que trois moyens, dont deux <ph>fantastiques et le troisième <seulement> réel. Les deux premiers, c’est le cabaret et l’Eglise, la débauche du corps ou la débauche de l’esprit; le troisième, c’est la révolution sociale. D’où je conclus que cette dernière seule, <infiniment> beaucoup plus au moins que toutes les propagandes théoriques des libres penseurs, sera capable de détruire jusqu’aux dernières traces des croyances religieuses <dans> et des habitudes débauchées dans le peuple, croyances et habitudes qui sont plus intimement liées [intercalé: ensemble] qu’on ne le pense; et, qu’en substituant aux jouissances <illus> à la fois illusoires et brutales de ce dévergondage corporel et spirituel, les jouissances aussi délicates que réelles de l’humanité pleinement <realisé pour chacun et pour> accomplie dans chacun et dans tous, la révolution sociale seule aura la puissance de fermer en même temps tous les cabarets et toutes les Eglises.

Jusque là le peuple, [intercalé: pris en masse,] croira, et s’il <n’aura> n’a pas raison de croire, il en aura au moins le droit.

Il est une <cathé>catégorie de gens qui, s’ils ne croient pas, doivent au moins faire semblant de croire. Ce sont <tous les> tous les tourmenteurs, tous les oppresseurs et tous les exploiteurs de l’humanité: Prêtres, monarques, hommes d’Etat, hommes de guerre, financiers publics et privés, fonctionnaires de toutes sortes, policiers, gendarmes, geôliers et bourreaux, monopo<listes>leurs, capitalistes, pressureurs, entrepreneurs et propriétaires <de toutes les couleurs> <tous jusqu> avocats, économistes, politiciens de toutes les# |33 couleurs, jusqu’au dernier vendeur d’épices, tous répéteront à l’unisson ces paroles de Voltaire:

<“S’il n’y avait point de Dieu il faudrait en inventer un”> Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer.

Car, vous comprenez, il faut une religion pour le peuple. C’est la soupape de sûreté.

<Mai> Il existe enfin une catégorie assez nombreuse d’âmes honnêtes mais faibles qui, trop intelligentes pour prendre les dogmes chrétiens au sérieux, les rejetent en détail, mais qui n’ont pas le courage, ni la force, ni la résolution nécessaire pour les repousser en gros. Elles abandonnent à votre critique toutes les absurdités particulières de la religion, elles font fi <des> de tous les miracles, mais elles se cramponent avec désespoir à l’absurdité principale, source de toutes les autres, au miracle qui explique et légitime tous les autres miracles, à l’existence de Dieu. Leur Dieu n’est point l’Etre vigoureux et puissant, le Dieu brutalement positif de la théologie <positive>. C ‘est un Etre nébuleux, diaphane, illusoire, tellement illusoire que quand on croit le saisir il se transforme en Néant; c’est un mirage, un feu follet qui <ni> ne réchauffe ni n’éclaire. Et pourtant ils y tiennent, et ils croyent que s’il allait disparaître, tout disparaîtrait avec lui. Ce sont des âmes <[ill.]> incertaines, maladives, <désorientées> désorientées dans la civilisation actuelle, n’appartenant ni au présent ni à l’avenir, de pâles fantômes <suspendus> éternellement suspendus entre le ciel et la terre, et occupant entre la politique bourgeoise et le socialisme du prolétariat absolument la même position. Ils ne [intercalé: se] sentent pas la force ni de penser jusqu’à la fin, ni de vouloir, ni de se résoudre, et ils <perdent># |34 <leur temps et ils> perdent [intercalé: leur temps et] leur peine [intercalé: en s’efforçant toujours] à concilier l’inconciliable. Dans la vie publique, ils s’appellent les socialistes bourgeois.

Aucune discussion avec eux, ni contre eux n’est possible. <Or> Ils sont trop malades.

Mais il est un petit nombre d’hommes illustres, dont aucun n’ôsera parler sans respect, et dont nul ne songera à mettre en doute ni la santé vigoureuse, ni la force <[ill.] l’esprit> d’esprit, ni la bonne foi. Qu’il me suffise de citer les noms de Mazzini, de Michelet, de Quinet, de [intercalé: John] Stuart Mill. [[<Monsieur> Stuart Mill est peut être le seul dont il soit permis de mettre en doute l’idéalisme sérieux; et cela pour deux raisons: la première, c’est que s’il n’est point <positivement> absolument le disciple, il est un admirateur passionné, un adhérent de la Philosophie <P>positive d’Auguste Comte, philosophie qui, malgré ses réticences nombreuses, est <positivement> réellement athée; la seconde, c’est que Mr Stuart Mill est Anglais, et qu’en Angleterre se proclammer athée, c’est se mettre en dehors de la société, même encore aujourd’hui.]] Ames généreuses et fortes, grands coeurs, grands esprits, grands écrivains, et le premier, <ressusciteur> régénérateur héroïque et révolutionnaire d’une grande nation, ils sont tous les apôtres de l’idéalisme et les contempteurs, les adversaires passionnés du matérialisme, [intercalé: et par conséquent aussi du socialisme,] en philosophie aussi bien qu’en politique.

C’est donc <avec eux> contre eux qu’il faut discuter cette question.

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Constatons d’abord qu’aucun des hommes illustres que je viens de nommer, ni aucun autre penseur idéaliste quelque peu important de nos jours, ne s’est occupé proprement de la partie logique de cette question. Aucun n’a essayé de résoudre philosophiquement la possibilité du salto mortale divin des régions éternelles et pures de l’esprit dans la fange du monde matériel. Ont-ils craint d’aborder cette insoluble contradiction et <des>désespéré de la résoudre,# |35 après que les plus grands génies de l’histoire y ont échoué, ou bien l’ont-ils considérée comme déjà suffisamment résolue? C’est leur secret. Le fait est, qu’ils ont laissé de côté la démonstration théorique de l’existence d’un Dieu, et qu’ils n’en ont développé que les raisons et les conséquences pratiques. Ils en ont parlé tous comme d’un fait <démontré, universellement [ill.],> universellement accepté, et comme tel ne pouvant plus devenir l’objet d’un doute quelconque, se bornant, pour toute preuve, à constater l’antiquité et <l’un> cette universalité même de la croyance en Dieu.

[A partir d’ici Bakounine a utilisé plusieurs passages, légèrement modifiés, du manuscrit antérieur destiné plus tard à former l’Appendice.] Cette unanimité imposante, selon l’avis de beaucoup d’hommes et d’écrivains illustres, et pour ne citer que les plus renommés d’entre eux, <[ill.]> selon l’opinion éloquemment exprimée de Joseph de Maistre et du grand patriote Italien Giuseppe Mazzini, vaut plus que toutes les démonstrations de la science; et si la logique d’un petit nombre de penseurs conséquents et même très puissants, mais isolés, lui est contraire, tant pis, disent-ils, pour ces penseurs et pour leur logique, car le consentement universel, l’adoption universelle et antique d’une idée ont été considérés de tout temps comme la preuve la plus victorieuse de sa vérité. Le sentiment de tout le monde, une conviction qui se retrouve et se maintient toujours et partout, ne sauraient se tromper. Ils doivent avoir leur racine dans une nécessité absolument inhérente à la nature même de l’homme. Et puisqu’il a été constaté que tous les peuples <présents et> passés et présents ont cru et cro<y>ient à l’existence de Dieu, il est <clai> évident que ceux qui ont le malheur d’en douter, <quelque> quelle que soit la logique qui les ait entraînés dans ce doute, sont des <monstres> exceptions anormales, des monstres.

Ainsi donc, l’antiquité et l’universalité d’une croyance serait, contre toute science et contre toute logique, une preuve suffisante# |36 et irrécusable de sa vérité. Et pourquoi?

Jusqu’au siècle de Galilée et de Kopernik tout le monde avait cru que le soleil tournait autour de la terre. Tout le monde ne s’était-il pas trompé? Qu’y a-t-il de plus antique et de plus universel que l’esclavage? L’ant[h]ropophagie, peut-être. Dès l’origine <historique de la société humaine> de la société historique jusqu’à nos jours, il y’a eu toujours et partout exploitation du travail forcé des masses, esclaves, serves ou salariées, par quelque minorité dominante; oppression des peuples par l’Eglise et par l’Etat. Faut-il en conclure que cette exploitation et cette oppression soient des nécessités absolument inhérentes à l’existence même de la société humaine? Voilà des exemples qui <prouvent> montrent que l’argumentation des avocats du bon Dieu ne prouve rien.

Rien n’est, en effet, ni aussi universel, ni aussi antique que l’inique et l’absurde, et c’est au contraire la vérité, la justice qui, dans le développement des sociétés humaines, sont les moins universelles, les plus jeunes; ce qui explique <d’ailleurs> aussi le phénomène historique constant <de la> des persécutions <dont [cruelles?]> inouïes dont <leurs proclamateurs premiers> ceux qui les proclament les premiers ont été et continuent d’être toujours les objets de la part des représentants officiels, patentés et intéressés des croyances universelles et antiques, et <de la part de ces> souvent de la part de ces mêmes masses populaires, qui <finissent toujours> après les avoir bien tourmentés, finissent toujours par adopter et par faire triompher leurs idées.

Pour nous, matérialistes et socialistes révolutionnaires, il n’est rien qui nous étonne, ni nous effra<y>ie dans ce phénomène historique. Forts de notre conscience, de notre amour pour la vérité quand même, de cette passion logique qui constitue à elle seule une grande puissance, [intercalé: et] en dehors de la quelle il n’est point de pensée; forts de notre passion pour la justice et de# |37 notre foi inébranlable dans le triomphe de l’humanité sur toutes les bestialités théoriques et pratiques; forts enfin de <l’appui mutuel> la confiance et de l’appui mutuels que se donnent le petit nombre de ceux qui partagent nos convictions, nous nous résignons pour nous-mêmes à toutes les conséquences de ce phénomène historique, dans lequel nous voyons la manifestation d’une loi sociale <toute> aussi naturelle, [intercalé: aussi] nécessaire et aussi invariable que toutes les autres lois qui gouvernent le monde.

Cette loi est une conséquence logique, inévitable, de l’origine animale de la société humaine; et en vue de toutes les preuves scientifiques, physiologiques, psychologiques, historiques, qui se sont accumulées de nos jours, aussi bien qu’en vue des exploits <actuels des Prussiens, des Allemands qui en donnent une> des Allemands, conquérants de la France, qui en donnent aujourd’hui une démonstration aussi éclatante, il n’est plus possible vraiment d’en douter. Mais du moment qu’on accepte cette origine animale de l’homme, tout s’explique. Toute l’histoire nous apparaît alors comme la négation révolutionnaire, tantôt lente, apathique, endormie, tantôt passionnée et puissante, <<<et> mais toujours humaine> du passé. Elle consiste précisément dans la négation <[ill.]> progressives de <l’humani> l’animalité <primitive> première de l’homme par le développement de son humanité. L’homme, bête féroce, cousin du gorille, est parti de la nuit profonde de l’instinct animal pour arriver à la lumière de l’esprit, ce qui explique d’une manière tout-à-fait naturelle toutes ses divagations passées et nous console en partie de ses erreurs présentes. Il est parti de l’esclavage animal, et traversant l’esclavage divin, terme transitoire entre son animalité et son humanité, il marche aujourd’hui à la conquête et à la réalisation de <son> sa liberté humaine. D’où il résulte que l’antiquité# |38 d’une croyance, d’une idée, loin de prouver quelque chose en sa faveur, doit au contraire nous la rendre suspecte. <Derriè> Car derrière nous est notre animalité et devant nous notre humanité, et la lumière humaine, la seule qui puisse nous réchauffer et nous éclairer, la seule qui puisse nous émanciper <et>, nous rendre dignes, libres, heureux et réaliser la fraternisé parmi nous, n’est jamais au début, mais relativement à l’époque où l’on vit, toujours à la fin de l’histoire. Ne regardons donc jamais en arrière, toujours en avant, car en avant est notre soleil et notre salut; et s’il nous est permis, s’il est même utile, nécessaire de nous retourner, en vue de l’étude de notre passé, ce n’est que pour constater ce que nous avons été et ce que nous ne devons plus être, ce que nous avons cru et pensé, et ce que nous ne devons plus ni croire ni penser, ce que nous avons fait et ce que nous ne devons plus faire jamais.

Voilà pour l’antiquité. Quant à l’universalité d’une erreur, elle ne prouve qu’une chose: la similitude, sinon la parfaite identité de la nature humaine, dans tous les temps et sous tous les climats. Et puisqu’il est constaté que tous les peuples, à toutes les époques de leur vie, ont cru et croient encore en Dieu, nous devons en conclure simplement que l’idée divine, issue de nous mêmes, est une erreur historiquement nécessaire dans le développement de l’humanité, et nous demander pourquoi et comment elle s’est produite dans l’histoire, pourquoi l’immense majorité de l’espèce humaine l’accepte encore aujourd’hui comme une vérité?

Tant que nous ne saurons pas nous rendre compte de la manière dont l’idée d’un monde surnaturel ou divin <a dû> s’est produite et a dû fatalement se produire dans# |39 le développement historique de la conscience humaine, nous aurons beau être scientifiquement convaincus de l’absurdité de cette idée, nous ne parviendrons jamais à la détruire dans l’opinion de la majorité; parceque nous ne saurons jamais l’attaquer dans les profondeurs mêmes de l’être humain, où elle a pris naissance, et, condamnés à une lutte stérile, sans issue et sans fin, nous devrons toujours nous contenter de la combattre seulement à la surface, dans ses innombrables manifestations, dont l’absurdité, à peine <abattue> abattue par les coups du bon sens, renaîtra aussitôt sous une forme nouvelle et non moins insensée; tant que la racine de toutes les absurdités qui tourmentent le monde, la croyance en Dieu restera intacte, elle ne manquera jamais de pousser des rejetons nouveaux. C’est ainsi que de nos jours, dans certaines régions de la plus haute société, le spiritisme tend à s’installer sur les ruines du christianisme.

Ce n’est pas seulement dans l’intérêt des masses, c’est dans celui de la santé de notre propre esprit, que nous devons nous efforcer de comprendre la <genès> genèse historique, la succession des causes qui ont <[ill.] et ont développé> développé et produit l’idée de Dieu dans la conscience des hommes. Car nous aurons beau nous dire et nous croire athées, tant que nous n’aurons pas compris ces causes, nous nous laisserons toujours plus ou moins dominer par les clameurs de cette conscience universelle dont nous n’aurons pas surpris le secret; et vu la faiblesse naturelle de l’individu même le plus fort contre l’influence toute puissante du milieu social qui l’entoure, nous courrons toujours le risque de retomber tôt ou tard, et d’une manière ou d’une <[ill.]> autre, dans l’ab<y>îme de l’absurdité religieuse. Les exemples de ces conversions honteuses sont fréquents dans la société actuelle.

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|40J’ai dit la raison pratique principale de la puissance exercée encore aujourd’hui par les croyances religieuses sur les masses. Ces dispositions mystiques ne dénotent pas tant chez elles une <abhérration> aberration de l’esprit qu’un profond mécontentement du coeur. C’est la protestation instinctive et passionnée de l’être humain contre les étroitesses, les platitudes, les douleurs et les hontes d’une existence misérable. Contre cette maladie, ai-je dit, il n’est qu’un seul remède: c’est la Révolution sociale.

Dans l’Appendice, j’ai tâché d’exposer les causes <psychologiques> qui ont présidé à la naissance et au développement <des hallucinati> historique des hallucinations religieuses dans la conscience de l’homme. Ici <je dois> je ne veux traiter cette question de l’existence d’un Dieu ou de l’origine divine du monde et de l’homme, <au> qu’au point de vue de son utilité morale et sociale, et je ne dirai sur la raison théorique de cette croyance, que peu de mots seulement, afin de mieux expliquer ma pensée.

Toutes les religions, avec leurs Dieux, leurs demi-Dieux, et leurs prophètes, leurs messies et leurs saints, ont été créées par la fantaisie crédule des hommes, non encore arrivés au plein développement et à la pleine possession<s> de leurs facultés intellectuelles; en conséquence de quoi, le ciel religieux n’est autre chose qu’un mirage où l’homme, exalté par l’ignorance et la foi, retrouve sa propre image, mais agrandie et renversée, c’est-à-dire divinisée. L’histoire des religions, celle de la naissance, de la grandeur et de la décadence des Dieux qui se sont succédé dans la croyance humaine, n’est donc rien que le développement de l’intelligence et de la conscience collectives des hommes. A mesure que dans leur <développement> marche historiquement progressive, ils découvraient, soit en <eux, soit> eux-mêmes, soit# |41 dans la nature extérieure, une force, une qualité ou même un grand défaut quelconques, ils <l’> les attribuaient à leurs Dieux, après les avoir exagérés, élargis outre mesure, comme le font ordinairement les enfants, par un acte de leur fantaisie religieuse. Grâce à cette modestie et à cette pieuse générosité des hommes croyants et <créduls> crédules, le ciel s’est enrichi des dépouilles de la terre et, par une conséquence nécessaire, plus le ciel devenait riche, et plus l’humanité, plus la terre devenaient misérables. Une fois la divinité installée, elle fut naturellement proclamée la cause, la raison, l’arbitre et le dispensateur absolu de toutes choses: le monde ne fut plus rien, <et> elle tout; et l’homme, son vrai créateur, après l’avoir tirée du néant à son insu, s’agenouilla devant elle, l’adora et se proclama sa créature et son esclave.

Le christianisme est précisément la religion par excellence parcequ’il expose et manifeste, dans sa plénitude, la nature, la propre essence de tout système religieux, qui est l’appauvrissement, l’asservissement et l’anéantissement de l’humanité au profit de la Divinité.

Dieu étant tout, le monde réel et l’homme ne sont rien. Dieu étant la vérité, la justice, le bien, le beau, la puissance et la vie, l’homme est le mensonge, l’iniquité, le mal, la laideur, l’impuissance et la mort. Dieu étant le maître, l’homme est l’esclave. Incapable de trouver par lui-même la Justice, la Vérité et la Vie éternelle, il ne peut y arriver qu’au moyen d’une révélation divine. Mais qui dit révélation, dit révélateurs, messies, prophètes, prêtres [intercalé: et] législateurs inspirés par Dieu même; et ceux-là une fois reconnus comme les représentants de la Divinité sur la terre, comme les saints instituteurs <et instructeurs> de l’humanité, élus par Dieu même pour# 42 la diriger dans la voie du salut, ils doivent nécessairement exercer un pouvoir absolu. Tous les hommes leur doivent une obéissance illimitée et passive; car contre la Raison Divine il n’y a point de raison humaine, et contre la Justice de Dieu il n’y a point de justice terrestre qui tiennent. Esclaves de Dieu, les hommes doivent l’être aussi de l’Eglise et de l’Etat, en tant que ce dernier est consacré par l’Eglise. Voilà ce que de toutes les religions qui existent ou qui ont existé, le christianisme a mieux compris que les autres, sans excepter même les antiques religions orientales, qui d’ailleurs n’ont embrassé que des peuples [intercalé: distincts et privilégiés], tandis que le christianisme a la prétention d’embrasser l’humanité tout entière; et voilà ce que de toutes les sectes chrétiennes, le catholicisme romain a seul proclammé et réalisé avec une conséquence rigoureuse. C’est pourquoi le christianisme est la religion absolue, la dernière religion; et pourquoi l’Eglise apostolique et Romaine est la seule conséquente, légitime et divine.

N’en déplaise donc aux métaphysiciens et aux idéalistes religieux, philosophes, politiciens ou poètes: L’idée de Dieu implique l’abdication de la raison et de la justice humaines; elle est la négation la plus décisive de <l’humaine> la liberté [intercalé: humaine> et aboutit nécessairement à l’esclavage des hommes, tant en théorie qu’en pratique./

A moins donc de vouloir l’esclavage et l’avilissement des hommes, comme le<s> veulent les jesuites, comme le<s> veulent les mômiers, les piétistes ou les méthodistes protestants, nous ne pouvons [intercalé: pas], nous ne devons [intercalé: pas] faire la moindre concession ni au Dieu de la théologie ni à celui de la métaphysique. Car dans cet alphabet mystique qui commence par dire A devra fatalement finir par dire Z, et qui veut adorer Dieu doit, sans se faire de pueriles illusions, renoncer bravement à sa liberté et à son humanité:

Si Dieu est, <donc> l’homme est esclave; [intercalé: or] l’homme peut, doit être libre, donc Dieu n’existe pas.

<Non> Je défie qui que ce soit de sortir de ce cercle, et maintenant qu’on choisisse.

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|43 [verso de la page précédente, texte rayé par une main inconnue] <<Pages 149-169 inclusivement

Je te prie, cher ami, envoye tout le manuscrit corrigé à Ozeroff qui le demande à grands cris.

En tout, avec ceci, je t’ai envoyé 89 pages (81-169)>>#

|44Est-il besoin de rappeler combien et comment les religions a<b>bêtissent et corrompent les peuples? Elles tuent en eux la raison, ce principal instrument de l’émancipation humaine et les réduit à l’imbécillité, condition essentielle de leur esclavage. Elles deshonorent le travail humain et en font un signe et une source de servitude. Elles tuent la notion et le sentiment de la justice humaine dans leur sein, faisant toujours pencher la balance <en faveur> du côté des coquins triomphants, objets privilégiés de la grâce divine. Elles tuent <l’humaine> la fierté et <l’humaine> la dignité [intercalé: humaines], ne protégeant que les rampants et les humbles. Elles étouffent dans le coeur des peuples tout sentiment <d’humaine> de fraternité [intercalé: humaine] en le remplissant de cruauté divine.

Toutes les religions sont cruelles, toutes sont fondées sur le sang; car toutes reposent principalement sur l’idée du sacrifice, c’est à dire sur l’immolation perpétuelle de l’humanité à <l’inextinguible> l’insatiable <vengeance> vengeance de la Divinité. Dans ce sanglant mystère, l’homme est toujours la victime, <est> et le prêtre, homme aussi, mais homme privilégié par la grâce, est le divin bourreau. Cela nous explique pourquoi les prêtres de toutes les religions, les meilleurs, les plus humains, les plus doux, ont presque toujours dans le fond de leur coeur, et sinon dans le coeur, dans leur imagination, dans l’esprit, – et l’on sait l’influence formidable que l’une et l’autre exercent sur le coeur des hommes – [intercalé: pourquoi] il y’a, dis-je, dans les sentiments de chaque [intercalé: prêtre] quelque chose de cruel et de sanguinaire.

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Tout cela, nos illustres idéalistes contemporains le savent mieux que personne. Ce sont des hommes savants qui savent leur histoire par coeur; et comme ils sont en même temps# |45 des hommes vivants, de grandes âmes <[ill.]> pénétrées d’un amour sincère et profond pour le bien de l’humanité, ils ont maudit et flétri tous ces méfaits, tous ces crimes de la religion avec une éloquence sans pareille. Ils repoussent avec indignation toute solidarité avec le Dieu des religions positives et avec <tous leurs> ses représentants <sur la terre> passés et présents sur la terre.

Le Dieu qu’ils adorent ou qu’ils cro<y>ient adorer se distingue précisement des Dieux <positifs> <[ill.]> réels de l’histoire, en ce qu’il n’est pas du tout un Dieu positif, ni déterminé de quelque manière que ce soit, ni théologiquement, ni même métaphysiquement. Ce n’est ni l’Etre suprême de Robespierre et de J.J. Rousseau, ni le Dieu panthéiste de Spinoza, ni même le Dieu à la fois immanent et transcendant et fort équivoque de Hegel. Ils prennent bien garde de lui donner une détermination positive quelconque, sentant fort bien que toute détermination le soumettrait à l’action dissolvante de la critique. Ils ne diront pas de lui s’il est un Dieu personnel ou impersonnel, <qu’il> s’il a créé ou <qu’il [ill.] le monde> s’il n’a pas créé le monde; ils ne parleront même pas de sa divine providence. Tout cela pourrait le compromettre. Ils se contenteront de dire: Dieu, et rien de plus. Mais alors qu’est-ce que leur Dieu? Ce n’est pas un être, ce n’est pas même une idée, c’est une aspiration.

C’est le nom générique de tout ce qui leur paraît grand, bon, beau, noble, humain. Mais pourquoi ne disent-ils pas alors: l’homme. Ah! c’est que le roi [intercalé: Guillaume] de Prusse et Napoléon III et tous leurs pareils sont également des hommes, et voilà ce qui les embarrasse beaucoup. L’humanité réelle nous pré-sente l’assemblage de tout ce# |46 qu’il y’a de plus sublime, de plus beau, et de tout ce qu’il y’a de plus vil et de plus monstrueux dans le monde. Comment s’en tirer? Alors, ils appellent l’un, divin, et l’autre, bestial, en se représentant la divinité et l’animalité comme les deux pôles, entre lesquels ils placent l’humanité. Ils ne veulent ou ne peuvent pas comprendre que ces trois termes n’en forment qu’un, et que si on les sépare, on les détruit.

Ils ne sont pas forts <en> sur la logique et on dirait qu’ils la méprisent. C’est là ce qui les distingue <profondement> des métaphysiciens panthéistes et déistes, et ce qui <leur donne une> imprime à leurs idées le caractère d’un idéalisme pratique, puisant ses inspirations beaucoup moins dans le développement sévère d’une pensée, que dans les expériences, je dirai presque dans les émotions, tant historiques et collectives qu’individuelles, de la vie. Cela donne à leur propagande une apparence de richesse et de puissance vitale; mais une apparence seulement; car la vie elle-même devient stérile, lorsqu’elle est paralysée par une contradiction logique.

Cette contradiction est celle-ci: Ils veulent Dieu et ils veulent l’humanité. Ils s’obstinent à mettre ensemble deux termes qui, une fois séparés, ne peuvent plus se rencontrer que pour s’entre détruire. Ils disent <en> d’une seule haleine: Dieu et la liberté de l’homme; Dieu, et la dignité et la justice et l’égalité et la fraternité et la prospérité des hommes, – sans se soucier de la logique fatale conformément à laquelle, si Dieu existe, tout cela est condamné à la non-existence. Car si Dieu est, il est nécessairement le Maître éternel, suprême, absolu, et si ce Maître existe, l’homme est esclave; mais s’il est esclave, il n’y a pour lui ni <de> justice, ni <d’>égalité, ni <de> fraternité, ni <de> prospérité possibles. Ils auront beau, contrairement au bon sens et à toutes les expériences de l’histoire, se représenter leur Dieu animé du plus tendre amour pour la liberté humaine. Un maître quoiqu’il fasse et quelque libéral qu’il veuille se# |47 [verso de la page précédente] <<la liberté des hommes, il devrait cesser d’exister.

<Contre> En opposition aux paroles de Voltaire,>># |48 montrer, n’en reste pas moins toujours un maître, et son existence implique nécessairement l’esclavage de tout ce qui se trouve au dessous de lui. Donc si Dieu existait, il n’y aurait pour lui qu’un seul moyen de servir la liberté humaine; ce serait de cesser d’exister.

Amoureux et jaloux de la liberté humaine et la considérant comme la condition absolue de tout ce que nous adorons et respectons dans l’humanité, je retourne la phrase de Voltaire et je dis, que, si Dieu existait réellement, il faudrait le faire disparaître.

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La sévère logique qui me dicte ces paroles est par trop évidente pour que j’aie besoin de <la> développer davantage [intercalé: cette argumentation]. Et il me paraît impossible que les hommes illustres, dont j’ai cité les noms si célèbres et si justement respectés, n’en aient pas été frappés eux mêmes, et qu’ils n’aient point <apperçu> aperçu la contradiction dans laquelle ils tombent, en parlant de Dieu et de la liberté humaine à la fois. Pour qu’ils aient passé outre, il a fallu donc qu’ils aient pensé que cette inconséquence ou que [intercalé: ce] passe-droit logique était pratiquement nécessaire pour le bien même de l’humanité.

Peut-être aussi, que tout en parlant de la liberté comme d’une chose qui <leur> est [intercalé: pour eux] bien respectable<,> et bien chère, la comprennent-ils tout-à-fait autrement que nous ne la comprenons, nous autres, matérialistes et socialistes révolutionnaires. En effet, ils n’en parlent jamais sans y ajouter aussitôt un autre môt, celui de l’autorité, un môt et une chose que nous détestons du plein de nos coeurs.

Qu’est ce que l’autorité? Est-ce la puissance inévitable des lois naturelles qui se manifestent dans l’enchaînement et dans la succession fatale des phénomènes tant du monde physique que <social> du monde social? En effet, contre ces lois la révolte est non seulement défendue, mais elle est encore impossible. Nous pouvons les méconnaître ou ne point encore les connaître, mais nous ne pouvons pas leur désobéir, parcequ’elles constituent la base et les conditions mêmes de notre existence; <de sorte qu’alors même que nous> elles nous enveloppent, nous# |49 pénètrent, règlent tous nos mouvements, nos pensées et nos actes; de sorte qu’alors même que nous croyons leur désobéir, nous ne faisons autre chose que manifester leur toute puissance.

Oui, nous sommes absolument les esclaves de ces lois. Mais il n’y a rien d’humiliant dans cet esclavage, ou plutôt ce n’est pas même l’esclavage. Car l’esclavage suppose un maître<, un législateur> extérieur, un législateur qui se trouve en dehors de celui à qui il commande; tandis que ces lois ne sont pas en dehors de nous; elles nous sont inhérentes, elles constituent notre être, tout notre être; <de sorte qu’une révolte contre elles serait de notre part une révolte contre nous mêmes, un suicide, un non-sens.> tant corporel qu’intellectuel et moral; nous ne vivons, nous ne respirons, nous n’agissons, nous ne pensons, nous ne voulons que par elles. En dehors d’elles, nous ne sommes rien, <ou plutôt> nous ne sommes pas. D’où nous viendrait donc le pouvoir et le vouloir de nous révolter contre elles?

Vis à vis des lois naturelles, il n’est pour l’homme qu’une <[ill.]> seule liberté possible: c’est de les reconnaître et de les appliquer toujours davantage, conformément au but d’émancipation ou d’humanisation tant collective qu’individuelle qu’il poursuit, <aux conditions> à l’organisation de son existence matérielle et sociale. Ces lois une fois reconnues <par l’homme> exercent <sur loi> une autorité qui n’est jamais discutée par la masse des hommes. Il faut, par exemple, être un fou, ou un théologien, ou pour le moins un métaphysicien, un juriste, ou un économiste bourgeois, pour se révolter contre cette loi d’après laquelle 2 x 2 font 4. Il faut avoir la foi pour s’imaginer qu’on ne brûlera pas dans le feu et qu’on ne se noyera pas dans l’eau, <si l’on ne sait pas [ill.]> à moins qu’on n’a<y>it recours à quelque subterfuge qui est encore fondé sur quelque autre loi naturelle. Mais ces révoltes, ou plutôt ces tentatives ou ces folles imaginations d’une révolte impossible, ne forment qu’une exception assez rare, car en général, on peut dire que la masse des hommes, [intercalé: dans sa vie quotidienne,] se laisse gouverner# |50 par le bon sens, <en> ce qui veut dire, par la somme des lois naturelles généralement reconnues, d’une manière àpeuprès absolue.

Le grand malheur, c’est qu’une [intercalé: grande] quantité de lois naturelles déjà <adoptées> constatées, comme telles, par la science, restent inconnues aux masses populaires, grâce <à> aux soins de ces gouvernements tutélaires qui n’existent, comme on sait, que pour le bien des peuples. Il est un autre inconvénient; c’est que la majeure partie<, que dis-je, presque toutes les> des lois naturelles qui sont inhérentes au développement de la société humaine <restent encore inconnues> et qui sont tout aussi nécessaires, invariables, fatales, que les lois qui gouvernent le monde physique, <restent encore inconnues même à la science> n’ont pas été dûment constatées et reconnues par la science elle-même.

Une fois qu’elles auront été reconnues d’abord par la science, et que de la science, au moyen d’un large système d’éducation et d’instruction populaires, elles auront passé dans la conscience de tout le monde, la question de la liberté sera parfaitement résolue. Les <plus> autoritaires les plus récalcitrants doivent reconnaître qu’alors il n’y <aura pas> aura plus besoin ni d’organisation, ni de direction, ni de législation politiques, [intercalé: trois choses qui, soit] <<<toutes ces choses était artificielles, fausses, despotique et par conséquent funestes, quelconque> toutes ces trois choses, également funestes se contraire à la liberté des masses, soit>> qu’elles émanent de la volonté du souverain ou de la votation d’un parlement élu par le suffrage universel, et <fussent elles-mêmes> alors même qu’elles seraient conformes au système des lois naturelles, – ce qui n’a jamais [intercalé: lieu] et ce qui ne pourra jamais avoir lieu – <seront> sont toujours également funestes et contraires à la liberté des masses, parce qu’elles leur imposent un système de lois extérieures, et par conséquent despotiques.

La liberté de l’homme consiste uniquement en ceci, qu’il obéit aux lois naturelles parce qu’il <l’a> les a reconnues lui-même# |51 comme telles, et non parcequ’elles lui <a> ont été extérieurement imposées <par une volonté [intercalé: étrangères]> par une volonté étrangère, divine ou humaine, collective ou individuelle, quelconque.

Supposez une académie de savants, composée des représentants les plus illustres de la science; supposez que cette académie soit chargée de <la législation et> la législation, de l’organisation de la société, et que, ne s’inspirant que de l’amour de la vérité le plus pur, elle ne lui dicte que des lois absolument conformes aux plus récentes découvertes de la science. Eh bien, je prétends, moi, que cette législation et cette organisation seront une monstruosité, et cela pour deux raisons: la première, c’est que la science humaine <est [ill.] très> est toujours nécessairement imparfaite, et qu’en comparant ce qu’elle <[ill.]> a découvert avec ce qu’il lui reste à découvrir, on peut dire qu’elle est toujours à son berceau. De sorte que si on voulait forcer la vie pratique, tant collective qu’individuelle des hommes, à se conformer strictement, exclusivement, aux dernières données de la science, on condamnerait la société aussi bien que les individus à souffrir le martyre sur un lit de Procuste, qui finirait bientôt par les disloquer et par les étouffer, la vie restant toujours infiniment plus large que la science.

La seconde raison est celle-ci: une société qui obéirait à une législation émanée d’une académie scientifique, non parce qu’elle [intercalé: en] aurait compris elle-même le caractère rationnel, dans lequel cas l’existence de l’académie deviendrait inutile, mais parceque cette législation, <émene> émanant de cette académie, <s’imposerait elle au> s’imposerait à elle au nom d’une science qu’elle <vénérerait> vénérerait sans la comprendre, [intercalé: – une telle société] serait une société non d’hommes, mais de brutes. Ce serait une seconde édition de cette pauvre République du Paraguay qui se laissa gouverner si longtemps# |52 par la Compagnie de Jésus. Une telle société ne manquerait pas de descendre bientôt au plus bas degré d’idiotisme.

Mais il est encore une troisième raison qui rend un tel gouvernement impossible. C’est qu’une académie scientifique revêtue de cette souveraineté pour ainsi dire absolue, et fût-elle même composée des hommes les plus illustres, finirait infailliblement et bientôt, [intercalé: elle-même,] par se corrompre et moralement et <mentalement> intellectuellement<, par s’abrutir [ill.] et par s’abettir>. C ‘est déjà aujourd’hui, avec le peu de privilèges qu’on leur laisse, l’histoire de toutes les académies. Le plus grand génie scientifique, du moment qu’il devient un académicien, un savant officiel, patenté, baisse inévitablement et s’endort. Il perd sa spontanéité, sa hardiesse révolutionnaire, <la sauvage et incommode énergie qui caractérise> <cette> <et cet> et cette énergie incommode et sauvage qui caractérise la nature des plus grands génies, appelés [intercalé: toujours] à détruire les mondes <anciens> caducs et à jeter les fondements des mondes nouveaux. Il gagne sans doute en politesse, en sagesse utilitaire et pratique, ce qu’il perd en puissance de pensée -. Il se corrompt en un môt.

C’est le propre du privilège et de toute position privilégiée que de tuer l’esprit et le coeur des hommes. L’homme privilégié soit politiquement, soit économiquement, est un homme intellectuellement et moralement dépravé. Voilà une loi sociale qui n’admet aucune exception, et qui s’applique aussi bien à des nations tout entières qu’aux classes, aux compagnies et aux individus. C’est la loi de l’égalité, condition suprême de la liberté et de l’humanité. Le bût principal de ce livre est précisement de la développer, et d’en démontrer la vérité dans toutes les manifestations de la vie humaine.

Un corps scientifique auquel on aurait confié# |53 le gouvernement de la société, finirait bientôt par ne plus <occuper> s’occuper du tout de science, mais d’une tout autre affaire; et cette affaire, l’affaire de tous les pouvoirs établis, serait de s’éterniser en rendant la société confiée à ses soins toujours plus stupide et par conséquent plus nécessiteuse de son gouvernement et de sa direction.

Mais ce qui est vrai pour les académies scientifiques, l’est également pour toutes les Assemblées constituantes et législatives, lors mêmes qu’elles sont issues du suffrage universel. Ce dernier peut en renouveler la composition, il est vrai, ce qui n’empêche pas qu’il ne se forme en quelques années un corps <privilégié> de politiciens, privilégiés de fait non de droit, et qui [intercalé: en] se vouant exclusivement à la direction des affaires <politiques> publiques d’un pays, finissent par former une sorte d’aristocratie ou d’oligarchie politique. Voir les Etats-Unis d’Amérique et la Suisse.

Ainsi point de législation extérieure et point d’autorité, l’une étant d’ailleurs inséparable de l’autre et toutes les deux tendant à l’asservissement de la société et à l’abrutissement des législateurs eux-mêmes.

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S’en suit-il que je repousse toute autorité? Loin de moi cette pensée. Lorsqu’il s’agit de bottes j’en refère à l’autorité du cordonnier; <s’il> s’il s’agit d’une maison, d’un canal ou d’un chemin de fer, je consulte celle [intercalé: de l’architecte ou] de l’ingénieur. Pour telle science spéciale je m’adresse à tel savant. Mais je ne me laisse imposer ni par le cordonnier, ni l’architecte, ni le savant. Je les écoute librement et avec tout le respect que méritent leur intelligence, leur caractère, leur# |54 savoir, en réservant toutefois mon droit incontestable de critique et de contrôle. Je ne me contente pas de consulter une seule autorité spécialiste, j’en consulte plusieurs; je compare leurs opinions, et je choisis celle qui me paraît la plus juste. Mais je ne reconnais point d’autorité infaillible, même dans les questions toutes spéciales, par conséquent, quelque respect que je puisse avoir pour l’honnêteté et pour la sincérité de tel ou de tel autre individu, je n’ai de foi absolue en personne. Une telle foi serait fatale à ma raison, à ma liberté et au succès même de mes entreprises; elle me transformerait immédiatement en un esclave stupide [intercalé: et] en un instrument de la volonté et des intérêts d’autrui.

Si je m’incline devant l’autorité des spécialistes et si je me déclare prêt <d’en> à en suivre, dans une certaine mesure et pendant tout le temps que cela me paraît nécessaire, les indications <et> et même la direction, c’est parce que cette autorité ne m’est imposée par personne, ni par les hommes ni par Dieu. Autrement je les repousserais avec horreur et j’enverrais au Diable leurs conseils, leur direction et leur science, certain qu’ils me feraient payer par la perte de ma liberté et de ma dignité humaine les bribes de vérité enveloppées de beaucoup de mensonges qu’ils pourraient me donner.

Je m’incline devant l’autorité des hommes spéciaux parce qu’elle m’est imposée par ma propre raison. J’ai la conscience de ne pouvoir [intercalé: embrasser] dans tous ses détails et ses développements positifs qu’une très petite partie de la science humaine. La plus grande intelligence ne suffirait pas pour embrasser le tout. D’où résulte, pour la science aussi bien que pour l’industrie, la nécessité de la division et de l’association du travail. Je reçois et je donne, telle est la vie humaine. Chacun est autorité dirigeante et chacun est dirigé à son tour. Donc il n’y a point d’autorité fixe et constante, mais un échange continu d’autorité et de subordination# |55 [intercalé: mutuelles,] passagères et surtout volontaires.

Cette même raison m’interdît donc de reconnaître une autorité fixe, constante et universelle, parce qu’il n’y a point d’homme universel, d’homme qui soit capable d’embrasser dans cette richesse de détails, sans laquelle l’application de la science à la vie n’est point possible, toutes les sciences, toutes les branches de la vie sociale. Et si une telle universalité pouvait jamais se trouver réalisée dans un seul homme, [intercalé: et qu’il voulût s’en prévaloir pour nous imposer son autorité,] il faudrait chasser cet homme de la société, parce que son autorité réduirait <tous les> inévitablement tous les autres à l’esclavage et à l’imbécillité. Je ne pense pas que la société doive maltraiter les hommes de génie comme elle l’a fait jusqu’à présent. Mais je ne pense pas non plus qu’elle doive trop les engraisser ni leur accorder surtout des privilèges ou des droits exclusifs quelconques; et cela pour trois raisons: d’abord parce qu’il lui arriverait souvent de prendre un charlatan pour un homme de génie; ensuite <parce qu’elle pourrait> parceque, par ce système de privilèges, elle pourrait transformer en un charlatan même un véritable homme de génie, le démoraliser, <l’abbetir,> l’abêtir; <l’abbrutir;> et enfin, parce qu’elle se donnerait un despote.

Je me résume. Nous reconnaissons donc l’autorité absolue de la science, parceque la science n’a d’autre objet que la reproduction mentale, refléchie et aussi systématique que possible, des lois naturelles qui sont <inhérentes> inhérentes à la vie tant matérielle qu’intellectuelle et morale, tant du monde physique que du monde social, ces deux mondes ne constituant dans le fait qu’un seul et même monde naturel. <Mais nous ne reconnaissons ni l’infaillibi> En dehors de cette# |56 autorité uniquement légitime, parce qu’elle est rationnelle et conforme à la liberté humaine, nous déclarons toutes les autres autorités mensongères, arbitraires, despotiques et funestes.

Nous reconnaissons l’autorité absolue de la science, mais nous repoussons l’infaillibilité et l’universalité des <hommes> représentants de la science. Dans notre Eglise à nous – qu’il me soit permis de me servir un moment de cette expression que d’ailleurs je déteste; l’Eglise et l’Etat sont mes deux bêtes noires – dans notre Eglise, comme dans l’Eglise protestante, nous avons un chef, un Christ invisible, la Science; et comme les protestants, plus conséquents même que les protestants, nous ne voulons y souffrir ni <pape infaillible> pape, ni conciles ni conclaves de cardinaux infaillibles, ni évêques, ni <prêtres> même de prêtres. Notre Christ se distingue du Christ protestant et chrétien <par> en ceci, que ce dernier est un Etre personnel, le nôtre impersonnel; le Christ chrétien déjà accompli dans un passé éternel, se présente comme un être parfait, tandis que l’accomplissement et la perfection de notre Christ à nous, de la science, est toujours dans l’avenir, ce qui équivaut à dire qu’ils ne se réaliseront jamais. En [intercalé: ne] reconnaissant l’autorité absolue [intercalé: que] de la science absolue, nous

<ne engageons pas donc beaucoup> n’engageons donc aucunement notre liberté.

J’entends par ce mot, science absolue, la science vraiment universelle qui reproduirait idéalement dans toute son extension et dans tous ses détails infinis, <les> l’univers, le système ou la coordination de toutes les lois naturelles qui se manifestent dans le développement incessant des mondes. Il est évident que cette science, objet sublime de tous les efforts de l’esprit humain, ne se réalisera jamais dans sa plénitude absolue. Notre Christ restera donc éternellement inachevé, ce qui doit <rabbatre> rabattre beaucoup# |57 l’orgueil de ses représentants [intercalé: patentés] parmi nous. Contre ce Dieu le fils au nom duquel ils prétendraient nous imposer leur autorité <insolente> insolente et pédantesque, nous en appellerons à Dieu le père, qui est le monde réel, la vie réelle, dont il n’est lui que l’expression par trop imparfaite, et dont nous sommes, nous, les êtres réels, vivants, travaillants, <battants, et souffrants> combattants, aimants, aspirants, jouissants et souffrants, les représentants immédiats.

Mais tout en repoussant l’autorité absolue, universelle et infaillible des hommes de la science, nous nous inclinons volontiers devant l’autorité respectable, mais relative et très passagère, très restreinte, des représentants des sciences spéciales, ne demandant pas mieux que de les consulter tour à tour, et fort reconnaissants pour les indications précieuses qu’ils voudront bien nous donner, à condition qu’ils veulent bien en recevoir <en retour> de nous-mêmes sur les choses <que> et dans les occasions où nous sommes plus savants qu’eux; et en général, nous ne demandons pas mieux que [intercalé: de voir> des hommes doués d’un grand savoir, d’une grande expérience, d’un grand esprit et d’un grand coeur surtout, <exercent> exercer sur nous une influence naturelle et légitime, librement <exercée> acceptée, et jamais imposée, au nom de quelque autorité officielle que ce soit, céleste ou terrestre. Nous acceptons toutes les autorités naturelles, et toutes les influences de fait, aucune de droit; car toute autorité ou toute influence de droit et comme telle officiellement imposée, devenant <nécessairement> aussitôt une oppression et un <mensonge> mensonge, nous imposerait infailliblement, comme je crois l’avoir suffisamment démontré, l’esclavage et l’absurdité.

En un môt nous repoussons toute législation, toute autorité et toute influence privilégiée, patentée, officielle et légale, même# |58 sortie du suffrage universel, convaincus qu’elles ne pourront tourner jamais qu’au profit d’une minorité dominante et exploitante contre les intérêts de l’immense majorité asservie. –

Voilà dans quel sens nous sommes réellement des anarchistes.

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Les idéalistes modernes entendent l’autorité d’une manière tout-à-fait différente. Quoique libres des superstitions traditionnelles de toutes les religions positives existantes, ils attachent néanmoins à cette idée <d’autorité> de l’autorité un sens divin, absolu. Cette autorité n’est point celle d’une vérité miraculeusement révélée, ni celle d’une vérité rigoureusement [intercalé: et] scientifiquement démontrée. <elle se fonde> Ils la fondent sur un peu d’argumentation quasi-philosophique, et sur beaucoup de foi vaguement religieuse, sur beaucoup de sentiment idéalement, abstractivement poétique. Leur religion est comme un dernier essai<s> de divinisation de tout ce qui constitue l’humanité dans les hommes.

C’est tout le contraire de l’oeuvre que nous accomplissons. Nous croyons devoir, en vue de la liberté humaine, de la dignité humaine et de la prospérité humaine, reprendre au ciel les biens qu’il a dérobés à la terre, pour les rendre à la terre; tandis <qu’ils> que, s’efforçant de <comettre> commettre un dernier larcin religieusement héroïque, <et de rendre au ciel> ils voudraient, eux, au contraire <rendre au ciel> restituer de nouveau au ciel, à ce divin voleur <[ill.]> aujourd’hui démasqué [intercalé: <et [ill.] à son tour> et, mis à son tour au pillage par] <par> l’impiété audacieuse et par l’analyse scientifique des <abbées> libres penseurs, tout ce que l’humanité contient de plus grand, de plus beau, de plus noble.#

|59 [verso de la page précédente] <<sorties du suffrage universel, convaincus qu’elles ne peuvent donner, comme je m’en vais <se prouver encore [ill.] davantage> essayer de le prouver plus bas, qu’un profit d’une minorité dominante et exploitante, contre les intérets et contre la liberté de l’immense majorité>>#

|60Il leur paraît, sans doute, que pour jouir d’une plus grande autorité parmi les hommes, <les id> les idées et les choses humaines doivent être revêtues d’une sanction divine. <Non> Comment s’annonce cette sanction? Non par un miracle, comme dans les religions positives, mais par la grandeur ou par la sainteté même des idées et des choses: ce qui est grand, ce qui est <beau> beau, ce qui est noble, ce qui est juste, est divin. Dans <cette religion là> ce nouveau culte religieux, tout homme qui s’inspire de ces idées, de ces choses, devient un prêtre, <inspiré> immédiatement <et> consacré par Dieu même. Et la preuve? Il n’en est pas besoin d’autre; c’est la grandeur même des idées et des choses qu’il accomplit, <[ill.]> qu’il exprime. Elles sont si saintes qu’elles ne peuvent <[ill.] que de> avoir été inspirées que par Dieu.

Voilà en peu de mots toute leur philosophie: philosophies de sentiments, non de pensées réelles, une sorte de <piétisme> piétisme métaphysique. Cela paraît innocent, mais cela ne l’est pas du tout, et la doctrine <fais> très précise, très étroite et très sèche, qui se cache sous le vague insaisissable de ses formes poétiques, conduit aux mêmes résultats désastreux que toutes les religions positives: c’est à dire à la négation la plus complète de la liberté et de la dignité humaines.

<Déclarer> Proclam<m>er comme divin tout ce qu’on trouve de grand, <dans j> de juste, de noble, de beau dans l’humanité, c’est reconnaître implicitement que l’humanité par elle-même aurait été incapable de <les> le produire; ce qui revient à dire, <que> qu’abandonnée à elle même, sa propre nature est misérable, inique, vile et laide. Nous voilà revenus à l’essence de toute religion, c’est à dire au dénigrement de l’humanité# |61 pour la plus grande gloire de la divinité. Et du moment que l’infériorité naturelle de l’homme et son incapacité foncière de <s’élever> s’élever par lui-même, en dehors de toute inspiration divine, jusqu’aux idées justes et vraies, sont admises, il devient nécessaire d’admettre aussi toutes les conséquences théologiques, politiques et sociales des religions positives. <[ill.]> Du moment que Dieu, l’Etre parfait et suprême, se pose vis-à-vis de l’humanité, les intermédiaires divins, les élus, les inspirés de Dieu sortent de terre pour éclairer, pour diriger et pour gouverner <l’espèce humaine> en son nom l’espèce humaine.

<Mais> Ne pourrait-on pas supposer que tous les hommes soient également inspirés par Dieu? alors il n’y aurait plus besoin d’intermédiaires, [intercalé: sans doute. Mais] cette supposition est impossible, parce qu’elle est trop contredite par les faits. <[ill.]> Il faudrait [intercalé: alors] attribuer <alors> à l’inspiration divine toutes les absurdités et les <contradictions qui se> erreurs qui se manifestent et toutes les horreurs, les turpitudes, les lâchetés et les sottises qui se commettent dans le monde humain. Donc, il <n’y a> n’y a dans ce monde, <dans l’histoire> que peu d’hommes divinement inspirés. Ce sont les grands hommes de l’histoire, les génies vertueux, comme dit l’illustre citoyen et prophète italien Giuseppe <Mazzini> Mazzini. Immédiatement inspirés par Dieu même et s’appuyant sur le consentement universel, exprimé par le suffrage populaire – Dio e Popolo – ils sont appelés à gouverner les sociétés humaines. [[Il y’a six à sept ans, <lors de mon pes> à Londres, j’ai entendu Mr Louis Blanc exprimer àpeuprès la même idée: “La meilleure forme de gouvernement”, m’a t-il dit, “serait celle qui appellerait [intercalé: toujours] aux affaires les hommes de génie vertueux.”]]#

|62Nous voilà retombés dans l’Eglise et dans l’Etat. <Dans> Il est vrai que dans cette organisation nouvelle, établie, comme toutes les organisations politiques anciennes, par la grâce de Dieu, <et seulement formellement appuyer comme dans la formule de Napoléon III et par une sorte de concession à l’esprit moderne> mais appuyée cette fois, <au moins pour la> au moins pour la forme, en guise de concession nécessaire à l’esprit moderne, comme dans les préambules des décrets impériaux de Napoléon III, sur la volonté fictive du peuple, l’Eglise, <il est vrai> ne s’appellera plus Eglise, elle s’appellera Ecole. Mais sur les bancs de cette Ecole ne seront pas assis seulement les enfants; il y’aura le mineur éternel, l’écolier reconnu à jamais incapable de subir ses examens, de s’élever à la science de ses maîtres et de se passer de <la> leur discipline, <de ses maîtres,> le peuple. [[J’ai demandé <un fois> un jour à Mazzini, quelles mesures on prendra pour l’émancipation du peuple, une fois que sa république unitaire triomphante aura été [intercalé: définitivement] établie? “La première mesure, m’a-t-il dit, ce sera <l’établissem> la fondation <d’Eco> des Ecoles pour le peuple.” Et qu’enseignera-t-on dans ces Ecoles au peuple? “Les devoirs de l’homme, le sacrifice et le dévouement” Mais où prendrez-vous un nombre suffisant de professeurs pour enseigner ces choses-là, qu’aucun n’a le droit ni le pouvoir d’enseigner, s’il ne prêche d’exemple? Le nombre des hommes qui trouvent une jouissance suprême dans le sacrifice et dans le dévouement, <est-il> n’est-il pas excessivement restreint? Ceux qui# |63 [suite de la note] se sacrifient au service d’une grande idée, obéissant à une haute passion, et satisfaisant cette passion personnelle en dehors de laquelle la vie elle-même perd toute valeur à leurs yeux, ceux-là pensent ordinairement à tout autre chose qu’à ériger leur action en doctrine; tandis que ceux qui en font une doctrine oublient le plus souvent de la traduire en action, par cette simple raison, que la doctrine tue la vie, tue <l’action> la spontanéité vivante de l’action. Les hommes comme Mazzini, dans lesquels la doctrine et l’action forment une unité admirable, ne sont que de très rares exceptions historiques. Dans le christianisme aussi, il y’a eu de grands hommes, de saints hommes qui ont fait réellement, ou qui au moins se sont passionnement efforcés de faire, tout ce qu’ils disaient, et dont les coeurs débord<ant>ant# |64 [suite de la note] <débordant> d’amour, étaient pleins de mépris pour les jouissances et pour les biens de ce monde. Mais l’immense majorité des prêtres [intercalé: catholiques et protestants] qui par métier ont prêché [intercalé: et qui prêchent] la doctrine de la chasteté, de l’abstinence et de la renonciation, ont démenti généralement leur doctrine par leur exemple. Ce n’est pas en vain, c’est à la suite d’une expérience de plusieurs siècles, que chez les peuples de tous les pays se sont formés ces dictons: “<[ill.]> Libertin comme un prêtre; gourmand comme un prêtre; ambitieux comme un prêtre; <[ill.]> avide, intéressé et cupide comme un prêtre”. Il est donc constaté que les professeurs <des vertus> des vertus chrétiennes, consacrés par l’Eglise, les prêtres, <ont> dans leur immense majorité, ont fait tout le contraire de ce qu’ils ont prêché. Cette majorité même, l’universalité de ce fait prouvent# |65 [suite de la note] qu’il ne faut pas en attribuer la faute aux individus, mais à la position sociale impossible et contradictoire en elle-même, dans laquelle ces individus sont placés. Il y’a dans la position du prêtre chrétien une double contradiction. D’abord celle de la doctrine d’abstinence et de renonciation <avec les> aux tendances et <les> aux besoins positifs de la nature humaine, tendances et besoins qui <chez> dans quelques cas individuels, toujours très <rares> rares, peuvent bien être continuellement refoulés, <écrasées> comprimés et à la fin même complètement anéantis par l’influence constante de quelque <pas> puissante passion intellectuelle et morale; qui, en certains moments d’exaltation collective<s>, peuvent être même oubliés et négligés, <pour un temps> pour quelque temps, <même> par une grande quantité d’hommes [intercalé: à la fois]; mais qui sont <tellem> si foncièrement inhérents à la nature humaine, qu’ils finissent toujours par reprendre leurs droits, <et qui> de sorte que, lorsqu’ils sont empêchés de se satisfaire d’une manière régulière et normale, <cherchent nécessairement une satisfaction [ill.] malfaisante> ils finissent toujours par chercher des satisfactions malfaisantes et monstrueuses. C’est une loi naturelle, et par <consé> conséquent# |66 [suite de la note] fatale, irrésistible, sous l’action funeste de laquelle tombent inévitablement tous les prêtres chrétiens et spécialement ceux de l’Eglise catholique romaine. Elle ne peut frapper les professeurs ou les prêtres de l’Ecole ou de l’Eglise moderne, à moins qu’on ne les oblige, eux aussi, à prêcher l’abstinence et la renonciation chrétiennes.

Mais il est une autre contradiction qui est commune aux uns <et> comme aux autres. Cette contradiction est attachée au titre et à la position même du Maître. Un Maître qui commande, qui opprime et qui exploite, est un personnage très logique et tout-à-fait naturel. Mais un maître qui se sacrifie à ceux <qu’il> qui lui [intercalé: sont] subordonnés de par son privilège divin ou humain, est un être contradictoire et tout-à fait impossible. C’est la constitution même de l’hypocrisie, si bien personnifiée par le Pape# |67 [suite de la note] qui, tout en se disant le dernier serviteur des serviteurs de Dieu, en signe de quoi, suivant l’exemple du Christ, il lave [intercalé: même] une fois par an les pieds de <12> douze mendiants de Rome, se proclame en même [intercalé: temps], comme vicaire de Dieu, le maître absolu et infaillible du monde. Ai-je besoin de rappeler que les prêtres de toutes les Eglises, loin de se sacrifier aux troupeaux confiés à leurs soins, les ont toujours sacrifiés, <en partie à eux-mêmes> exploités et maintenus à l’état de troupeau, en partie pour satisfaire leurs propres passions personnelles et en partie pour servir la <pui> toute-puissance de l’Eglise. Les mêmes conditions, [intercalé: les mêmes causes,] produisent toujours les mêmes effets. Il en sera donc de même pour les professeurs, divinement inspirés et patentés par l’Etat, de l’Ecole moderne. Ils deviendront nécessairement, les uns sans le savoir, les autres avec pleine connaissance de cause, les enseigneurs de la doctrine du sacrifice populaire à la puissance de l’Etat et au profit des classes privilégiées de l’Etat.

Faudra-t-il donc éliminer de la société tout enseignement et abolir toutes les écoles? Non, pas du tout, il faut répandre <en> à pleines mains l’instruction dans les masses, et transformer toutes les Eglises, tous ces temples <dédiés> dédiés à la gloire de Dieu et à l’asservissement des hommes,# |68 [suite de la note] en autant d’écoles <de> d’émancipation humaine. Mais, d’abord, entendons-nous; les écoles proprement dites, dans une société normale, fondée sur l’égalité et sur le respect de la liberté humaine, ne devront exister que pour les enfants et [intercalé: non] pour les adultes; et pour <que> qu’elles deviennent des écoles d’émancipation et non d’asservissement, il faudra en éliminer avant tout cette fiction de Dieu, l’asservisseur éternel et absolu; et il faudra fonder toute l’éducation des enfants et leur instruction sur le développement scientifique de la raison, non sur celui de la foi; sur le développement de la dignité et de l’indépendance personnelles, non sur [intercalé: celui de] la piété et <sur> de l’obéissance <quand même>; sur le culte de la <justice et du respect humain> vérité et de la justice quand mêmes, et avant tout sur le respect humain, qui doit remplacer [intercalé: en tout et partout] le culte divin. Le principe de l’autorité, dans l’éducation des enfants, constitue le point de départ naturel; il est légitime, nécessaire lorsqu’il est appliqué aux enfants en bas âge, alors que leur intelligence ne s’est encore aucunement développée; mais comme le développement de toute chose, et par conséquent de l’éducation aussi, implique la négation successive du point de départ, ce principe doit s’amoindrir graduellement à mesure que leur <indi> éducation et leur instruction s’avance, pour faire place à leur liberté ascendante. Toute éducation rationnelle n’est au fond rien que cette immolation progressive de l’autorité au profit de la liberté, le but final de l’éducation ne <doivent> devant être <[ill.]> que celui de <produi> former des hommes libres et pleins de respect et d’amour pour la liberté d’autrui. Ainsi le premier jour de la vie scolaire, si l’Ecole prend les enfants en bas âge, alors qu’ils commencent# |69 [suite de la note] à peine à balbutier quelques mots, doit être celui de la plus grande autorité et d’une absence àpeuprès complète de liberté; mais son dernier jour doit être par contre celui de la plus grande liberté et de l’abolition absolue de tout vestige du <prestige> principe animal ou divin de l’autorité.

Le principe d’autorité, appliqué aux hommes <arrivés à l’âge> qui ont dépassé ou atteint l’âge de la majorité, <est> devient une monstruosité, une négation flagrante de l’humanité, <et devient nécessairement> une source d’esclavage et de <[ill.]> dépravation intellectuelle et morale. Malheureusement, les gouvernements paternels ont laissé croupir les masses populaires dans une si profonde ignorance, qu’il <devient> sera nécessaire de fonder des Ecoles non seulement pour les enfants du peuple, mais pour le peuple lui-même. Mais de ces Ecoles devront être éliminées absolument les moindres <applications> applications ou manifestations du principe d’autorité. Ce ne seront plus des Ecoles, mais des académies populaires, [intercalé: dans lesquelles il ne pourra plus être question ni d’écoliers ni de maîtres, <et>] où le peuple viendra <prendre> librement prendre, s’il le trouve nécessaire, un enseignement libre, et dans lesquelles, riche de son expérience, il pourra <apprendre> enseigner, à son tour, bien des choses aux professeurs qui lui apporteront des connaissances qu’il <ne possède> n’a pas. Ce sera donc un enseignement mutuel, un acte de fraternité intellectuelle entre la jeunesse instruite et le peuple.

La véritable école pour le peuple et pour tous les hommes faits, c’est la vie. La seule grande et toute-puissante autorité <rationnelle> naturelle et rationnelle à la fois, la seule que nous puissions respecter, ce sera celle de l’esprit collectif et public d’une société fondée elle-même sur l’égalité et sur la solidarité, aussi bien que sur la liberté et# |70 [suite de la note] sur le respect humain et mutuel de tous ses membres. Oui, voilà une autorité nullement divine, toute humaine, mais devant laquelle nous nous inclinerons de grand coeur, certains que loin de les asservir, elle émancipera les hommes. Elle sera mille fois plus puissante, soyez en certains, que toutes vos autorités divines, théologiques, métaphysiques, politiques et juridiques instituées par l’Eglise et par l’Etat, plus puissante que vos codes criminels, vos geôliers [intercalé: <et> vos bourreaux.

La puissance du sentiment collectif <du> ou de l’esprit public est déjà <trop> très <grande> sérieuse aujourd’hui; <bien d’hommes capables> peu d’homme même capables de commettre les plus grands crimes, ôseront> Les hommes les plus capables de commettre des crimes osent rarement le défier, l’affronter ouvertement. Ils chercheront à la tromper, mais ils <n’ôseront pas> se garderont bien de la brusquer, à moins qu’ils ne se sentent <soutenus> appuyés au moins par une <partie du public> minorité quelconque. Aucun homme, quelque puissant qu’il se <croye> croie, n’aura jamais la force <ni le courage> de supporter le mépris unanime de la société, aucun ne <fait> saurait vivre sans se sentir soutenu par l’assentiment et l’estime au moins d’une partie quelconque de cette société. Il faut qu’un homme soit poussé par une immense et bien sincère conviction, pour qu’il trouve en lui le <force [ill.]> courage <de> d’opiner et de marcher contre tous, <Jamais> et jamais un homme égoïste, dépravé et lâche, n’aura <cette force cet> ce courage-là. <Ri>

Rien ne prouve mieux la solidarité naturelle et fatale, cette loi de sociabilité qui relie tous les hommes, <faisant partie d’une même société> que ce fait, que chacun [intercalé: de nous] peut constater, chaque jour, et sur lui même et sur tous les hommes qu’il connaît. Mais si cette puissance sociale existe, pourquoi n’a-t-elle pas suffi jusqu’à l’heure qu’il est, à moraliser, à humaniser les hommes?# |71 [suite de la note] A cette question, la réponse est très simple: Parceque, jusqu’à l’heure qu’il est, elle n’a point été humanisée elle-même; et elle n’a point été humanisée jusqu’ici, parceque la vie sociale dont elle est toujours [intercalé: la fidèle] expression, est fondée, comme on sait, sur le culte divin, non sur le respect humain; sur l’autorité, non sur la liberté; sur le privilège, non sur l’égalité; sur l’exploitation, non sur la fraternité <humaine> des hommes; sur l’iniquité et le mensonge, non sur la justice et sur la vérité. Par conséquent son action réelle, toujours en contradiction avec les théories humanitaires [intercalé: qu’elle professe], a exercé <toujours> constamment une influence funeste et dépravante, non morale. Elle ne comprime pas les vices et les crimes, elle les crée… Son autorité est par conséquent une autorité divine, <inhumaine, malfaisante, [ill.]> antihumaine; son influence est malfaisante et funeste. Voulez-vous les rendre [intercalé: bienfaisantes et] humaines? Faites la révolution sociale. Faites que tous les <intérets> besoins deviennent réellement solidaires; que les intérêts matériels et sociaux de chacun deviennent conformes aux devoirs humains de chacun. Et pour cela, il n’est qu’un seul moyen: Détruisez toutes les institutions de l’Inégalité; fondez l’Egalité économique et sociale de tous, et sur <celle> cette base s’élèvera la liberté, la moralité, l’humanité solidaire de tout le monde.

Je reviendrai encore une fois sur cette question, la plus importante du socialisme.]]#

|72L’Etat ne s’appellera plus Monarchie, il s’appellera République, mais il n’en sera pas moins l’Etat, c’est à dire une tutelle officiellement <[ill.]> et régulièrement établie par une minorité <d’hommes compétents>, d’hommes de génie ou de talent vertueux, pour surveiller et pour diriger la conduite de ce grand, incorrigible et terrible enfant, le peuple. Les professeurs de l’Ecole et les fonctionnaires de l’Etat s’appelleront des républicains; mais ils n’en seront pas moins des tuteurs, des pasteurs, et le peuple restera ce qu’il a été éternellement jusqu’ici, un troupeau. Gare alors#

|73 [verso de la page précédente] <<l’idéalisme moderne. Ils voudraient diviniser l’humanité, et ils l’animalisent au contraire.>># |74 aux tondeurs; car là où il y’a un troupeau, il y’aura nécessairement aussi des tondeurs et des mangeurs du troupeau.

Le peuple dans ce système sera l’écolier et le pupille éternel. Malgré sa souveraineté toute fictive, il continuera de servir d’instrument à des pensées, à des volontés et par conséquent aussi à des intérêts qui ne seront pas les siens. Entre cette situation et ce que nous appelons, nous, la liberté, la seule vraie liberté, il y’a un ab<y>îme. Ce sera, sous des formes nouvelles, l’antique oppression et l’antique esclavage; et là où il y’a esclavage, il y’a misère, abrutissement, la vraie matérialisation de la société, tant des classes privilégiées que des masses.

En divinisant les choses humaines, les idéalistes aboutissent toujours au triomphe d’un matérialisme brutal. Et cela pour une raison très simple: le divin s’évapore et monte vers sa patrie, le ciel, et le brutal seul reste réellement sur la terre.

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|75Oui, l’idéalisme en théorie a pour conséquence nécessaire le matérialisme le plus brutal dans la pratique; non sans doute pour ceux qui le prêchent de bonne foi; le résultat ordinaire, pour ceux-là, est de voir frappés de stérilité tous leurs efforts; mais pour ceux qui s’efforcent de réaliser leurs préceptes dans la vie, pour la société tout entière, en tant qu’elle se laisse dominer par les doctrines idéalistes.

Pour démontrer ce fait général et qui peut paraître étrange de prime abord, mais qui s’explique naturellement, lorsqu’on y réfléchit davantage, les preuves historiques ne manquent pas.

Comparez les deux dernières civilisations du monde antique, la civilisation <greque> grecque et la civilisation Romaine: la quelle est la civilisation la plus matérialiste, la plus naturelle par son point de départ et la plus humainement idéale dans ses résultats? La civilisation grecque. La quelle est au contraire la plus abstraitement idéale à son point de départ, sacrifiant la liberté matérielle# |76 <des hommes> de l’homme à la liberté idéale du citoyen, représentée par l’abstraction du droit juridique, et le développement naturel de la société humaine à l’abstraction de l’Etat, et laquelle est la plus <inhumaine et la plus> brutale dans ses conséquences? La civilisation Romaine sans doute. La civilisation <antique> grecque, comme toutes les civilisations antiques, y compris celle de Rome, a été exclusivement nationale, il est vrai, et elle a eu pour base l’esclavage. Mais malgré ces deux immenses défauts historiques, elle n’en a pas moins conçu et réalisé, la première, l’idée de l’humanité; elle a ennobli et réellement idéalisé la vie des hommes; elle a transformé les troupeaux humains en associations libres d’hommes libres; elle a créé les sciences, les arts, une poésie, une philosophie immortelles et <le> les premières notions du respect humain, par la liberté. Avec la liberté politique et sociale, elle a créé la libre pensée.# |77 Et à la fin du moyen âge, à l’époque de la Renaissance, il a suffi que quelques Grecs émigrés apportassent quelques uns de ses livres immortels en Italie, pour que la vie, la liberté, la pensée, l’humanité, <fussent ressuscitées> enterrées dans le sombre cachot du catholicisme, fussent ressuscitées. L’Emancipation humaine, voilà donc le nom de la civilisation greque. Et le nom de la civilisation Romaine? C’est la conquête, avec toutes ses conséquences brutales. Et son dernier mot? La toute-puissance des Césars. C’est l’avilissement et l’esclavage des nations et des hommes.

Et aujourd’hui encore, qu’est-ce qui tue, qu’est-ce qui écrase brutalement, matériellement dans tous les pays de l’Europe, la liberté et l’humanité? c’est le triomphe du principe Césarien ou Romain.

Comparez maintenant deux civilisations modernes: la civilisation italienne, et la civilisation allemande. La première représente sans doute, dans son caractère général, le matérialisme; la# |78 seconde représente au contraire tout ce qu’il y’a de plus abstrait, de plus pur et de plus transcendant en fait d’idéalisme. Voyons quels sont les fruits pratiques de l’une et de l’autre.

L’Italie a déjà rendu d’immenses services à la cause de l’émancipation humaine. Elle fut la première qui ressuscita et qui appliqua largement le principe de la liberté en Europe, et qui rendit à l’humanité ses titres de noblesse: l’industrie, le commerce, la poésie, les arts, les sciences positives et la libre pensée. Ecrasée depuis par trois siècles de despotisme impérial et papal, et traînée dans# |79 la boue par sa bourgeoisie gouvernante, elle paraît aujourd’hui, il est vrai, bien <déchue> déchue, en comparaison de ce qu’elle avait été. Et pourtant, quelle différence, si on la compare à l’Allemagne! En Italie, malgré cette décadence, espérons-le, passagère, on peut vivre et respirer humainement, librement,# |80 entouré d’un peuple qui semble être <[ill.]> né pour la liberté. L’Italie, même bourgeoise, peut vous montrer <[ill.]> avec orgueil des hommes comme Mazzini et comme Garibaldi. En Allemagne, on respire# |81<<l’air de l’esclavage, et d’un esclavage d’autant plus écrasant qu’il est volontaire; on se sent entouré d’esclaves, fort savants il est vrai, et qui sont à genoux devant leurs héros>># |82<<du jour: Guillaume Ier le roi pieux et féroce, M.M. de Bismark et de Moltke. Dans tous ses rapports internationaux, l’Allemagne, depuis qu’elle existe a été <despotique et brutale, une source constante d’asservissement pour le monde, et> envahissante et despotique; toujours prête à porter son propre asservissement volontaire chez les peuples voisins; elle représente <maintenant> aujourd’hui la négation cynique, <la négation cynique de l’humanité et une menace permanente contre la liberté de l’Europe. Le nom de l’Allemagne aujourd’hui [quelques mots illisibles]> le plus naïvement cynique et en même temps réfléchie, de tous les droits humains, et une menace permanente contre la liberté de l’Europe”.>># |83 l’at<h>mosphère d’un immense esclavage politique et social, philosophiquement expliqué et accepté par un grand peuple, avec une résignation et une bonne volonté réfléchies. Ses héros – je parle toujours de l’Allemagne présente non de l’Allemagne [intercalé: de] l’avenir; de l’Allemagne nobiliaire, bureaucratique, politique et bourgeoise, non de l’Allemagne prolétaire – ses héros sont tout l’opposé de Mazzini et de Garibaldi: ce sont aujourd’hui Guillaume Ier, le féroce et naïf représentant du Dieu protestant, ce sont MMrs Bismark et Moltke, les généraux Manteuffel et Werder. Dans tous ses rapports internationaux, l’Allemagne, depuis qu’elle existe, a été lentement, systématiquement envahissante, conquérante, toujours prête à étendre sur les peuples voisins son propre asservissement volontaire; et depuis qu’elle <se> s’est constituée en puissance unitaire, elle est devenue une menace, un danger pour la liberté <en> de toute l’Europe. Le nom de l’Allemagne, aujourd’hui, c’est la servilité brutale et triomphante.

Pour montrer comment l’idéalisme théorique se transforme incessamment et fatalement en matérialisme pratique, il n’y a qu’à citer l’exemple de toutes les Eglises chrétiennes et, naturellement, avant tout, celui de l’Eglise apostolique et romaine. Qu’y a-t-il de plus sublime, dans le sens idéal, de plus désintéressé, de plus détaché de tous les intérêts de cette terre, que la doctrine du Christ prêchée par cette Eglise, – et qu’y a-t-il de plus brutalement matérialiste que la pratique constante de cette même Eglise, dès le VIIIeme siècle, alors qu’elle a commencé à se constituer comme puissance? Quel a été et quel est encore l’objet principal de tous ses litiges contre les souverains de l’Europe? Les biens temporels, les revenus de l’Eglise, d’abord, et ensuite la puissance temporelle, les privilèges politiques de l’Eglise. Il faut rendre cette justice à l’Eglise,# |84 qu’elle a été la première à découvrir, dans l’histoire moderne, cette vérité incontestable, mais très peu chrétienne, que la richesse et la puissance, l’exploitation économique et l’oppression politique des masses, sont les deux termes inséparables du règne de l’idéalité divine sur la terre: la richesse consolidant et augmentant la puissance, et la puissance découvrant et créant toujours de nouvelles sources de richesses, et toutes les deux assurant, mieux que <[ill.] vérité> le martyre et la foi des apôtres, [intercalé: et] mieux que la grâce divine, le succès de la propagande chrétienne. C’est une vérité historique que l’Eglise ou plutôt les Eglises protestantes ne méconnaissent pas non plus. Je parle naturellement des Eglises <libres> indépendantes de l’Angleterre, de l’Amérique et de la Suisse, non des Eglises asservies de l’Allemagne. Celles-là n’ont point d’initiative propre; elles font ce que leurs maîtres, leurs souverains temporels, <qui sont en> qui sont en même temps leurs chefs spirituels, leur ordonnent [intercalé: de faire.] On sait que la propagande protestante, celle de l’Angleterre et de l’Amérique surtout, <sont inévitablement> <est> se rattache d’une manière très étroite à la propagande des intérêts matériels, commerciaux de ces deux pays: grandes nations; et l’on sait aussi que cette dernière propagande n’a point [intercalé: du tout] pour objet l’enrichissement et la prospérité matérielle <dans> des pays <où> dans lesquels elle pénètre, en compagnie de la parole de Dieu; mais bien l’exploitation de ces pays, en vue de l’enrichissement et de la croissante prospérité matérielle de certaines classes, très <exploitantes> exploitantes à la fois et très pieuses, dans <leurs propres pays> leur propre pays.

En un mot, il n’est point du tout difficile de prouver, l’histoire en main, que l’Eglise, que toutes les Eglises, chrétiennes et non chrétiennes, <n’ont jamais été que de grands compagnies> à côté de leur propagande spiritualiste, et probablement pour en accélérer et [intercalé: en] consolider le succès, n’ont jamais négligé <de instituer> de s’organiser en grandes compagnies pour l’exploitation économique des masses, du travail des masses, sous la protection et [intercalé: avec] la bénédiction directes et spéciales# |85 d’une divinité quelconque; que tous les Etats qui, à leur origine, comme on sait, n’ont été, avec toutes leurs institutions politiques et juridiques et leurs classes dominantes et privilégiées, rien que des succursales temporelles de ces Eglises différentes, n’ont eu [intercalé: également] pour objet principal que cette même exploitation au profit <du minorité> des minorités laïques, indirectement légitimée par l’Eglise; et qu’en général <le rôle> l’action du bon Dieu et de toutes les idéalités divines sur la terre a finalement abouti, toujours et partout, [intercalé: à fonder] le matérialisme prospère du petit nombre sur l’idéalisme fanatique et constamment affamé des masses.

Ce que nous voyons aujourd’hui en est une preuve nouvelle. A l’exception de ces grands coeurs et de ces grands esprits fourvoyés que j’ai nommés plus haut, qui sont aujourd’hui les défenseurs les plus acharnés de l’idéalisme? D’abord ce sont toutes les cours souveraines. En France, c’est Napoléon III et son Epouse Mme Eugénie; <c’est> ce sont tous leurs ci-devant ministres, courtisans et ex-maréchaux; depuis Rouher et Bazaine, jusqu’à Fleury et Piétri; ce sont <tous> <c>les hommes et <toutes> <c>les femmes <<de cette cour impériale et <du monde officiel> de l’officialité impériale>> de ce monde officiel impérial, qui ont si bien idéalisé et sauvé la France. Ce sont leurs journalistes et leurs savants: les Cassagnac, les Girardin, les Duvernois, les Veuillot, les Leverrier, les Dumas… C’est enfin la noire phalange des <innombrables Jésuites de la France> Jésuites et des Jésuitesses innombrables; c’est toute la noblesse et toute la haute et moyenne bourgeoisie de la France. Ce sont les doctrinaires libéraux et les libéraux sans doctrine: les Guizot, les Thiers, les Jules Favre, les Pelletan et les Jules Simon, tous défenseurs acharnés de l’exploitation bourgeoise. En Prusse, en Allemagne, c’est Guillaume Ier, le vrai démonstrateur actuel du bon Dieu sur la terre; ce sont tous ses généraux, tous ses officiers poméraniens et autres, toute son armée, qui forte de sa foi religieuse, vient de conquérir la France de la manière idéale que l’on sait. En Russie,# |86 c’est le Tzar et naturellement toute sa cour, ce sont les Mouravieff et les Berghs, tous les égorgeurs et les pieux convertisseurs de la Pologne – Partout, en un môt, l’idéalisme religieux <et> ou philosophique, l’un n’étant rien que la traduction plus ou moins libre de l’autre, <<sert partout [intercalé: aujourd’hui] de drapeau à l’oppression la plus <sanguinaire et l’exploitation la plus cynique inique brutalement matérialiste du monde; tandis que> brutal et plus sanglante; à l’exploitation <cynique> <iniquement> indignement matérialiste des cestes privilégiés. Tandis qu’au contraire le drapeau du matérialisme théorique et scientifique, le drapeau rouge du socialisme>> sert aujourd’hui de drapeau à la force matérielle, sanguinaire et brutale, à l’exploitation matérielle éhontée; tandis qu’au contraire le drapeau du matérialisme théorique, le drapeau rouge <du socialisme> de l’égalité économique et de la justice sociale, est soulevé par l’idéalisme pratique <et humain> <et humain> des masses opprimées et affamées, tendant à réaliser la plus grande liberté et <le dro> <[ill.]> le droit humain [intercalé: de chacun] dans la fraternité de tous les hommes sur la terre.

<Où> Qui sont les <[ill.]> vrais idéalistes, les idéalistes non de l’abstraction mais de la vie, non du ciel mais de la terre, et qui sont les matérialistes?

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Il est évident que l’idéalisme théorique ou divin a pour condition essentielle le sacrifice de la logique, de la raison humaine, la renonciation à la science. On voit d’un autre côté, qu’en défendant les doctrines idéales, on se <vit> trouve forcément entraîné dans le parti des oppresseurs, et des exploiteurs des masses populaires. Voilà deux grandes raisons qui sembleraient devoir suffire pour éloigner de l’idéalisme tout grand esprit, tout grand coeur. Comment se fait-il que nos illustres idéalistes contemporains, auxquels, certainement, ce ne sont ni l’esprit ni le coeur, <qui manquent> ni la bonne volonté qui manquent, et qui ont voué leur existence entière au service de l’humanité; comment se fait-il<s> qu’ils# |87 [verso de la page précédente] p. 170-199 inclusivement# |88 s’obstinent à rester dans <les rangs de l’i> <le camp> les rangs des représentants d’une doctrine désormais condamnée et désho<n>norée? <Il faut qu’ils y soient>

Il faut qu’ils y soient poussés par une raison très puissante. Ce ne peut être ni la <raison> logique, ni la science, puisque la <raison> logique et la science ont prononcé leur verdict contre la doctrine idéale. Ce ne peuvent être non plus des intérêts personnels, puisque ces hommes sont infiniment élevés au dessus de tout ce qui a nom <d’>intérêt personnel. Il faut donc que ce soit une puissante raison morale. Laquelle? Il ne peut y en avoir qu’une: ces hommes illustres pensent sans doute que les théories ou les croyances idéales sont essentiellement nécessaires à la dignité et à la grandeur morale de l’homme, et que les théories matérialistes par contre le rabaissent au niveau des bêtes.

Et si c’était le contraire qui <serait> fût vrai?

Tout développement, ai-je dit, implique la négation du point de départ. La base ou le point de départ, selon l’école matérialiste, étant matérielle, la négation doit en être nécessairement idéale. <Prennez pour base> Partant de la totalité du monde réel, ou de ce qu’on appelle abstractivement la matière, elle arrive logiquement à l’idéalisation réelle, c’est à dire à l’humanisation <de l’humaine société>, à l’émancipation pleine et entière de la société. Par contre, et par la même raison, la base et le point de départ de l’école idéaliste, étant idéal<s>, elle arrive forcément à la matérialisation de la société, <au triomphe du> à l’organisation d’un despotisme brutal et d’une exploitation inique et ignoble, sous la forme de l’Eglise et de l’Etat. Le développement historique de l’homme, selon l’Ecole matérialiste, est une ascension progressive;# |89 <selon> dans le système des idéalistes, il ne peut être qu’une chute continue.

Quelque question humaine qu’on veuille considérer, on trouve toujours cette même contradiction essentielle entre les deux Ecoles. Ainsi, comme je l’ai déjà [intercalé: fait] observer, le Matérialisme part de l’animalité humaine pour constituer l’humanité; l’idéalisme part de la divinité pour constituer l’esclavage, pour condamner les masses à une animalité sans issue. Le Matérialisme nie le libre arbitre et il aboutit à la constitution de la liberté; l’idéalisme, au nom de la dignité humaine, proclame le libre arbitre, et sur les ruines de toute liberté, il fonde l’autorité. Le Matérialisme repousse le principe d’autorité, parce qu’il le considère, avec beaucoup de raison, comme le corollaire de l’animalité, et qu’au contraire le triomphe de l’humanité, qui est selon lui le bût et le sens principal de l’histoire, n’est réalisable que par la liberté. En un môt, dans quelque question que ce soit, vous trouverez les idéalistes toujours en flagrant délit de matérialisme pratique, tandis qu’au contraire, vous verrez les matérialistes poursuivre et réaliser les aspirations, les pensées les plus largement idéales.

L’histoire, <selon les idéal> dans le système des idéalistes, ai-je dit, ne peut être qu’une chute continue. Ils commencent par une chute terrible et dont ils ne se relèvent jamais: par le salto mortale divin des régions sublimes de l’Idée pure, absolue, dans la matière. Et observez encore dans quelle matière: non dans cette matière éternellement active et mobile, pleine de propriétés et de forces, de vie et d’intelligence, telle qu’elle se présente à nous dans le monde réel; mais dans la matière abstraite, appauvrie et réduite à la misère absolue par le pillage en règle de ces Prussiens de <l’idée> la pensée, <des théol> c’est à dire des théologiens et des métaphysiciens, qui lui ont tout dérobé pour tout donner à leur Empereur, à leur Dieu; <De cette> dans cette# |90 matière, qui privée de toute<s> propriété, de toute action et de tout mouvement propres, ne représente plus, en opposition à l’idée divine, que la stupidité, l’impénétrabilité, l’inertie et l’immobilité absolues.

La chute est si terrible que la Divinité, la personne ou l’idée divine <s’applatit> s’aplatit, perd la conscience d’elle-même et ne se retrouve plus jamais. Et dans cette situation désespérée, elle est encore forcée de faire des miracles! Car du moment que la matière est inerte, tout mouvement qui se <produit> produit dans le monde, même le plus matériel, est un miracle, ne peut être que l’effet d’une intervention divine, de l’action de Dieu sur la matière. Et voilà que cette pauvre Divinité, <abrutie> <dégradée et> quasi-annulée par sa chute, reste quelques milliers de siècles dans cet état d’évanouissement, puis se réveille lentement, s’efforçant toujours en vain de ressaisir quelque vague souvenir d’elle-même; et <chacun des mouvements> <chaque> chaque mouvement qu’elle fait à cette fin dans la matière, devient une création, une formation nouvelle, un miracle nouveau. De cette manière elle passe par tous les degrés de la matérialité et de la bestialité; d’abord gaz<e>, corps chimique simple ou composé, <pierre> minérale, granite, elle se répand ensuite sur la terre comme organisation végétale et animale, puis se concentre dans l’homme. Ici elle semble devoir se retrouver, car elle allume dans chaque être humain une <sorte d’>étincelle <angélique, l’âme immortelle> angélique, une parcelle de son propre être divin, l’âme immortelle.

Comment elle pu parvenir à loger une chose absolument immatérielle dans une chose absolument matérielle; comment le corps peut <[ill.]> contenir, renfermer, limiter, paralyser l’esprit pur? Voilà encore une de ces questions que la foi seule, cette affirmation passionnée et stupide de l’absurde, peut <seule> résoudre. C’est le plus grand des miracles. Ici, nous n’avons# |91 pas à faire autre chose, qu’à constater les effets, les conséquences pratiques de ce miracle.

Après des milliers de siècles de vains efforts pour revenir à elle même, la Divinité, perdue et répandue dans la matière qu’elle anime et qu’elle met en mouvement, trouve un point d’appui, une sorte de foyer pour son propre recueillement. C’est l’homme, c’est son âme immortelle <[ill.] dans son> emprisonnée singulièrement dans un corps mortel. Mais chaque homme considéré individuellement est [intercalé: infiniment] trop restreint, trop petit pour renfermer l’immensité divine, il ne peut en contenir qu’une <infiniment> très petite parcelle, immortelle comme le Tout, mais infiniment plus petite que le Tout. <Voi> Il en résulte que l’Etre divin, l’Etre absolument immatériel, l’Esprit, est <aussi> divisible <que> comme la matière. Voilà encore un mystère dont il faut laisser la solution à la foi.

Si Dieu tout entier pouvait se loger dans chaque homme, alors chaque homme serait Dieu. Nous aurions une immense quantité de Dieux, chacun se trouvant limité par tous les autres et tout de même chacun étant infini; contradiction qui impliquerait nécessairement la destruction mutuelle des hommes, l’impossibilité qu’il y en eût plus qu’un. Quant aux parcelles, c’est autre chose; rien de plus <naturel> rationnel en effet qu’une parcelle soit limitée par une autre [intercalé: et qu’elle soit plus petite que son Tout;] seulement ici se présente une autre contradiction: Etre limité, être plus grand et plus petit, sont des attributs de la matière, non de l’esprit; de l’esprit tel que l’entendent les matérialistes, sans doute, oui, parceque selon les matérialistes, l’esprit réel n’est rien que le fonctionnement de l’organisme tout à fait matériel de l’homme; et alors la grandeur ou la petitesse de l’esprit <depen> dépendent absolument de <la> la plus ou moins grande perfection [intercalé: matérielle] de l’organisme <de l’homme> humain. Mais ces mêmes attributs de limitation et de grandeur relative# |92 ne peuvent pas être attribués à l’esprit tels que l’entendent les idéalistes, à l’esprit absolument immatériel, à l’esprit existant en dehors de toute matière. Là il ne peut y avoir <ni d’espère peut y avoir> ni de plus grand, ni de plus petit, ni aucune limite entre les esprits, car il n’y a qu’un Esprit: Dieu. Si on ajoute que les parcelles infiniment petites et limitées qui constituent les âmes humaines, sont en même temps immortelles, on mettra le comble à la contradiction. Mais c’est une question de foi. Passons outre.

Voilà donc la Divinité déchirée, <et visitée en infiniment petites parties et logée> et logée, par infiniment petites parties, dans une immense quantité <d’hommes> d’êtres humains> de tout sexe, de tout âge, de toutes races et de toutes couleurs. C’est une situation <infiniment malheureuse pour elle> excessivement incommode et malheureuse pour elle; car les parcelles divines se <connaissent> reconnaissent si peu, au début de leur existence humaine qu’elles commencent par s’entre dévorer. Pourtant au milieu de cet état de barbarie et de brutalité tout-à-fait animale, les parcelles divines, les âmes humaines, conservent comme un vague souvenir de leur Divinité primitive, elles sont invinciblement entraînées vers leur Tout; elles se cherchent, elles le cherchent. C’est la Divinité elle-même, répandue et perdue dans le monde matériel qui se cherche dans les hommes, et elle est tellement abrutie par cette multitude de prisons humaines dans lesquelles elle se trouve parsemée, qu’en se cherchant elle commet un tas de sottises.

Commençant par le fétichisme, elle se cherche et elle s’adore elle même tantôt dans une pierre, tantôt dans morceau de bois, tantôt dans un torchon. Il est même fort probable qu’elle ne serait jamais sortie du torchon, si l’autre divinité qui ne s’est pas laissée choir dans la matière, et qui s’est conservée à l’état# |93 d’esprit pur dans les hauteurs sublimes de l’idéal absolu, ou dans les régions célestes, n’avait pas eu pitié d’elle.

Voilà un nouveau mystère. C’est celui de la Divinité qui se scinde en deux moitiés, mais <totale> également totales et infinies toutes les deux et dont l’une – Dieu le père – se conserve dans les pures régions immatérielles; l’autre – Dieu le fils – se laisse choir dans la matière. Nous allons voir tout à l’heure, entre ces deux Divinités séparées l’une de l’autre, [intercalé: s’établir] des rapports continus de haut en bas et de bas en haut; et ces rapports, considérés comme un seul acte éternel et constant, constitueront le St Esprit. Tel est dans son véritable sens théologique et métaphysique, le grand, le terrible mystère de la la Trinité chrétienne.

Mais quittons au plus vite ces hauteurs, et voyons ce qui se passe sur cette terre.

Dieu le père, <voyant ce pauvre Die> voyant, du haut de sa splendeur éternelle, [intercalé: que] ce pauvre Dieu le fils <[ill.] applati> aplati et ahuri par sa chute, <et> s’est tellement plongé <dans> et perdu dans la matière <<qu’il ne parvient pas à [intercalé: s’en] dépêtrer, alors même qu’il s’est <logé> disseminé en une [ill] quantité de parcelles dans une quantité d’hommes, qu’il se perd en pitiés et pour lui faciliter l'[ill.] de sa redivinisation>> qu’arrivé même à l’état humain, il ne parvient pas à se retrouver, se décide enfin à l’aider. Entre cette immense quantité de parcelles à à la fois immortelles, divines, et infiniment petites dans lesquelles Dieu le Fils s’est disséminé au point de ne plus pouvoir s’y reconnaître, Dieu le père choisit celles qui lui plaisent davantage, et il en fait ses inspirés, ses prophètes, ses “hommes de# |94 génie vertueux”, les grands bienfaiteurs et législateurs de l’humanité: Zoroastre, <Zoroastre> Bouddha, Moïse, Confucius, Lycurgue, Solon, Socrate, le divin Platon, <[ill.]>, et Jésus-Christ avant tout, la complète réalisation de Dieu le fils [intercalé: enfin recueilli et] concentré en une seule personne humaine; [intercalé: tous les apôtres, St Pierre, St Paul et St Jean surtout, Constantin le Grand, Mahomet,] puis Grégoire VII, Charlemagne, Dante, selon les uns Luther aussi, [intercalé: Voltaire et Rousseau, Robespierre et Danton,] et beaucoup d’autres grands et saints personnages historiques dont il est impossible de récapituler tous les noms, mais parmi lesquels, comme Russe, je prie de ne pas oublier St Nicolas.

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Nous voici donc arrivés à la manifestation de Dieu sur la terre. Mais aussitôt que Dieu apparaît, l’homme s’anéantit. On dira qu’il ne s’anéantit pas du tout, puisqu’il est lui-même une parcelle de Dieu. Pardon! J’admets qu’une parcelle, une partie d’un tout déterminé, limité, quelque petite que soit cette partie, soit une quantité, une grandeur positive. Mais une partie, une parcelle de l’infiniment grand, <est nécessairement, infini> comparée avec lui, est nécessairement infiniment petite. Multipliez des milliards de milliards avec des milliards de milliards, leur produit en comparaison de l’infiniment grand sera infiniment petit; et l’infiniment petit est égal à zéro. Dieu est tout, donc l’homme et tout le monde réel avec lui, l’univers, ne sont rien. Vous ne sortirez pas de là.

Dieu apparaît, l’homme s’anéantit; et plus la Divinité devient grande, plus l’humanité devient misérable. Voilà l’histoire de toutes les religions; voilà l’effet de toutes les inspirations <divines> et de toutes les législations divines. Le nom de Dieu est la terrible# |95 massue historique avec laquelle les hommes divinement inspirés, les grands génies <vertues> vertueux ont <abbattu> abattu la liberté, la dignité, la raison et la prospérité des hommes.

Nous avons eu d’abord la chute de Dieu. Nous avons maintenant une chute qui nous intéresse davantage, la chute de l’homme, causée par la seule apparition ou manifestation de Dieu sur la terre.

Voyez donc dans quelle erreur profonde se trouvent nos chers et illustres idéalistes. En nous parlant de Dieu, ils cro<y>ient, ils veulent nous élever, nous émanciper, nous <enoblir> ennoblir, et au contraire ils nous écrasent et nous avilissent. Avec le nom de Dieu, ils s’imaginent pouvoir établir la fraternité parmi les hommes, et au contraire ils créent <l’orgueil> l’orgueil, le mépris, ils sèment la discorde, la haine, la guerre, ils fondent l’esclavage. Car avec Dieu viennent nécessairement les différents degrés d’inspiration divine; l’humanité se divise en très inspirés, en moins inspirés, en pas du tout inspirés. Tous sont également nuls devant Dieu, [intercalé: il est vrai,] mais comparés les uns avec les autres, les uns sont plus grands que les autres; non seulement par le fait, ce qui ne serait rien, parce qu’une inégalité de fait se perd d’elle-même dans la collectivité, <si elle> lorsqu’elle n’y trouve rien, aucune fiction ou institution légale <pour s’y accrocher> à laquelle elle puisse s’accrocher; <non> non, les uns sont plus grands [intercalé: que les autres de] par le droit divin [intercalé: de l’inspiration;] ce qui constitue aussitôt une <égali> inégalité fixe, constante, pétrifiée. Les plus inspirés doivent être écoutés et obéis par les <moins> inspirés; et les moins inspirés par les pas du tout inspirés. Voilà le principe de l’autorité bien établi, et avec lui les deux institutions fondamentales de l’esclavage: l’Eglise et l’Etat.

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|96De tous les despotismes, celui des doctrinaires ou des inspirés religieux est le pire. Ils sont si jaloux de la gloire de leur Dieu <[ill.]> et du triomphe de leur idée, qu’il ne leur reste plus de coeur ni pour la liberté, ni pour la dignité, ni même pour les souffrances des hommes vivants, des hommes réels. Le zèle divin, la préoccupation de l’idée finissent par dessécher dans les âmes les plus tendres, dans les coeurs les plus humains, les sources de l’amour humain. Considérant tout ce qui est, tout ce qui se <passe> fait dans le monde au point de vue de l’éternité ou de l’idée abstraite, ils traitent avec dédain les <choses> choses passagères; mais toute la vie des hommes réels, des hommes en chair et en os, n’est composée que de choses passagères; eux-mêmes ne sont que des êtres qui passent, et qui, une fois passés, sont bien remplacés par d’autres <comme eux> tout aussi passagers, mais qui ne <[ill.]> reviennent jamais en personne. Ce <qui est de> qu’il y a de <permanent> permanent ou de relativement éternel dans les hommes réels, c’est le fait de l’humanité qui en se développant constamment <davantage>, passe, toujours plus riche, d’une génération à une autre. Je dis, relativement éternel, parce qu’une fois notre planète détruite, – et elle ne peut manquer d’être détruite ou de se détruire tôt ou tard par son propre développement, toute chose qui a eu un commencement devant nécessairement avoir une fin, – <donc> une fois que notre planète se sera décomposée et dissoute, pour servir sans doute d’élément à quelque formation nouvelle dans le système de l’univers, le seul réellement éternel, qui sait ce qu’il adviendra de tout notre développement humain? Pourtant comme le moment de cette dissolution est immensément éloigné de nous, <dans l’avenir> nous pouvons bien considérer, relativement à la vie humaine si courte, l’humanité comme éternelle. Mais ce fait de l’humanité progressive# |97 lui-même, <ne peut ô> n’est réel et vivant qu’en tant qu’il se manifeste et se réalise dans des temps déterminés, dans des lieux déterminés, dans des hommes réellement vivants, et non dans son idée générale.

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L’idée générale est toujours une abstraction et par la même en quelque sorte une négation de la vie réelle. J’ai constaté dans l’Appendice cette propriété de la pensée humaine, et par conséquent aussi de la science, de ne pouvoir saisir et nommer dans les faits réels que leur sens général, leurs rapports généraux, leurs lois générales; en un mot ce qui est permanent dans <les> leurs transformations continues, mais jamais leur côté matériel, individuel, et pour ainsi dire palpitant de réalité et de vie, mais par là même fugitif et insaisissable. La science comprend la pensée de la réalité, non la réalité elle-même; la pensée de la vie, non la vie. Voilà sa limite, la seule limite vraiment infranchissable pour elle, parce qu’elle est fondée sur la nature même de la pensée humaine, qui est l’unique organe de la science.

Sur cette nature se fondent les droits incontestables et la grande mission de la science, mais aussi son impuissance vitale et même son action malfaisante, toutes les fois que par ses représentants officiels, patentés, elle s’arroge le droit de gouverner la vie. La mission de la science est celle-ci: En constatant les rapports généraux des choses passagères et réelles, en reconnaissant les lois générales qui sont inhérentes au développement des phénomènes tant du monde physique que du monde social, elle <indique> aux hommes les conditions général> plante pour ainsi dire les jalons immuables de la marche progressive de l’humanité, en indiquant aux hommes les conditions générales dont l’observation rigoureuse <sera toujours> est nécessaire et dont <la négligence sera toujours fatale> l’ignorance ou l’oubli seront toujours fatals. En un môt, la science, c’est la boussole de la vie; mais# |98 ce n’est pas la vie. La science est immuable, impersonnelle, générale, abstraite, insensible, comme les lois dont elle n’est rien que la reproduction idéale, réfléchie ou mentale, c’est à dire cérébrale (pour nous rappeler que la science elle-même n’est rien qu’un produit matériel d’un organe matériel de l’organisation matérielle de l’homme, du cerveau). La vie est toute fugitive et passagère, mais <par contr> aussi toute palpitante de réalité et d’individualité, de sensibilité, de souffrances, de joies, d’aspirations, de besoins et de passions. C’est elle seule qui <vit, que se meut, qui marche, qui comprend, qui crée.> spontanément <qui> crée les <êtres réels> choses et tous les êtres réels. La science ne crée <rien> rien, elle constate et reconnaît seulement les créations de la vie. Et toutes les fois que les hommes de la science, sortant de leur monde abstrait, se mêlent de création vivante dans le monde réel, tout ce qu’ils proposent ou ce qu’ils créent, est pauvre, ridiculement abstrait, privé de <sang> sang et de vie, mort-né, pareil <en homunculus> à l’homunculus créé par <le> Wagner <de Faust>, <non le musicien de l’avenir qui est lui même une sorte de créateur abstrait, mais> le disciple pédant <du Docteur> de l’immortel docteur Faust de Göthe. <Il en résu> Il en résulte que la science a pour mission unique d’éclairer la vie, <mais> non de la gouverner.

Le gouvernement de la science et des hommes de la science<s>, s’appelassent-ils même des positivistes, <et> des disciples d’Auguste Comte, [intercalé: ou même des disciples de l’Ecole doctrinaire du communisme allemand,] ne peut être <qu’impuissant> qu’impuissant, <ridicule> ridicule, inhumain, cruel, <funeste, [ill.]> oppressif, exploiteur, malfaisant. On peut dire des hommes de la science, comme tels, ce que j’ai dit des théologiens et des métaphysiciens: ils n’ont ni de sens ni de coeur pour les êtres individuels et vivants. On ne peut pas même leur en faire un reproche, car c’est la conséquence naturelle de leur métier. En tant qu’hommes de science, ils n’ont à faire, ils ne peuvent prendre intérêt qu’aux généralités, qu’aux lois.# |99 139-210. Imprimé.#

titre: L’Empire Knouto-Germanique et la Révolution Sociale. Suite. Dieu et l’Etat. 2.

titre de l’original:

date: novembre 1870 – avril 1871

lieu: Locarno

pays: Suisse

source: Paris, BN, FR Nouv. acq. 23690

langue: français

traduction:

note: Suite de “l’Empire Knouto-Germanique”. Manuscrit pp. 214-247, intitulé “Sophismes historiques de l’école doctrinaire des communistes allemands”. Les pages 149-247 du manuscrit ont été publiées par Elisée Reclus et Carlo Cafiero en 1881, sous le titre “Dieu et l’Etat”. Corrections de Guillaume. On ne sait pas toujours qui est l’auteur de certaines rayures et de la ponctuation: Bakunin ou Guillaume.

|1 [il manque les pages 211-213 du manuscrit] ils ne sont pas exclusivement des hommes de la science, ils sont aussi plus ou moins des hommes de la vie.

Toutefois, il ne faut pas trop s’y fier, et si l’on peut être sûr àpeuprès qu’aucun savant n’ôsera traiter aujourd’hui un homme comme il traite un lapin, il est à craindre toujours que le corps des savants, si on le laisse faire seulement, ne soumette<nt> les hommes réels et vivants à des expériences scientifiques sans doute moins cruelles, mais qui n’en seraient pas moins désastreuses pour leurs victimes humaines. S’ils ne peuvent pas faire des expériences sur le corps des hommes individuels, ils ne <demandent> demanderont pas mieux que d’en faire sur le corps social, et voilà ce qu’il faut absolument empêcher.

Dans leur organisation actuelle, monopolistes de la science et restant comme tels en dehors de la vie sociale, les savants forment certainement une caste à part et qui offre beaucoup d’analogie avec la caste des prêtres. L’abstraction scientifique est leur Dieu, les individualités vivantes et réelles sont les victimes, et ils en sont les immolateurs consacrés et patentés.

La science ne peut sortir de la sphère des abstractions. Sous ce rapport, elle est <infiniment> inférieure à l’art qui, lui aussi, n’a proprement à faire qu’avec des types généraux et des situations générales, mais qui, par un artifice qui lui est propre, sait les incarner dans des formes qui, pour n’être point vivantes, dans le sens de la vie réelle, n’en provoquent pas moins, dans notre imagination, le sentiment ou le souvenir de cette vie; il individualise en quelque sorte les types et les situations qu’il conçoit, et, par ces individualités sans chair et sans os, et, comme telles, permanentes ou immortelles, qu’il a le pouvoir de créer, il nous rappelle les individualités vivantes, réelles, qui apparaissent et qui disparaissent à nos yeux. L’art est donc en quelque sorte le retour de l’abstraction dans# |2 la vie. La science est au contraire l’immolation perpétuelle de la vie fugitive, passagère, mais réelle, sur l’autel des abstractions éternelles.

La science est aussi peu capable de saisir l’individualité d’un homme que celle d’un lapin. C’est à dire qu’elle est aussi indifférente pour l’une que pour l’autre. Ce n’est pas qu’elle ignore le principe de l’individualité. Elle la conçoit parfaitement comme principe, mais non comme fait. Elle sait fort bien que toutes les espèces animales, y compris l’espèce humaine, n’ont d’existence réelle que dans un nombre <indéfini> indéfini d’individus <passagers> qui naissent et qui <meurent> meurent, faisant place à des individus nouveaux également passagers. Elle sait qu’à mesure qu’on s’élève des espèces animales aux espèces supérieures, le principe de l’individualité se détermine davantage, les individus apparaissent plus complets et plus libres. Elle sait enfin que l’homme, le dernier et le plus parfait animal sur cette terre, présente l’individualité la plus complète et la plus digne de considération, à cause de sa capacité de concevoir et de concréter, de personnifier en quelque sorte en lui-même, [intercalé: et] dans son existence tant sociale que privée, la loi universelle. Elle sait, quand elle n’est point viciée par le doctrinarisme soit théologique, soit métaphysique, soit politique et juridique, soit <même [intercalé: par l’orgueil] étroitement scientifique, et> même par un orgueil étroitement scientifique, et lorsqu’elle n’est point sourde aux instincts et aux aspirations spontanées de la vie, elle sait, et c’est là son dernier mot que le respect humain est la loi suprême de l’humanité, et que le grand, le vrai bût de l’histoire, le seul légitime, c’est l’humanisation et l’émancipation, c’est la liberté réelle, la prospérité réelle, le bonheur de chaque individu réel vivant dans la société. Car <à la fin des comptes>, à moins de retomber dans la fiction liberticide du bien public représenté par l’Etat, fiction toujours fondée sur l’immolation systématique des masses populaires, il faut bien reconnaitre que la liberté et la prospérité collectives ne sont réelles que lorsqu’elles représentent la# |3 somme des libertés et des prospérités individuelles.

La science sait tout cela, mais elle ne va pas, elle ne peut aller au delà. L’abstraction constituant sa propre nature, elle peut bien concevoir le principe de l’individualité réelle et vivante, mais elle ne peut avoir rien à faire avec les individus réels et vivants. Elle s’occupe des individus en général, mais non de Pierre et de Jaques, non de tel ou de tel autre individu, qui n’existent point, qui ne peuvent exister pour elle. Ses individus à elle ne sont encore que des abstractions.

Et pourtant ce ne sont pas ces individualités abstraites, ce sont les individus réels, vivants, passagers qui font l’histoire. Les abstractions n’ont point de jambes pour marcher, elles ne marchent que lorsqu’elles sont portées par des hommes vivants. Pour ces êtres réels, composés, non en idée seulement, mais réellement de chair et de sang, la science n’a pas de coeur. Elle les considère tout au plus comme de la chair à développement intellectuel et social. Que lui font les conditions particulières et le sort fortuit de Pierre et de Jaques? Elle se rendrait ridicule, elle abdiquerait et s’annulerait si elle voulait s’en occuper autrement que comme d’un exemple fortuit à l’appui de ses théories éternelles. Et il serait ridicule de lui en vouloir pour cela, car ce n’est pas là sa mission. Elle ne peut saisir le concret; elle ne peut se mouvoir que dans les abstractions. Sa mission, c’est de s’occuper de la situation et des conditions générales de l’existence et du développement soit de l’espèce humaine en général, soit de telle race, de tel<le> peuple, de telle classe ou cat<h>égorie d’individus; des causes générales de leur prospérité ou de leur décadence et des moyens généraux pour les faire avancer en toutes sortes de progrès. Pourvu qu’elle remplisse largement et rationnellement cette besogne, elle aura rempli tout son devoir, et il serait vraiment ridicule et injuste de lui en demander davantage.

Mais il serait également ridicule, il serait désastreux# |4 de lui confier une mission qu’elle est incapable de remplir. Puisque sa propre nature <l’empêche de faire attention à Pierre et à Jaques> la force d’ignorer <à> l’existence et le sort de Pierre et de Jaques, il ne faut jamais lui permettre, ni à elle, ni à personne en son nom, de gouverner Pierre et Jaques. Car elle serait bien capable de les traiter apeuprès comme elle traite les lapins. Ou plutôt, elle <la science> continuerait de les ignorer; mais ses représentants patentés, hommes nullement abstraits, mais au contraire très vivants, ayant des intérets très réels, cédant à l’influence pernicieuse que le privilège exerce fatalement sur les hommes, finiront par les écorcher au nom de la science, comme les ont écorchés jusqu’ici les prêtres, les politiciens de toute couleur et les avocats, au nom de Dieu, de l’Etat et du droit juridique.

Ce que je prêche, c’est donc, jusqu’à un certain point, la révolte de la vie contre la science, ou plutôt contre le gouvernement de la science. Non, pour détruire la science; <à dieu ne plaise!> Ce serait un crime de lèse-humanité, mais pour la remettre à sa place, de manière à ce qu’elle ne puisse plus jamais en sortir. Jusqu’aprésent toute l’histoire humaine n’a été qu’une immolation perpétuelle et sanglante de millions de pauvres êtres humains en l’honneur d’une abstraction impitoyable quelconque: Dieux, patrie, puissance de l’Etat, honneur national, droits historiques, <liberté> droits juridiques, liberté politique, bien public. Tel fut jusqu’à ce jour, le mouvement naturel, spontané et <fat> fatal des societés humaines. Nous ne pouvons rien y faire, nous devons bien l’accepter quant au passé, comme nous acceptons toutes les fatalités naturelles. Il faut croire que c’était la seule voie possible pour l’éducation de l’espèce humaine. Car il ne faut pas s’y tromper:# |5 Même en faisant la part la plus large aux artifices machiavéliques des classes gouvernantes, nous devons reconnaître qu’aucunes minorités n’eussent été assez puissantes pour imposer tous ces horribles sacrifices aux masses humaines, s’il n’y avait eu dans ces masses elles-mêmes un mouvement vertigineux, spontané qui les poussât <toujou> à se sacrifier toujours de nouveau à l’une de ces abstractions dévorantes qui, comme les vampires de l’histoire, se sont toujours nourries de sang humain.

Que les théologiens, les politiciens et les juristes trouvent cela fort beau, cela se conçoit: Prêtres de ces abstractions, ils ne vivent que de cette continuelle immolation perpetuelle [intercalé: des masses populaires.] Que la métaphysique y donne aussi son consentement, ne doit pas étonner non plus. Elle n’a d’autre mission que de légitimer et de rationaliser autant que possible ce qui est inique et absurde. Mais que la science positive elle-même ait montré jusqu’ici les mêmes tendances, voila ce que nous devons constater et déplorer. Elle n’a pu le faire que par deux raisons; d’abord, parceque constituée en dehors de la vie populaire, elle est représentée par un corps privilégié; et ensuite, parcequ’elle s’est posée elle-même, jusqu’ici, comme le bût absolu et dernier de tout développement humain; <tandis que>, par une critique judicieuse, qu’elle est capable et qu’en dernière instance elle se verra forcée d’exercer contre elle-même, elle aurait dû comprendre [G: au contraire] qu’elle n’est elle même qu’un moyen nécessaire pour la réalisation d’un bût bien plus élevé: celui de la complète humanisation de la situation réelle<,> de tous les individus réels qui naissent, qui vivent et qui meurent sur la terre.

L’immense avantage de la science positive sur la# |6 théologie, la métaphysique, la politique et le droit juridique consiste en ceci, qu’à la place des abstractions mensongères et funestes pronées par ces doctrines, elle pose des abstractions vraies qui expriment la nature générale ou la logique même des choses, leurs rapports généraux et les lois générales de leur développement. Voila ce qui la sépare profondement de toutes les doctrines précédentes et ce qui lui assurera toujours une grande position dans l’humaine société. <Mais il est un côté par> Elle constituera en quelque sorte sa conscience collective. Mais il est un côté par lequel elle se rallie absolument à toutes ces doctrines: c’est qu’elle n’a et ne peut avoir pour objet que des abstractions, et qu’elle est forcée, par sa nature même, d’ignorer les individus réels, en dehors desquels les abstractions même les plus vraies n’ont point de réelle existence. <Et> Pour remédier à ce défaut radical, <de la science> voici la différence qui devra s’établir entre l’agissement pratique des doctrines précédentes et celui de la science positive. Les premières se sont prévalues de l’ignorance des masses pour les sacrifier avec volupté à leurs abstractions, d’ailleurs toujours très lucratives pour leurs représentants corporels. La seconde, reconnaissant son incapacité absolue de concevoir les individus réels et de s’intéresser à leur sort, doit définitivement et absolument renoncer au gouvernement de la société; car si elle s’en mêlait, elle ne pourrait faire autrement, que de sacrifier toujours les hommes vivants qu’elle ignore à ses abstractions qui forment l’unique objet de ses préoccupations légitimes.

La vraie science de l’histoire, par exemple, n’existe encore pas, et c’est à peine si on commence à entrevoir aujourd’hui les conditions immensement compliquées de cette science. Mais supposons là enfin réalisée; que pourra-t-elle nous donner? Elle retablira le tableau raisonné et fidèle du développement naturel des conditions# |7 générales tant matérielles qu’idéelles, tant économiques que politiques [G: matérielles et idéelles, économiques et politiques] et sociales, religieuses, philosophiques, esthétiques et scientifiques des sociétés qui ont eu une histoire. Mais ce tableau universel de la civilisation humaine, si détaillé qu’il soit, ne pourra jamais contenir que des appréciations générales et par conséquent abstraites; dans ce sens, que les milliards d’individus humains qui ont formé la matière vivante et souffrante de cette histoire, à la fois triomphante et lugubre, – triomphante au point de vue de ses résultats généraux, lugubre, au point de vue de l’immense hécatombe de victimes humaines “écrasées sous son char”, – que ces milliards <d’individus de victimes obscures> d’individus obscurs, mais sans lesquels aucun de ces grands résultats abstraits de l’histoire n’eussent été obtenus, et qui nôtez le bien, n’ont jamais profité d’aucun de ces résultats, ne trouveront pas même la moindre petite place dans l’histoire. Ils ont vécu, et ils ont été immolés, écrasés, pour le bien de l’humanité abstraite, voila tout.

Faudra-t-il en faire un reproche à la science de l’histoire? Ce serait ridicule et injuste. Les individus sont insaisissables pour la pensée, pour la reflexion, même pour la parole humaine, qui n’est capable d’exprimer que des abstractions, insaisissables dans le présent, aussi bien que dans le passé. Donc la science sociale elle-même, la science de l’avenir continuera forcément de les ignorer. Tout ce que nous avons le droit d’exiger d’elle, c’est qu’elle nous indique, d’une main ferme et fidèle, les causes générales des souffrances individuelles – et parmi ces causes elle n’oubliera sans doute pas l’immolation et la subordination, hélas! trop habituelles encore, des individus vivants aux généralités abstraites – et qu'<elle nous> en même temps elle nous montre les conditions générales# |8 nécessaires à l’émancipation réelle des individus vivant dans la société. Voila sa mission, voila aussi ses limites, au delà desquelles l’action de la science sociale ne saurait être qu’impuissante et funeste. Car au delà de ces limites commencent les prétentions doctrinaires et gouvernementales de ses représentants patentés, de ses prêtres. Et il est <[ill.]> bien temps d’en finir avec tous les papes et les prêtres; Nous n’en voulons plus, alors qu’ils s’appeleraient même des démocrates socialistes

Encore une fois, l’unique mission de la science c’est d’éclairer la route. Mais la <[ill.]> vie seule, délivrée de toutes les entraves gouvernementales et doctrinaires et rendue à la plénitude de son action spontanée, peut créer.

Comment résoudre cette antinomie?

D’un côté la science est indispensable à l’organisation rationnelle de la societé; d’un autre côté, incapable de s’intéresser à ce qui est réel et vivant, elle ne doit pas se mêler de l’organisation réelle ou pratique de la société. Cette contradiction ne peut être résolue que d’une seule manière: par la liquidation de la science comme être moral existant en dehors de la vie sociale de tout le monde et représenté, comme tel, par un corps de savants patentés, et sa diffusion dans les masses populaires. La science, étant appelée désormais à représenter la conscience collective de la société, doit réellement devenir la propriété de tout le monde. Par là, sans perdre rien de son caractère universel, dont elle ne pourra jamais se départir, sous peine de cesser d’être la science, et tout en continuant de ne s’occuper exclusivement que des causes générales, des conditions générales et des rapports généraux des individus et des choses, elle se fondra dans <le fait avec> la vie immédiate et réelle de tous les individus <humains>. Ce sera un mouvement analogue à celui qui a fait dire aux protestants, dans le [G: au] commencement# |9 de la Réforme religieuse, qu’il n’y avait plus besoin<s> de prêtres, tout homme devenant desormais son propre prêtre <à lui>, tout homme, grâce à l’intervention invisible, unique, de notre Seigneur Jesus Christ, <ayant> étant enfin parvenu à avaler son bon Dieu. Mais ici il ne s’agit ni de notre Seigneur Jesus Christ ni du bon Dieu, ni de <l’Etat> la liberté politique, ni du droit juridique, toutes choses soit théologiquement, soit métaphysiquement revélées et <fort [ill.]> toutes également indigestes, comme on sait. Le monde des abstractions scientifiques n’est point révélé; il est inhérent au monde réel, dont il n’est <rien> que l’expression <et> et que la représentation générale ou abstraite. Tant qu’il forme une région séparée, représentée spécialement par le corps des savants, ce monde idéal nous menace de prendre, vis à vis du monde réel, la place du bon Dieu, <et c’est pourqu> <c’est pourquoi> reservant à ses représentants patentés l’office de prêtres. C’est pour cela qu’il faut dissoudre l’organisation sociale séparée de la science par l’instruction générale, égale pour tous et pour toutes; afin que les masses cessant d’être des troupeaux humains paitrés [G: menés] et tondus par des pasteurs privilégiés, puissent prendre desormais leurs propres destinées historiques en leurs mains.(1)

[[(1) La science, en devenant le patrimoine de tout le monde, se mariera en quelque sorte avec la vie immédiate et réelle de chacun. Elle gagnera en utilité et en grâce, ce qu’elle aura perdu en orgueil, en ambition et en pédantisme doctrinaires. Ce qui n’empêchera pas, sans doute, que des hommes de génie, mieux organisés pour les spéculations scientifiques que la majorité de leurs contemporains, ne s’adonnent plus exclusivement que les autres à la culture des sciences, et ne rendent de grands services à l’humanité, sans ambitionner toutefois, d’autre influence sociale que l’influence naturelle qu’une intelligence supérieure ne manque jamais d’exercer sur <ses semblables> son milieu; ni d’autre récompense que la haute jouissance que tout esprit d’élite trouve dans la satisfaction d’une noble passion.]]

Mais tant que les masses ne seront pas arrivées à ce# |10 degré d’instruction, faudra-t-il qu’elles se laissent gouverner par les hommes de la science? A dieu ne plaise! [G: non certes] il vaudrait mieux pour elles <de> se passer de la science, que de se laisser gouverner par des savants. Le gouvernement des savants aurait pour première conséquence de rendre la science inaccessible au peuple et serait nécessairement un gouvernement aristocratique, parceque l’institution actuelle de la science est une institution aristocratique. L’aristocratie de l’intelligence! au point de vue pratique la plus implacable, et au point de vue social la plus arrogante [intercalé: et] la plus insultante, tel serait le régime d’une société gouvernée par la science. Ce régime serait capable de paralyser la vie et le mouvement dans la société. Les savants toujours présomptueux, toujours suffisants, et toujours impuissants, voudraient se mêler de tout, et toutes les sources de la vie se <stériliseraient> dessécheraient sous leur souffle abstrait et savant.

Encore une fois, la vie, non la science, crée la vie; l’action spontanée du peuple lui-même peut seule créer la liberté populaire. Sans doute, il serait fort heureux, si la science pouvait [G: que la science peut] dès aujourd’hui éclairer la marche spontanée du peuple vers son émancipation. Mais mieux vaut l’absence de lumière, qu’une fausse lumière allumée [intercalé: parcimonieusement] du dehors avec le bût évident d’égarer le peuple. D’ailleurs le peuple ne manque pas absolument de lumière. Ce n’est pas en vain qu’il a parcouru une longue carrière historique et qu’il a payé ses erreurs par des siècles de souffrances horribles. Le résumé pratique de ces douloureuses expériences constitue une sorte de science traditionnelle qui sous [G: à] certains rapports, vaut bien la science théorique. Enfin une partie de la jeunesse studieuse, ceux d’entre <ces> les jeunes bourgeois qui se sentiront assez de haine <pour> contre le mensonge, <pour> contre l’hypocrisie, <pour> contre l’iniquité# |11 et contre la lâcheté de [intercalé: la] bourgeoise pour trouver en eux-mêmes le courage de lui tourner le dos et assez de noble passion <humaine> pour embrasser [intercalé: sans reserve] la cause juste et humaine du prolétariat, ceux là seront, comme je l’ai déja dit plus haut, les instructeurs fraternels du peuple; en lui apportant les connaissances qui lui manquent encore, ils rendront parfaitement inutile le gouvernement des savants.

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Si le peuple doit se garder du gouvernement des savants, à plus forte raison doit-il se prémunir contre celui des idéalistes inspirés. Plus ces croyants et ces poètes du Ciel sont sincères, et plus ils deviennent dangereux. L’abstraction scientifique, ai-je dit, est une abstraction rationnelle, vraie dans son essence, nécessaire à la vie dont elle est la répresentation théorique, la conscience. Elle peut, elle doit être absorbée et digérée par la vie. L’abstraction idéaliste, Dieu, est un poison corrosif qui détruit et décompose la vie, <qui la> qui la fausse et la tue. L’orgueil<,> des savants, n’étant rien qu’une arrogance personelle, peut être ployé et brisé. L’orgueil des idéalistes n’étant point personnel, mais un orgueil divin est invincible et implacable. Il peut, il doit mourir, mais il ne cédera jamais et tant qu’il lui restera un souffle, il tendra à l’asservissement du monde sous le talon de son Dieu, comme les lieutenants de la Prusse, [intercalé: ces] idéalistes pratiques de l’Allemagne, voudraient le voir écrasé par la botte éperonnée de leur roi. C’est la même foi, les objets n’en sont pas même beaucoup différents, et le même résultat de la foi, l’esclavage.

C’est en même temps le triomphe du matérialisme le plus crasse et le plus brutal. Il n’est pas besoin de le démontrer pour l’Allemagne, car il faudrait être# |12 aveugle vraiment pour ne pas le voir, à l’heure qu’il est. Mais je crois encore nécessaire par rapport à l’idéalisme divin.

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L’homme, comme tout le reste du monde, [G: la nature [ill.]] est un être complètement matériel. L’esprit, la faculté de penser, de recevoir et de réfléchir les diverses sensations tant extérieures qu’intérieures, de <les comparer> s’en ressouvenir alors qu’elles sont passées et de les réproduire par l’imagination, de les comparer et de les distinguer, d’en abstraire les déterminations communes et de créer par là même des notions générales ou abstraites, enfin de former les idées, en groupant et en combinant, selon des modes différents, ces dernières, l’intelligence en un môt, l’unique créateur de tout notre monde idéal, est une propriété du corps animal et notamment <du cerveau> de l’organisation tout à fait matérielle du cerveau.

Nous le savons d’une manière très certaine, par l’expérience universelle, qu’aucun fait n’a jamais démentie et que tout homme peut vérifier à chaque instant de sa vie. Dans tous les animaux, sans excepter les espèces les plus inférieures, nous trouvons un certain degré d’intelligence, et nous <trouvons> voyons que dans la série [intercalé: des espèces,] l’intelligence animale se développe d’autant plus, que l’organisation d’une espèce se rapproche davantage de celle de l’homme; mais que dans l’homme seul, elle arrive à cette puissance d’abstraction qui constitue proprement la pensée.

L’expérience universelle (1) [[(1) Il faut bien distinguer l’expérience universelle sur laquelle se fonde toute la science, de la foi universelle sur laquelle les idéalistes veulent appuyer leurs croyances; la première est une constatation réelle de faits réels; la seconde n’est qu’une supposition de faits que personne n’a jamais vus et qui par conséquent sont en contradiction avec l’expérience de tout le monde.]] qui, <à la fin des comptes,> est l’unique base et source réelle de toutes nos connaissances réelles, nous démontre donc, primo,# |13 que toute intelligence est toujours attachée à un corps animal quelconque; et secondo, que l’intensité, la puissance de cette fonction animale dépend de la perfection relative de l’organisation animale. Ce second résultat de l’expérience universelle n’est point applicable seulement aux différentes espèces animales, nous le constatons également dans les hommes, dont la puissance intellectuelle et morale dépend d’une manière par trop évidente de la plus ou moins grande perfection de leur organisme, comme race, comme nation, comme classe et comme individus, pour qu’il soit nécessaire de beaucoup insister sur ce point. (1) [[(1) Les idéalistes, tous ceux qui croyent en l’immatérialité et [intercalé: en] l’immortalité de l’âme humaine, doivent être excessivement embarrassés de la différence qui existe entre les intelligences des races, des peuples et des individus. A moins de supposer que les parcelles divines ont été inégalement distribuées, comment expliqueront-ils cette différence? Il y’a malheureusement un nombre trop considérable d’hommes tout-à-fait stupides, bêtes jusqu’à l’idiotisme; auraient-ils reçu en partage une parcelle à la fois divine et stupide? Pour sortir de cet embarras, <ils> les idéalistes doivent nécessairement supposer, que toutes les âmes humaines sont égales, mais que les prisons dans lesquelles elles se trouvent renfermées, les corps humains sont inégaux, les uns plus <que les autres moins capables> capables que les autres de servir d’organe à l’intellectualité pure de l’âme. Une âme aurait de cette manière des organes tres fins, une autre des organes très grossiers à sa disposition. Mais ce sont là des distinctions dont l’idéalisme n’a pas le droit de se servir, dont il ne peut se servir sans tomber lui même dans l’inconséquence et dans le matérialisme le plus grossier. Car devant l’absolue immatérialité de l’âme, toutes les différences corporelles disparaissent; tout ce qui est corporel, matériel, devant apparaître comme indifféremment, également, absolument grossier. L’abyme qui sépare l’âme du corps, l’absolue immatérialité de la matérialité absolue est infini; par conséquent toutes les différences, inexplicables d’ailleurs et logiquement impossibles, qui pourraient exister de l’autre côté de l’abyme, dans la matière, doivent être pour l’âme nulles et non avenues et ne peuvent, ne doivent exercer sur elle aucune influence. En un môt, l’absolument immatériel ne peut être contenu, emprisonné, et encore moins exprimé à quelque degré que ce soit par l’absolument matériel. De toutes les imaginations grossières et matérialistes dans le <pire> sens attaché par les idéalistes à ce mot, c’est à dire <stupides et> brutales, qui aient été engendrées par l’ignorance et par la stupidité primitives des hommes, celle d’une âme immatérielle emprisonnée dans un corps matériel est certainement la plus grossière, la plus crasse; et rien ne prouve mieux la toute puissance exercée même sur les meilleurs esprits par des préjugés antiques, que ce fait <dépl> vraiment déplorable, que des hommes doués d’une haute intelligence puissent en parler encore aujourd’hui. [G: de cette [ill.]]]]

D’un autre côté, il est <notoire,> certain, qu’aucun homme n’a jamais vu, ni pu voir l’esprit pur, détaché de toute forme matérielle, existant séparement d’un corps animal quelconque. Mais si# |14 personne ne l’a vu, comment les hommes ont-ils pu arriver à croire à son existence? Car le fait de cette croyance est notoire, et si non universel comme le prétendent les idéalistes, au moins très général, et comme tel, [intercalé: il est] tout-à-fait digne de notre [G: extrême] attention respectueuse; car une croyance générale, si sotte qu’elle soit, exerce toujours une influence trop puissante sur les destinées humaines, pour qu’il puisse être permis de l’ignorer ou d’en faire abstraction.

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Le fait de cette croyance historique s’explique d’ailleurs d’une manière naturelle et rationnelle. L’exemple que nous offrent les enfants et les adolescents, voire même beaucoup d’hommes qui ont bien dépassé l’âge de la majorité, nous prouve que l’homme peut exercer longtemps ses facultés mentales avant de se rendre compte de la manière dont il les exerce, avant d’arriver à la conscience nette et claire de cet exercice. Dans cette période du fonctionnement de l’esprit inconscient de lui-même, de cette action de l’intelligence naïve ou croyante, l’homme <crée une multitude de> obsédé par le monde extérieur et poussé# |15 par cet aiguillon intérieur qui s’appelle la vie et les multiples besoins de la vie, crée une quantité d’imaginations, de notions et d’idées, nécessairement très imparfaites d’abord, très peu conformes à la réalité des choses et des faits qu’elles s’efforcent d’exprimer. Et comme il n’a pas <comme> la conscience de sa propre action intelligente, comme il ne sait pas encore que c’est lui même qui a produit et qui continue de produire ces imaginations, ces notions, ces idées, comme il ignore lui même leur <origine> origine toute subjective c’est à dire humaine, il les considère naturellement, nécessairement comme des êtres objectifs, [intercalé: comme des êtres] réels, tout à fait indépendants de lui<-même et> et comme existant par eux mêmes<,> et en eux-mêmes.

De cette manière les peuples primitifs, sortant lentement de leur innocence animale, ont créé leurs Dieux. Les ayant créés, ne se doutant pas qu’ils [intercalé: en] furent eux-mêmes <leurs> les créateurs uniques, ils les ont adorés; les considérant comme des êtres réels, infiniment supérieurs à eux-mêmes, ils leur ont attribué la Toute-puissance, et se sont reconnus eux-mêmes pour leurs créatures, leurs esclaves. A mésure que les idées humaines se développaient davantage, les Dieux qui, comme je l’ai déja observé, <n’ont> n’en ont jamais été <rien> que la réverbération fantastique, idéale, poétique ou <leur> l’image renversée; s’idéalisaient aussi. D’abord fétiches grossiers, ils devinrent peu à peu des esprits purs, <séparés> existant en dehors du monde visible, et enfin, à la suite d’un long développement historique, ils finirent par se confondre en un seul Etre divin, Esprit pur, éternel, absolu créateur et maître des mondes.

Dans tout développement <vrai> juste ou faux, réel ou imaginaire, tant collectif qu’individuel [G: collectif ou individuel], c’est toujours le premier pas <qui est le> qui coute, le premier acte qui est le plus difficile. Une fois ce pas franchi<,> et ce premier acte accompli, le reste se déroule naturellement comme une conséquence nécessaire.# |16 Ce qui était difficile dans le développement historique de cette terrible folie religieuse qui continue encore de nous obséder et de nous écraser, c’était donc de poser un monde divin tel quel, <à part> en dehors du monde réel. Ce premier acte de folie, si naturel au point de vue psychologique et par conséquent nécessaire dans l’histoire de l’humanité <collective>, ne s’accomplit pas d’un seul coup. Il a fallu je ne sais combien de siècles pour <faire> développer et pour faire pénétrer cette croyance dans les habitudes mentales des hommes. Mais une fois établie, elle est devenue toute puissante comme le devient nécessairement toute folie qui s’empare du cerveau humain. Prenez un fou; quelque soit l’objet spécial de sa folie, Vous trouverez qui l’idée obscure et <fixe> fixe qui l’obsède lui paraîtra la plus naturelle du monde, et qu’au contraire, les choses naturelles et réelles qui sont en contradiction avec elle lui sembleront des folies ridicules et odieuses. Eh bien, la religion est une folie collective, d’autant plus puissante, qu’elle est une folie traditionnelle et que son origine se perd dans une antiquité excessivement reculée. Comme folie collective, elle a pénétré dans tous les détails tant publics que privés [G: détails publics ou privés] de l’existence sociale d’un peuple, elle s’est incarnée dans la société, elle en est devenue pour ainsi dire l’âme et la pensée collective. Tout homme en est enveloppé depuis sa naissance, il la suce avec le lait de sa mère, l’absorbe <dans> avec tout ce <qui l’> qu’il entend, tout ce qu’il voit. Il en <est s> a été si bien nourri, empoisonné, pénétré dans tout son être, que plus tard; quelque puissant que soit son esprit naturel, il a besoin de faire des efforts inouis pour s’en délivrer, et encore n’y parvient-il jamais d’une manière complète. Nos idéalistes modernes en sont une preuve, et nos matérialistes doctrinaires, les communistes allemands en sont une autre. Ils n’ont pas su se défaire de la religion de l’Etat.

Une fois le monde surnaturel, le monde divin# |17 bien établi dans l’imagination traditionnelle des peuples, le développement des différents systèmes religieux a suivi son cours naturel et logique, toujours conforme d’ailleurs au développement [intercalé: contemporain et] réel, <économique, social et politique [ill.] des peuples> des rapports économiques et politiques dont il a été en tout temps, dans le monde de la fantaisie religieuse, la réproduction fidèle et la consécration divine. C’est ainsi que la folie collective et historique qui s’appelle religion s’est développée, depuis le fétichisme, en passant par tous les degrés du polythéisme, jusqu’au monothéisme chrétien.

Le second pas, dans le développement des croyances religieuses, et le plus difficile, sans doute, après l’établissement d’un monde divin séparé, ce fut précisement cette transition du <Monothé> Polythéisme au Monothéisme, du matérialisme religieux des payens à la foi spiritualiste des chrétiens. Les Dieux payens, et c’était là leur caractère principal, étaient avant tout des Dieux exclusivement nationaux. Puis comme ils furent nombreux, ils conservèrent nécessairement, plus ou moins un caractère matériel, ou plutôt, c’est parcequ’ils étaient encore matériels qu’ils furent si nombreux, la diversité étant un des attributs principaux du monde réel. Les Dieux payens n’étaient pas encore proprement la négation des choses réelles, ils n’en étaient que l’exagération fantastique.

Pour établir sur les ruines de leurs autels si nombreux l’autel <unique> d’un Dieu unique et suprême, Maître du monde, il a fallu donc que fut détruite d’abord l’existence autonomique des différentes nations qui composaient le monde payen ou antique. C’est ce que firent très brutalement les Romains qui, en conquérant la plus grande partie du monde connu des anciens, créerent en quelque sorte, la première ébauche, sans doute tout-à-fait négative et grossière, de l’humanité.

Un Dieu qui s’élevait ainsi au dessus de toutes les différences nationales, tant matérielles que sociales,# |18 de tous les pays, qui en était en quelque sorte la négation directe, devait être nécessairement un être immatériel et abstrait. Mais [G: nous l’avons dit,] la foi si difficile en l’existence d’un Etre pareil, n’a pu naître d’un seul coup. Aussi, <comme je l’ai montré dans l’Appendice>, fut elle longuement préparée et développée par la métaphysique <greque> grecque, qui établit la première <la notion> d’une manière philosophique, la notion de l’Idée divine, modèle éternellement créateur et toujours reproduit par le monde visible. Mais la Divinité <de la philosophie> conçue et créée par la philosophie greque était une Divinité personnelle – aucune métaphysique, lorsqu’elle est conséquente et sincère, ne pouvant s’élever, ou plutôt, ne pouvant se rabaisser jusqu’à l’idée d’un Dieu personnel. Il a fallu donc trouver un Dieu qui fut unique et qui fut très personnel <en même> à la fois. Il se trouva dans la personne très brutale, très égoiste, très cruelle de Jehovah, le Dieu national des Juifs. Mais les <Juf> Juifs, malgré cet esprit national exclusif qui les distingue encore aujourd’hui, étaient devenus de fait, bien avant <l’époque de> la naissance du Christ, <en partie> le peuple le plus international du monde. Entraînés en partie comme captifs, mais beaucoup plus encore poussés par cette passion <du commerce> mercantile qui constitue l’un des traits principaux de leur<s> caractère national, ils s’étaient répandus dans tous les pays, portant partout le culte de leur Jehovah auquel ils devenaient d’autant plus <fidèles> fidèls <à mesure> qu’il les abandonnait davantage.

A Alexandrie ce Dieu terrible des Juifs fit la connaissance personnelle de la Divinité métaphysique <et impersonnelle> de Platon, déja fort corrompue par le contact de l’Orient et se corrompant plus tard encore davantage par le sien. Malgré son exclusivisme national, jaloux et féroce, il ne put résister à la longue aux# |19 grâces de cette Divinité idéale et impersonnelle des Grecs. Il l’épousa, et de ce mariage naquit le Dieu spiritualiste, mais non spirituel, des chrétiens. On sait que les Néoplatoniciens d’Alexandrie furent les principaux créateurs de la théologie chrétienne.

Mais la théologie ne constitue pas encore la religion, comme les éléments historiques ne suffisent pas pour créer l’histoire. J’appelle éléments historiques les dispositions et conditions générales d’un développement réel quelconque, par exemple ici, la conquête des Romains et la rencontre du Dieu des Juifs avec la Divinité <métaphysique> idéale des Grecs. Pour féconder les éléments historiques, pour leur faire produire une serie de transformations historiques nouvelles, il faut un fait vivant, spontané, sans lequel ils auraient pu rester bien des siècles encore à l’état d’éléments, sans rien produire. Ce fait ne manqua pas au Christianisme; ce fut la propagande, le martyre et la mort de Jesus Christ.

Nous ne savons presque rien de ce grand [intercalé: et saint] personnage <historique>; tout ce que les Evangiles nous en rapportent étant si contradictoire et si fabuleux, qu’à peine pouvons-nous y saisir quelques traits réels et vivants. Ce qui est certain, c’est qu’il fut le prêcheur du pauvre peuple, l’ami, le consolateur des misérables, des ignorants, des esclaves et des femmes, et qu’il fut beaucoup aimé par ces dernières. Il<s> promit à tous ceux qui étaient opprimés, à tous ceux qui souffraient ici-bas, – et le nombre en était naturellement immense – la vie éternelle. Il fut, comme de raison, pendu par les représentants de la morale officielle et de l’ordre publique de l’époque. Ses disciples, et les disciples de ses disciples, <se répandirent et> purent se répandre, grâce à la conquête des Romains qui avait détruit les barrières nationales, et <la repandirent> portèrent en effet <leur> la propagande# |20 de l’Evangile nouveau dans tous les pays connus des anciens. Partout ils furent reçus à bras ouverts par les esclaves et les femmes, les deux classes les plus opprimées, les plus souffrantes et naturellement aussi les plus ignorantes du monde antique. <Ce> S’ils firent quelque <peu de> prosélytes dans le monde privilégié et lettré, ils ne le dûrent encore, en très grande partie, qu’à l’influence des femmes. Leur propagande la plus large s’exerça presque exclusivement dans le peuple, aussi malheureux qu’abruti par l’esclavage. Ce fut le premier reveil, la première révolte principielle du prolétariat.

Le grand honneur du Christianisme, son mérite incontestable et tout le secret de son triomphe inoui et d’ailleurs tout-à-fait légitime, ce fut de s’être adressé à ce public souffrant et immense, auquel le monde antique, constituant <l’> une aristocratie intellectuelle et politique <la plus> étroite et <la plus> féroce, déniait jusqu’aux derniers attributs et les droits les plus simples de l’humanité. Autrement il n’aurait jamais pu se répandre. La doctrine qu’enseignaient les apôtres du Christ, toute consolante qu’elle ait pu paraître aux malheureux, était trop révoltante, trop absurde, au point de vue de la raison humaine, pour que des hommes éclairés eussent pu l’accepter. Aussi avec quel triomphe l’apôtre St Paul, ne parle-t-il pas du “scandale de la foi”, et du triomphe de cette divine folie répoussée par les puissants et les sages du siècle, mais d’autant plus [intercalé: passionnément] acceptée par les simples, les ignorants et les pauvres d’esprit.

En effet, il a fallu un bien profond mécontentement de la vie, une bien grande soif du coeur, et une pauvreté apeuprès absolue de l’esprit, pour accepter l’absurdité chrétienne, de toutes les absurdités religieuses, <la plus hardie et> la plus monstrueuse.#

|21Ce n’était pas seulement la négation de toutes les institutions politiques, sociales et religieuses de l’antiquité, c’était le renversement absolu du sens commun, de toute raison humaine. L’Etre effectivement existant, le monde réel était considéré desormais comme le néant; et le produit de la faculté abstractive de l’homme, la dernière, la suprême abstraction, dans la quelle cette faculté, ayant dépassé toutes les choses existantes et jusqu’aux déterminations les plus générales de l’Etre réel, telles que les idées de l’espace et du temps, n’ayant plus rien à dépasser, se repose dans la contemplation de son vide et de son immobilité absolue; (Voyez l’appendice) cet<te> abstractum, ce Caput mortuum absolument vide de tout contenu, le vrai néant, Dieu, est proclammé le seul être réel, éternel, tout puissant Le Tout réel est déclaré nul, et le nul absolu, le Tout. L’ombre devient le corps et le corps s’évanouit comme une ombre.(1) [[(1) Je sais fort bien que dans les systèmes théologiques et métaphysiques orientaux et surtout dans ceux de l’Inde, y compris le Boudhisme, on trouve déja le principe de l’anéantissement du monde réel au profit de l’idéal ou de l’abstraction absolue. Mais il n’y porte pas encore ce caractère de négation volontaire et réfléchie qui distingue le Christianisme, parceque <[ill.]> lorsque ces systèmes furent conçus, le monde proprement humain, le monde de l’esprit humain, de la volonté humaine, [intercalé: de la science] et de la liberté humaines ne s’était pas encore développé comme il <s’e manifes> s’est manifesté depuis, dans la civilisation greco-<et> romaine.]]

C’était d’une audace et d’une absurdité inouies, le vrai scandale de la foi, le triomphe de la sottise croyante sur l’esprit, pour les masses; et pour quelques uns, l’ironie triomphante d’un esprit fatigué, corrompu, desillusionné et dégouté de la recherche honnête et sérieuse de la vérité; le besoin de s’étourdir et de s’abbrutir, besoin qui se rencontre souvent chez les esprits blasés:

“Credo quiam absurdum est”

Je ne crois pas seulement à l’absurde; j’y crois# |22 précisement et surtout parcequ’il est l’absurde. C’est ainsi que beaucoup d’esprits distingués et éclairés, de nos jours, croient au magnétisme animal, au spiritisme, aux tables tournantes – eh mon Dieu! pourquoi aller si loin? croyent encore au Christianisme, à l’idéalisme, à Dieu.

La croyance du prolétariat antique, aussi bien que des masses modernes après lui, était plus robuste, [G: de] moins haut gout et plus simple. La propagande chrétienne s’était adressée à son coeur, non à son esprit; <à son> à ses aspirations éternelles, à ses besoins, à ses souffrances, à son esclavage, non à sa raison qui dormait encore, et pour la quelle les contradictions logiques, l’évidence de l’absurde ne pouvaient par conséquent exister. La seule question qui l’intéressait, ce fut de savoir, quand sonnera l’heure de la délivrance promise, quand arrivera le règne de Dieu? Quant aux dogmes théologiques il ne s’en souciait pas, parcequ’il n’y comprenait rien du tout. Le prolétariat converti au christianisme en constituait la puissance matérielle ascendante, non la pensée théorique.

Quant aux dogmes chrétiens ils furent élaborés comme on sait dans une série de travaux théologiques, littéraires et dans les Conciles, principalement par les néo-platoniciens convertis de l’Orient. L’esprit <propre> grec était descendu si-bas, qu’au VIème siècle de l’ère chrétienne déja, époque du premier Concile, nous trouvons l’idée d’un Dieu personnel, Esprit pur, <suprême> éternel, absolu, créateur <du monde> et maître <existant en> suprême du monde, existant en dehors du monde, unanimement acceptée par tous les pères de l’Eglise; et comme conséquence logique <sa croyance> de cette absurdité absolue, la croyance dèlors naturelle et nécessaire# |23 à l’immatérialité et à l’immortalité de l’âme humaine logée <dans> et emprisonnée dans un corps mortel, mais <seulement> mortel seulement en partie; parceque dans ce corps lui-même il y’a une partie qui tout en étant corporelle est immortelle comme l’âme et doit ressusciter avec l’âme. Tant il a été difficile, même à des pères de l’Eglise, de se représenter l’esprit pur en dehors de toute forme corporelle!

Il faut observer qu’en général le caractère de tout raisonnement théologique et métaphysique aussi, c’est de chercher à expliquer une absurdité <en en inventant toujours une nouvelle> par une autre.

Il a été fort heureux pour le Christianisme d’avoir rencontré le monde des esclaves. Il eut un autre bonheur; ce fut l’invasion des barbares. Les barbares étaient de braves gens, pleins de force naturelle, et surtout animés et poussés par un grand besoin et par <une grande capacité> une grande capacité de vivre; des brigands à toute épreuve, capables de tout dévaster et de tout avaler, de même que leurs successeurs, les allemands actuels; beaucoup moins systématiques et pédants dans leur brigandage que ces derniers, beaucoup moins [intercalé: moraux moins] savants; mais par contre beaucoup plus indépendants et plus fiers, capables de science et non incapables de liberté, comme les bourgeois de l’Allemagne moderne. Mais avec toutes ces grandes qualités, ils n’étaient rien que des barbares, c’est à dire aussi indifférents que les esclaves antiques, dont beaucoup d’ailleurs appartenaient à leur race, pour toutes les questions de la théologie et de la métaphysique. De sorte qu’une fois leur répugnance pratique# |24 rompue, il ne fut pas <du tout> difficile de les convertir [intercalé: théoriquement] au Christianisme.

Pendant dix siècles de suite, le Christianisme, armé de la Toute-puissance de l’Eglise et de l’Etat, et sans concurrence aucune de la part de qui que ce soit, put dépraver <et fausser> abbrutir et fausser l’esprit de l’Europe. Il n’avait point de concurrents, puisqu’en dehors <d’elle> de l’Eglise il n’y <avait> eut point de penseurs, <pas>ni même de lettrés. Elle seule pensait, elle seule parlait, écrivait, elle seule enseignait. Si des hérésies s’élevèrent <dans> en son sein, <ils> elles ne s’attaquèrent jamais qu’aux développements théologiques <ou dogme fondamental> ou <prati> pratiques du dogme fondamental non à ce dogme, <lui même>. La croyance en Dieu esprit pur et créateur du monde et la croyance en l’immatérialité de l’âme restèrent intactes. Cette double croyance devint <le fondement> la base idéale de toute la civilisation Occidentale et Orientale de l’Europe, et elle pénétra, elle s’incarna dans toutes les institutions, dans tous les détails de la vie tant publique que privée [G: vie publique et privée] de toutes les classes aussi bien que des masses.

Peut on s’étonner, après cela, que cette croyance se soit maintenue jusqu’à nos jours et qu’elle <continue> continue d’exercer <une> son influence désastreuse même sur des esprits d’élite comme Mazzini, Quinet, Michelet et tant d’autres? Nous avons vu que la première attaque fut soulevée contre elle par la <magnifique> Renaissance du libre <d’>esprit au XVème siècle, Renaissance qui produisit des héros et des martyrs comme Vanini, comme Giordano Bruno et comme Galilée, <[ill.]> et qui, bien qu’étouffée bientôt par le bruit, le tumulte et les passions <déchainées par lui des R> de la Réforme religieuse, continua sans bruit son travail invisible, léguant aux plus# |25 nobles esprits de chaque génération nouvelle cette oeuvre de l’émancipation humaine par la destruction de l’absurde, jusqu’à ce qu’enfin, <elle ne reparut de nouveau au> dans la seconde moitié du XVIIIeme siecle, elle ne reparut de nouveau au grand jour, élevant hardiment le drapeau de l’athéisme et du matérialisme.

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On put croire alors que l’esprit humain allait enfin se délivrer, une fois pour toutes, de toutes les obsessions divines. C’était une erreur. Le mensonge divin dont l’humanité s’était nourrie, en ne parlant que du monde chrétien, pendant dix-huit siècles, devait se montrer, encore une fois, plus puissant que l’humaine vérité. Ne pouvant plus se servir de la gente noire, des corbeaux consacrés de l’Eglise, des prêtres tant catholiques que protestants [G: prêtres catholiques ou protestants] qui avaient perdu tout crédit, <elle> il se servit des prêtres laïques, des menteurs et sophistes à robe courte, parmi lesquels le rôle principal fut dévolu à deux hommes fatals; l’un l’esprit le plus faux, l’autre la volonté la plus doctrinairement despotique du siècle passé, à J.J. Rousseau et à Robespierre.

Le premier représente le vrai type de l’étroitesse et de la mesquinerie ombrageuse, de l’exaltation sans autre objet que sa propre personne, de <l’exaltation> l’enthousiasme à froid et de l’hypocrisie à la fois sentimentale et implacable, du mensonge forcé de l’idéalisme moderne. On peut le considérer comme le <vrai> créateur de la moderne réaction. En apparence l’écrivain le plus démocratique du XVIIIme siècle, il couve en lui le <tout> despotisme [intercalé: impitoyable] de l’homme d’Etat. Il fut le prophète de l’Etat doctrinaire, comme Robespierre son digne et fidèle disciple essaya d’en devenir le grand prêtre. Ayant entendu dire à Voltaire, que s’il n’y avait pas de Dieu, il faudrait en inventer un, J.J. Rousseau inventa l’Etre Suprême, le Dieu abstrait et stérile des Déistes. Et# |26 c’est au nom de l’Etre Suprême et de la vertu hypocrite commandée par l’Etre Suprême, que Robespierre guillotina les Hebertistes d’abord, ensuite le génie même de cette Révolution, Danton, dans la personne du quel il assassina la République, préparant ainsi le triomphe devenu deslors nécessaire de la dictature <Napoléonienne> <de Napoléon le 1er> de Bonaparte Ier. Après ce grand triomphe, la réaction idéaliste chercha et trouva des serviteurs moins fanatiques, moins terribles, mésurés à la taille considérablement amoindrie de la bourgeoisie de notre siècle <à nous>. En France, ce furent Chateaubriand, Lamartine, et faut-il le dire? Eh! pourquoi non? il faut tout dire, quand c’est vrai, ce fut Victor Hugo lui-même, le démocrate, le républicain, le quasi-socialiste d’aujourd’hui, et à leur suite toute <cette> la la cohorte mélancolique et sentimentale <qui constitue> d’esprits maigres et pâles qui constituèrent, sous la direction de ces maîtres, l’école du romantisme moderne. En Allemagne ce furent les Schlegel, les Tieck, les Novalis, les Werner, ce fut Schelling, et tant d’autres encore dont les noms ne méritent pas même d’être nommés.

La littérature créée par cette école fut le vrai règne des revenants et des fantômes. Elle ne supportait pas le grand jour, le clair-obscur étant le seul élément où elle pût vivre. Elle ne supportait pas non plus le contact brutal des masses; c’était la littérature des ames tendres, délicates, distinguées, aspirant au Ciel, leur patrie, et vivant comme malgré elles sur la terre. Elle avait la politique, les questions du jour en horreur [intercalé: et] en mépris; mais lors qu’elle en parlait par hazard, elle se montrait franchement réactionnaire, prenant le parti de l’Eglise contre l’insolence des libres penseurs, des rois contre les peuples, et de toutes les aristocraties contre la vile canaille des rues. Au reste, comme je viens de le dire, ce qui dominait dans l’Ecole, c’était une indifférence quasi-complète pour les questions politiques. Au milieu des nuages dans lesquels elle vivait, on ne pouvait distinguer que deux points réels: le développement rapide du matérialisme bourgeois et# |27 le déchainement effréné des vanités individuelles.

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Pour comprendre cette littérature, il faut en chercher la raison d’être dans la transformation qui s’était opérée au sein de la classe bourgeoise depuis la révolution de 1793.

Depuis la Renaissance et la Réforme jusqu’à cette Révolution, la bourgeoisie si non en Allemagne, du moins en Italie, en France, en Suisse, en Angleterre, en Hollande, fut le héros et représenta le génie révolutionnaire de l’histoire. De son sein sortirent en plus grande partie les libres penseurs du XVme siècle, les grand réformateurs religieux des deux siècles suivants, et les apotres de l’émancipation humaine, y compris cette fois [intercalé: aussi] ceux de l’Allemagne, du siècle passé. Elle seule, naturellement appuyée sur les sympathies, sur la foi, et sur le bras puissant du peuple, fit la Révolution de 89 et de 93. Elle avait proclammé la déchéance de la Royauté et de l’Eglise, la fraternité des peuples, les droits de l’homme et du citoyen. Voila ses titres de gloire, ils sont immortels.

Dèslors elle se scinda. Un parti considérable d’acquéreurs de biens nationaux, devenus riches, et s’appuyant cette fois non sur le prolétariat des villes, mais sur la majeure partie des paysans de France qui étaient également devenus des propriétaires terriens, aspira à la paix, au rétablissement de l’ordre public et à la fondation d’un gouvernement régulier et puissant. Il acclama donc avec bonheur la dictature du premier Bonaparte, et quoique toujours Voltairien, ne vit pas d’un mauvais oeil son Concordat avec le Pape et le rétablissement de l’Eglise officielle en France: “La religion est si nécessaire au peuple!” Ce qui veut dire que, répue, <et cont> cette partie de la bourgeoisie commença deslors à comprendre, qu’il était urgent dans l’intéret de la conservation de sa position et de ses biens acquis, de tromper la faim non assouvie du peuple, par les promesses d’une mane céleste. – Ce fut alors que commença à prêcher# |28 Chateaubriand.(1)

[[(1) Je crois utile de <rapporter> rappeler ici une anecdote d’ailleurs très connue et tout-à-fait authentique, et qui jete une lumière si précieuse tant sur le caractère personnel de ce <rech> réchauffeur des croyances catholiques que sur la sincérité religieuse de cette époque. Chateaubriand avait apporté au libraire un ouvrage dirigé contre la foi. Le libraire lui observa [G: lui fit observer] que l’athéisme était passé de mode, que le public <qui lisait> lisant n’en voulait plus, et qu’il demandait au contraire des ouvrages religieux. Chateaubriand s’éloigna, mais quelques mois plus tard il lui apporta son “Génie du Christianisme”]]

Napoléon tomba. La Restauration ramena en France, avec la monarchie légitime, <le chre> la puissance de l’Eglise et de l’aristocratie nobiliaire, qui se ressaisirent sinon du tout, au moins d’une considérable partie de leur ancien pouvoir, avec l’intention évidente d’attendre et de choisir un moment propice, pour reprendre le reste. Cette réaction rejeta la bourgeoisie dans la Révolution; et avec l’esprit révolutionnaire se reveilla en elle aussi l’esprit fort. Elle mit Chateaubriand de côté, et recommença à lire Voltaire. Elle n’alla pas jusqu’à Diderot, ses nerfs affaiblis ne supportaient plus une nourriture aussi forte. Voltaire, à la fois esprit fort et déiste, lui convenait au contraire beaucoup. – Béranger et Paul-Louis Courrier exprimèrent parfaitement cette tendance nouvelle. Le “Dieu des bonnes Gens” et l’idéal du roi bourgeois, à la fois libéral et démocratique, dessinés sur le fond majestueux et désormais inoffensif des victoires gigantestes [G: gigantesques] de l’Empire<,>. Telle fut [intercalé: à cette époque] la nourriture intellectuelle quotidienne de la bourgeoisie de France.

Lamartine, aiguillonné par l’envie vaniteusement ridicule de s’élever à la hauteur poétique du grand poète anglais, Byron, avait bien commencé ses hymnes froidement délirants# |29 en l’honneur du Dieu des gentilshommes et de la monarchie légitime. Mais ses chants ne retentissaient que dans les salons aristocratiques. La bourgeoisie ne les entendait pas. Béranger était son poète et Paul Louis Courrier son écrivain politique.

La révolution de Juillet <d’en> eut pour conséquence l’ennoblissement de ses gouts. On sait que tout bourgeois en France porte en lui le type impérissable du bourgeois-gentilhomme qui ne manque jamais de paraître aussitôt qu’il acquiert un peu de richesse et de puissance. En 1830, la riche bourgeoisie avait définitivement remplacé l’antique noblesse au pouvoir. Elle tendit naturellement à fonder une aristocratie nouvelle; aristocratie du capital, sans doute, avant tout; mais aussi <noblesse> aristocratie d’intelligence, de bonnes manières et de sentiments délicats. La bourgeoisie commença à se sentir religieuse.

Ce ne fut pas de sa part une simple singerie des moeurs aristocratiques, c’était en même temps une nécessité de position. Le prolétariat lui avait rendu un dernier service, en l’aidant à renverser encore une fois la noblesse. Maintenant, <elle> la bourgeoisie n’avait plus besoin de son aide, car elle se sentait solidement assise à l’ombre du trône de Juillet, et l’alliance du peuple, désormais inutile, commençait à lui devenir incommode. Il fallait le remettre à sa place, ce qui ne put naturellement se faire sans provoquer une [intercalé: grande] indignation dans les masses. Il devint nécessaire de les contenir. Mais au nom de quoi? Au nom de l’intérêt bourgeois cruement avoué? C’eut été par trop cynique. Plus un intéret est <[ill.]> injuste, inhumain, et plus il a besoin de sanction; et où la prendre, si ce n’est dans la religion, cette bonne protectrice de tous les repus, et cette consolatrice si utile de tous ceux qui <sont affamés> ont faim? Et plus que jamais, la bourgeoisie triomphante sentit que la religion# |30 était absolument nécessaire pour le peuple.

<La bourgeoisie> Après avoir gagné tous ses titres impérissables de gloire dans l’opposition, tant religieuse et philosophique que politique [G: religieuse, philosophique et politique], dans la protestation et dans la révolution, [intercalé: elle] était enfin devenue, <<après tant de siècles de lutte <victo> toujours victorieuse>> la classe dominante <de l’Etat,> et par là même, le défenseur et le Conservateur de l’Etat, ce dernier étant <desormais> à son tour devenu l’institution [intercalé: régulière] de la <propre> puissance exclusive de cette classe. L’Etat c’est la force, et il a pour lui <t> avant tout le droit de la force, l’argumentation triomphante du fusil à aiguille, du chassepot. Mais, l’homme est si singulièrement fait que cette argumentation, tout éloquente qu’elle paraît, ne suffit pas à la longue. Pour lui imposer le respect, il lui faut absolument une sanction morale quelconque. Il faut de plus que cette sanction soit tellement <[ill.]> évidente et simple qu’elle puisse convaincre les masses, <<qui [ill.] il s’agit avant tout maintenant de subordonner moralement à l’Etat>> qui, après avoir été réduites par la force de l’Etat, doivent être amenées maintenant à la reconnaissance morale de son droit.

Il n’y a que deux moyens pour convaincre les masses de la bonté d’une institution sociale quelconque. Le premièr<e>, le seul réel<le>, mais aussi le plus difficile, parcequ’il implique l’abolition de l’Etat, – c’est à dire l’abolition de l’exploitation politiquement organisée de la majorité par une minorité quelconque, – ce serait la satisfaction directe et complète de <toutes les aspirations,> tous les besoins, de toutes les aspirations humaines des masses; ce qui équivaudrait à la liquidation complète de l’existence tant politique qu’économique [G: politique et économique] de la classe bourgeoise, et comme je viens de le dire, à l’abolition de l’Etat. Ce moyen serait sans doute salutaire pour les masses, mais funeste pour les intérets bourgeois. Donc il ne faut pas en parler.#

|31Parlons alors de l’autre moyen qui, funeste pour le peuple [intercalé: seulement,] est au contraire précieux pour le salut des privilèges bourgeois. Cet autre moyen ne peut être que la Religion. C’est ce mirage éternel qui entraine les masses à la recherche des trésors divins, tandis que, beaucoup plus modérée, la classe dominante se contente de partager, fort inégalement d’ailleurs et <[ill.]> en donnant toujours davantage à celui qui possède <déja> davantage, parmi ses propres membres, les misérables biens de la terre et les dépouilles [intercalé: humaines] du peuple, y compris <son droit à la vie et> naturellement sa liberté <et son droit à la vie> politique et sociale.

Il n’est pas, il ne peut exister d’Etat sans religion. Prenez les Etats les plus libres du monde, les Etats Unis d’Amérique ou la Confédération Suisse, par exemple, et voyez quel rôle important <le bon Dieu> la Providence divine, cette sanction suprême de tous les Etats, y joue dans tous les discours officiels. Mais toutes les fois qu’un chef d’Etat parle de Dieu, que ce soit Guillaume Ier l’Empereur Knouto-Germanique ou Grant, le président de la Grande république, soyez certain qu’ils éprouvent> se préparent de nouveau <le besoin> à tondre leurs peuples-troupeaux.

La bourgeoisie française, libérale, Voltairienne, et poussée par son tempérament à un positivisme pour ne point dire à un matérialisme – singulièrement étroit et brutal, étant devenue, par son triomphe de 1830, la classe de l’Etat, a dû donc nécessairement se donner une religion officielle. La chose n’était point facile. Elle ne pouvait se remettre cruement sous le joug du Catholicisme Romain. Il y’avait entre elle et l’Eglise de Rome un abyme de sang et de haine, et quelque pratique et sage qu’on soit [intercalé: devenu,] on ne parvient jamais à réprimer# |32 en son sein, une passion développée par l’histoire. D’ailleurs le bourgeois français se serait <re>couvert de ridicule, s’il allait retourner à l’Eglise, pour y prendre part aux pieuses cérémonies du <conv> culte divin, condition essentielle d’une conversion méritoire et sincère. Plusieurs l’ont <essay> bien essayé, mais leur héroisme n’eut d’autre résultat qu’un scandal stérile. Enfin le retour au catholicisme était impossible à cause de la contradiction insoluble qui existe entre la politique invariable de Rome et le développement des intérets économiques <et politiques> et politiques de la classe moyenne.

Sous ce rapport le Protestantisme est beaucoup plus commode. C’est la religion bourgeoise par excellence. Elle accorde juste autant de liberté qu’il en faut aux bourgeois, et a trouvé le moyen de concilier les aspirations célestes avec le <juste> respect que réclamment les intérets terrestres. Aussi voyons nous, que c’est surtout dans les pays protestants que le commerce et l’industrie se sont développés davantage. Mais il était impossible pour la bourgeoisie de la France de se faire protestante. Pour passer d’une religion à une autre – à moins qu’on ne le fasse par calcul, comme le font quelquefois les Juifs en Russie et en Pologne, qui se font baptiser trois, quatre fois, afin de recevoir chaque fois une rénumération nouvelle, – pour changer de religion, il faut avoir un grain de foi religieuse. Eh bien, dans le coeur exclusivement positif du bourgeois français il n’y a point de place pour ce grain. Il professe l’indifférence la plus profonde pour toutes les questions, excepté celle de sa bourse avant tout, et celle de sa vanité sociale après elle. Il est aussi indifférent pour le protestantisme que pour le Catholicisme. D’ailleurs la bourgeoisie française n’aurait pu embrasser le protestantisme sans se mettre en contradiction avec la routine catholique de la majorité# |33 du peuple français, ce qui eut constitué une grave imprudence de la part d’une classe qui voulait gouverner la France.

Il <y’a [ill.]> restait bien un moyen: c’était de retourner à la religion humanitaire et révolutionnaire du XVIIIeme siecle. Mais cette religion mène trop loin. Force fut donc à la bourgeoisie de créer, pour sanctionner le nouvel Etat, l’Etat bourgeois qu’elle venait de créer, une religion nouvelle, qui put être sans trop de ridicule et de scandal, la religion professée hautement par toute la classe bourgeoise.

C’est ainsi que nacquit le Déisme de l’Ecole doctrinaire.

D’autres ont fait beaucoup mieux que je ne saurais le faire l’histoire de la naissance et du développement de cette Ecole, qui eut une influence si décisive et, je puis bien le dire, funeste sur l’éducation politique, intellectuelle et morale de la jeunesse bourgeoise en France. Elle date de Benjamin Constant et de Mme de Stael, mais son vrai fondateur fut Royer Colard; ses apôtres: Mrs Guizot, Cousin, Villemain et bien d’autres. Son bût hautement avoué: la réconciliation de la Révolution avec la Réaction, ou pour parler le langage de <dernier,> l’Ecole, du principe de la liberté avec celui de l’autorité, naturellement, au profit de ce dernier.

Cette réconciliation signifiait, en politique, l’escamotage de la liberté populaire au profit de <[ill.]> la domination bourgeoise représentée par l’Etat monarchique et constitutionnel; en philosophie, la soumission réfléchie de la libre raison aux principes éternels de la foi. Nous n’avons à nous occuper ici que de cette dernière.

On fut qu’elle fut principalement élaborée par Mr Cousin, le père de l’éclectisme français. Parleur superficiel# |34 et pédant; innocent de toute conception originale, de toute pensée qui lui soit propre, mais très fort dans le lieu commun qu’il a le tort de confondre avec le bon sens, ce philosophe illustre a préparé <savamment,> à l’usage de la jeunesse étudiante [G: studieuse] de la France, un plat métaphysique de sa façon, <et> dont la consommation, rendue obligatoire dans toutes les écoles de l’Etat, soumises à l’Université, a condamné plusieurs générations de suite à une indigestion [G: maladie] du cerveau. Qu’on s’imagine une vinaigrette philosophique, composée des systèmes les plus opposés, un mélange [intercalé: de Pères de l’Eglise, de scolastiques,] de Descartes et de Pascal, de Kant et de psychologues écossais, le tout superposé sur les [G: aux] idées divines et innées de Platon et recouvert d’une couche d’immanence hégélienne, accompagné nécessairement d’une ignorance aussi dédaigneuse que <crasse> complète des sciences naturelles, et prouvant, comme 2 x 2 font 5<,>: <que>

1) L’existence d’un Dieu personnel, l’immortalité de l’âme – et sa détermination spontanée, le libre arbitre. – [intercalé: Et] Comme conséquences de cette triple croyance:

2) La morale individuelle, la responsabilité absolue de chacun devant la loi morale écrite par Dieu dans la conscience de chacun.

La liberté individuelle antérieure à toute societé, mais n’arrivant à son développement que dans la societé.

3.) La liberté de l’individu se réalise d’abord par l’appropriation ou prise en possession de la terre. Le droit de propriété est une conséquence nécessaire de cette liberté.

4. La famille fondée sur l’hérédité de ce droit, d’un côté, et de l’autre sur l’autorité de l’époux et du père, est une institution à la fois naturelle et divine, divine en ce sens que, dès le début de l’histoire, elle se trouve sanctionnée par la religion, par la [verso de la page précédente: 26 pages, 247-272 inclusivement. Après-demain à peu près autant. Attends ta lettre]#

titre: L’Empire Knouto-Germanique et la Révolution Sociale. Suite. 3.

titre de l’original:

date: novembre 1870 – avril 1871

lieu: Locarno

pays: Suisse

source: Amsterdam, IISG, Archives Bakunin

langue: français

traduction:

note: Suite de “L’Empire Knouto-Germanique”. Manuscrit pp. 248-286, intitulé “Sophismes historiques de l’école doctrinaire des communistes allemands”.

|1conscience que les hommes ont de Dieu, si imparfaite que cette conscience soit d’abord.

5). La famille est le germe historique de l’Etat.

6) Développement historique de ces principes éternels, bases de toute civilisation humaine, par le triple mouvement progressif:

(a) de l’intelligence humaine qui étant une émanation et pour ainsi dire une révélation permanente de Dieu dans l’homme, s’est manifestée d’abord par une série de religions soi-disantes révélées, puis, après s’être cherchée vainement dans une foule de systèmes philosophiques, s’est enfin rencontrée, reconnue et complètement réalisée dans le système éclectique de Mr Victor Cousin.

(b) Du travail humain seul producteur des richesses sociales, <et condition matérielle de> sans lesquelles aucune civilisation n’est possible.

(c) Des luttes humaines, tant collectives qu’individuelles, aboutissant toujours à de nouvelles transactions historiques, politiques et sociales

Le tout dirigé <d’une manière invisible> par la Divine Providence.

7) L’histoire, considérée dans son ensemble, est une manifestation continue de la pensée et de la volonté divines. Dieu, esprit pur, être absolu et parfait en lui-même, résidant <en dehors> dans son éternité et dans son immensité infinie, en dehors de l’histoire du monde [[Je demande pardon au lecteur d’entasser, avec si peu de mots, l’une sur l’autre, tant d’absurdités grandioses et monstrueuses – C’est la logique des idéalistes doctrinaires, pas la mienne.]], suit avec une curiosité paternelle et dirige d’une main invisible le développement humain. Voulant absolument, dans sa générosité divine, que les hommes, ses créatures et par conséquent, de fait, ses esclaves, soient libres,# |2 et comprenant qu’ils ne le seraient pas du tout s’il se mêlait trop souvent et trop ostensiblement de leurs affaires, que sa présence non seulement les gênerait, mais les anéantirait [[N’est-ce pas une chose remarquable, que dans toutes les religions on retrouve cette imagination, qu’aucun mortel ne saurait supporter la vue d’un Dieu dans sa gloire immortelle, sans être anéanti, foudroyé, consumé sur le champ; de sorte que tous les Dieux, compatissant à cette faiblesse humaine, se sont montrés aux hommes toujours sous une forme empruntée quelconque, souvent même sous la forme de quelque bête, mais jamais dans leur véritable splendeur. Jehovah a montré une seule fois, je ne me rappelle plus à quel prophète, son propre derrière, et produisit en lui par cette <manifestation> démonstration a posteriori un tel dérangement du cerveau, que le pauvre prophète batit la campagne pendant tout le reste de sa vie. Il est évident que dans toutes les religions il y’a comme un instinct confus de cette vérité, que l’existence de Dieu est incompatible, non seulement avec la liberté, <avec> la dignité et la <avec> raison <de l’hommes> humaines, mais <[ill.]> <avec son> avec l’existence même de l’homme et du monde.]], il ne se manifeste à eux qu’aussi rarement que possible, et que quand cela devient absolument nécessaire à leur salut. Le plus souvent, il les abandonne à leurs propres efforts et au développement de cette double lumière, à la fois humaine et divine, qu’il a allumée dans leurs âmes immortelles: la conscience source de toute morale, et l’intelligence source de toute vérité. Mais lorsqu’il voit que cette lumière commence à faiblir, lorsque les hommes [intercalé: fourvoyés et] trop imparfaits pour pouvoir marcher toujours seuls, s’enfoncent dans une situation sans issue, alors il intervient. Mais comment? Non par l’un de ces miracles extérieurs et matériels dont sont remplies les traditions superstitieuses des peuples et qui sont impossibles parce qu’ils intervertiraient l’ordre et les lois de la nature établis par Dieu même (Oui, l’audace des <penseurs et> idéalistes doctrinaires, va jusqu’à nier ces miracles!), mais par un miracle exclusivement spirituel, intérieur (et qui au point de vue de la raison, de la logique, du bon sens, n’est pas moins absurde et impossible que les miracles grossiers imaginés par la croyance populaire; <et que> ces derniers ont au moins le mérite d’une poétique <naïveté> naïveté, tandis que les miracles soit disant intérieurs, avec toutes leurs prétentions au rationalisme, ne sont [intercalé: rien] que des sottises savamment, froidement, raisonneusement tirées par les cheveux), par un miracle inaccessible aux sens.

Dieu intervient alors en inspirant de sa divine# |3 pensée quelque âme d’élite, moins corrompue, moins fourvoyée et plus intelligente que les autres. Il en fait son prophète, son Messie. Alors, armé de cette pensée qui lui est directement inspirée par Dieu même, – cette inspiration constituant [intercalé: d’ailleurs] un de ces miracles psychologiques qui nous sont donnés et que nous devons accepter comme des faits historiquement constatés, mais qu’il nous sera à jamais impossible de comprendre; et la pensée divine étant toujours mesurée au degré de développement, au caractère et à l’esprit de l’époque, et par conséquent ne se manifestant [intercalé: jamais] dans sa plénitude et dans sa perfection absolue, Dieu étant trop sage et trop amoureux de la liberté des hommes pour leur proposer une nourriture qu’ils seraient incapables de digérer – fort de l’assistance invisible de Dieu, <ce prophète, ce Messie> et attirant à lui toutes les âmes de bonne volonté avec une puissance invincible, ce prophète, ce Messie, proclamme la volonté <divine> divine <de Dieu [ill.] des Dieux> et fonde <[ill.] de Dieu> une religion et une législation <divines> nouvelles.

C’est ainsi que furent établis tous les cultes religieux et tous les Etats. D’où il résulte, que les uns comme les autres, considérés dans ce qu’ils ont d’immuable et en les dégageant de tous les détails qui y ont été apportés par l’imperfection tant intellectuelle que morale des hommes, à différentes époques de leur développement historique, sont des institutions divines et doivent jouir, comme telles, d’une autorité absolue. Voilà l’Eglise et l’Etat, avec leur consécration divine, écrasante, formidable.

8. L’Eglise et l’Etat ont donc un caractère double: divin et humain à la fois. En tant qu’institutions divines, elles sont immuables, et tout leur développement historique consiste seulement en une manifestation plus complète de leur propre nature divine, ou de la pensée de Dieu qui se trouve réalisée en leur sein,# |4 sans que jamais les révélations ou inspirations nouvelles se mettent en <contra-> contradiction avec les révélations et inspirations antérieures, ce qui <serait> constituerait un démenti donné par Dieu à lui-même. Mais comme institutions humaines, l’Eglise et l’Etat, représentés par des hommes, et comme tels devenant solidaires de toutes les passions, de tous les vices et de toutes les sottises humaines, offrent nécessairement d’immenses défauts et sont passibles de grands et salutaires changements. Ce sont ces changements successifs, amenés par le développement progressif moral, intellectuel et matériel des nations, qui constituent le fond sérieux de l’histoire.

9. Dans le développement intellectuel et moral de l’humanité, quoique constamment dirigé par la Providence éternelle, la forme de la révélation religieuse n’est point toujours nécessaire. Elle était inévitable dans les temps réculés de l’histoire, alors que l’intelligence, cette lumière à la fois humaine et divine, cette révélation permanente de Dieu dans les hommes, ne s’était pas encore suffisamment développée; mais à mesure qu’elle prend possession d’elle même, cette forme extraordinaire, insolite, des révélations tend à disparaître de plus en plus, faisant place <à l’inspi> aux inspirations plus rationnelles des philosophes illustres, des grands penseurs qui, mieux armés de cet instrument divin que les autres, aidés d’ailleurs toujours de Dieu, quoique d’une manière le plus souvent, même pour eux mêmes insensible, mais quelquefois aussi en leur faisant sentir cette aide – voire le démon de Socrate – cherchent à surprendre par les efforts de leur propre pensée les mystères de Dieu, mystères qui leur<s> ont été déjà révélés en partie, à eux comme à tout le monde, par toutes les révélations passées; de sorte qu’il ne leur reste plus que la peine de les# |5 développer et de les expliquer, en leur donnant désormais pour sanction et pour base, non plus quelque tradition merveilleuse, mais le propre développement logique de l’humaine pensée.

C’est en cela seulement que les métaphysiciens se séparent des théologiens. Toute la différence qui existe entre eux est dans la forme, non dans le fond. Leur objet est le même; c’est Dieu, ce sont les vérités éternelles, les principes divins, c’est l’ordre religieux, politique et civil, divinement établi et s’imposant aux hommes avec une autorité absolue. Mais les théologiens (beaucoup plus conséquents, selon moi, que les métaphysiciens) prétendent que les hommes ne peuvent s’élever à leur connaissance que par la voie d’une révélation surnaturelle; tandis que les métaphysiciens assurent qu’ils peuvent concevoir Dieu et toutes les vérités éternelles par la seule puissance de la pensée qui est, répètent-ils toujours, la révélation à la fois naturelle (!) et permanente de Dieu dans l’homme.

(Pour nous, naturellement les uns sont aussi absurdes que les autres, et nous préférons même, en fait d’absurdités, celles qui le sont franchement, à celles qui se donnent des apparences de respect pour la raison humaine.)

10) De cette opposition de forme est issue la grande lutte historique de la métaphysique contre la théologie. Cette lutte qui était, d’un côté, légitime et bienfaisante, n’a pas manqué, d’un autre, d’avoir des conséquences détestables. Elle a servi immensément au développement de l’esprit humain, en l’émancipant du joug de la foi aveugle sous lequel voulaient le retenir les théologiens, et en lui faisant <comprendre> reconnaître sa propre puissance et sa capacité de s’élever jusqu’aux choses divines, condition de l’humaine dignité et de l’humaine liberté. Mais en même temps, elle a affaibli dans l’homme# |6 une qualité précieuse; le respect divin, le sentiment de piété. L’esprit humain s’est laissé entraîner trop souvent, par la passion de la lutte et par les triomphes faciles qu’il avait obtenus sur les défenseurs toujours plus ou moins stupides de la foi aveugle et des formes surannées des institutions religieuses, à nier le fond même de la foi; et, nommement, dans le siècle passé, il a poussé l’égarement jusqu’à se proclammer matérialiste et athée et jusqu’à vouloir renverser l’Eglise, oubliant dans son orgueilleuse folie, qu’en ôsant nier l’Etre divin, il proclammait sa propre déchéance, sa matérialisation complète, et que toute sa grandeur, sa liberté, sa puissance consiste précisement dans la capacité qui lui est inhérente de s’élever jusqu’à Dieu, le grand, l’unique objet de toutes les pensées immortelles; oubliant que cette Eglise qu’ils prétendai<en>t <, qu’ils prétendent foll> follement renverser, et qui laisse beaucoup à désirer sans doute sous le rapport de ses moeurs, de ses coutumes, de ses formes, qui ne sont plus à la hauteur du siècle, n’en est pas moins une institution divine, fondée, comme l’Etat, par des hommes divinement inspirés, et qu’elle est encore aprésent l’unique manifestation possible de la Divinité pour les masses ignorantes et par là même incapables de s’élever jusqu’à Dieu par le développement spontané de leur intelligence encore endormie.

Cette abherration de l’esprit philosophique, tout déplorables qu’en eussent été les effets, fut probablement nécessaire pour compléter son éducation historique. Voilà, sans doute, pourquoi Dieu la souffrit. Averti par les tragiques expériences du siècle passé, l’esprit sait maintenant qu’en# |7 déchaînant outre mesure, le principe de la négation et de la critique, il marche dans l’abyme et aboutit au néant; que ce principe, parfaitement légitime et même salutaire, lorsqu’il s’applique avec modération aux formes passagères et humaines des chôses divines, devient pernicieux, nul, impuissant, ridicule, lorsqu’il s’attaque à Dieu. Qu’il est des vérités éternelles qui sont audessus de toute investigation et de toute démonstration, et qui ne peuvent pas même former l’objet d’un doute, parce qu’elles nous sont révélées d’un côté, par la conscience universelle, par la croyance unanime des siècles, et que, d’un autre côté, elles se retrouvent comme idées innées dans l’intelligence de tout homme et sont tellement inhérentes à notre conscience qu’il suffit que nous nous approfondissions en nous mêmes, dans notre être intime, pour <que ne les> qu’elles y apparaissent devant nous dans toute leur simplicité et dans toute leur splendeur. Ces vérités fondamentales, ces axiomes philosophiques sont: l’existence de Dieu, l’immortalité de l’âme, le libre arbitre. Il ne peut, il ne doit plus être question d’en constater la réalité, parceque, comme l’a si bien démontré Descartes, cette réalité nous est donnée, nous est imposée par le fait même que nous trouvons toutes ces idées dans la conscience que notre pensée a d’elle-même. Tout ce que nous avons à faire, c’est de les comprendre, c’est de les développer en les coordonnant dans un système organique. Tel est l’unique objet de la Philosophie.

Et cet objet vient d’être enfin complètement réalisé par le système de Mr Victor Cousin. Désormais le penseur adorera Dieu en esprit et il pourra même se dispenser de tout autre culte. Il a parfaitement le droit de ne point aller à l’Eglise, à# |8 moins qu’il ne trouve utile d’y aller pour sa femme, pour ses filles et “pour les gens.” Mais qu’il y aille ou qu’il n’y aille pas, il respectera toujours l’institution et même le culte de l’Eglise, quelque surannées que puissent lui en paraître les formes; d’abord, parceque l’Eglise est une institution divine; et ensuite, parceque même ces formes, et les fausses idées qu’elles provoquent en partie dans les masses, sont probablement encore nécessaires, dans l’état d’ignorance où se trouve encore le peuple, et qu’en les attaquant brusquement, on courrait le risque d’ébranler des croyances, qui dans la situation en général assez malheureuse dans laquelle se trouve le peuple, forment son unique consolation et l’unique entrave morale qui l’enchaîne….. Il doit enfin les respecter, parceque le Dieu, que l’Eglise et le peuple adorent sous ces formes saugrenues, est le même Dieu devant lequel s’incline gravement la tête majestueuse du philosophe doctrinaire.

Cette pensée consolante et rassurante a été fort bien exprimée par l’un des chefs les plus illustres de l’Eglise doctrinaire, par Mr Guizot lui-même, qui, dans une brochure publiée en 1845 ou 46, se réjouit fort de ce que la divine vérité soit si bien représentée en France, sous ses formes les plus différentes: L’Eglise catholique – dit-il dans <cette> cette brochure que je n’ai pas sous la main, nous la donne sous la forme de l’autorité; l’église protestante, sous la forme du libre examen et de la libre conscience; et l’Université sous celle de la pensée pure. Il faut être un homme bien religieux, n’est ce pas, pour ôser dire, et imprimer, étant un homme intelligent et savant, de pareilles niaiseries!

11) La lutte qui avait mis en opposition les métaphysiciens# |9 avec les théologiens, s’est reproduite nécessairement dans le monde des intérêts matériels et de la politique. C’est la lutte mémorable de la liberté populaire contre l’autorité de l’Etat. Cette autorité, comme celle de l’Eglise, au commencement de l’histoire, fut naturellement despotique; et ce despotisme fut salutaire, les peuples ayant été d’abord trop sauvages, trop grossiers, trop peu mûrs pour la liberté, – ils le sont si peu même encore aujourd’hui! – trop peu capables encore de ployer librement, comme le font aujourd’hui les Allemands, leurs cous sous le joug de la loi divine, de s’assujettir volontairement aux conditions éternelles de l’ordre public. L’homme étant naturellement paresseux, il a bien fallu qu’une force majeure le poussa au travail. C’est ainsi que s’explique et se légitime l’institution de l’esclavage dans l’histoire; non comme une institution éternelle, mais comme une mesure transitoire, ordonnée par Dieu même et rendue nécessaire par la barbarie et par la perversité naturelle des hommes, comme un moyen d’éducation historique.

En instituant la famille fondée sur la propriété [[Les philosophes doctrinaires, aussi bien que les juristes et les économistes supposent toujours que la propriété était antérieure à l’Etat, tandis qu’il est évident, que l’idée juridique de la propriété, aussi bien que le droit de famille, la famille juridique, n’ayant pu naître que dans l’Etat, dont nécessairement le premier acte fut de les constituer.]] et soumise à l’autorité suprême de l’époux et du père, Dieu avait créé le germe de l’Etat. Le premier gouvernement fut nécessairement despotique et patriarcal. Mais à mesure que le nombre des familles libres augmentait, dans une# |10 nation, les liens naturels qui les avaient tout d’abord groupés comme une seule famille, sous la direction patriarcale d’un chef unique, se relachèrent, et cette organisation primitive dût être remplacée par une organisation plus savante et plus compliquée de l’Etat. Ce fut, au commencement de l’histoire, partout, l’oeuvre de la théocratie. A mesure que les hommes, sortant de l’état sauvage, arrivaient à la première conscience, naturellement très grossière, de la Divinité, une caste d’intermédiaires, plus ou moins inspirés, entre le ciel et la terre se formait. Ce fut au nom de la Divinité que les prêtres des premiers cultes religieux instituèrent les premiers Etats, les premières organisations politiques et juridiques de la société. En faisant abstraction de différences secondaires, on retrouve dans tous les Etats antiques quatre castes: La caste des prêtres; celle des nobles guerriers, composée de tous les membres virils et principalement des chefs des familles libres; ces deux premières castes constituant proprement la classe <politique>, l’aristocratie> religieuse, politique et juridique, l’aristocratie de l’Etat; puis la masse apeuprès desorganisée des hôtes, des réfugiés, des clients et des esclaves libérés, personnellement libres, mais privés de droits politiques et même d’une grande partie des droits juridiques, <et> ne participant au culte national que d’une manière indirecte, et constituant ensemble l’élément proprement démocratique, le peuple, Enfin la masse des esclaves, qui n’étaient pas même considérés comme des hommes, mais comme des choses et qui restèrent dans cette condition misérable jusqu’à l’avènement du christianisme.

Toute l’histoire de l’antiquité qui, en se déroulant à mésure que les progrès tant intellectuels que matériels de la civilisation humaine se développaient et s’étendaient davantage, fut toujours dirigée par la main invisible de Dieu, qui intervint non personnellement sans doute, mais au moyen de ses élus et de ses inspirés: Prophètes, prêtres, grands conquérants, hommes politiques, philosophes# |11 et poètes, – toute cette histoire nous présente une lutte incessante et fatale entre ces différentes castes, et une série de triomphes obtenus d’abord par l’aristocratie sur la théocratie, et plus tard, par la démocratie sur l’aristocratie. Quand la démocratie eut définitivement vaincu, incapable d’organiser l’Etat, ce but suprême de toute société humaine sur la terre, et surtout d’organiser l’Etat immense <qu’avait [ill.] la> que la conquête des Romains avait fondé sur les ruines de toutes les existences nationales séparées et qui embrassait presque tout le monde connu des anciens, elle dût céder la place à la dictature militaire, impériale, des Césars. Mais comme la puissance des Césars était fondée sur la destruction de toutes les organisations nationales et partielles de la société antique, représentant par conséquent la dissolution de l’organisme social et la réduction de l’Etat à une existence de fait, uniquement appuyée sur une concentration mécanique des forces matérielles, le césarisme s’est vu fatalement condamné par son propre principe à se détruire lui-même; de manière que lorsque les Barbares, ces fléaux divins envoyés par le Ciel pour renouveler la terre, sont venus, ils n’ont presque plus rien trouvé à détruire.

L’antiquité nous a légué:

Dans le monde spirituel: la première conscience de la divinité et l’élaboration <grandiose de l’idée> métaphysique de l’idée divine; un commencement très sérieux de sciences positives; ses arts merveilleux et sa poésie immortelle.

Dans l’ordre temporel: l’instution sublime de l’Etat, avec le patriotisme, cette passion et cette vertu de l’Etat; le droit juridique, l’esclavage et d’immenses richesses matérielles, créées par le travail accumulé des esclaves, et dilapidées un peu, il est vrai, par la mauvaise économie des barbares, mais qui, néanmoins, réparées, complétées# |12 et accrues depuis, par le travail asservi et réglementé du moyen âge, ont <servi constitué> servi de base première à la constitution des capitaux modernes.

La grande idée de l’humanité est restée complètement inconnue au monde antique. Entrevue vaguement par ses philosophes, elle était trop contraire à une civilisation fondée sur l’esclavage et sur l’organisation exclusivement nationale des Etats, pour avoir pu y être admise. Ce fut le Christ qui l’annonça au monde et qui fut par là même l’émancipateur des esclaves et le destructeur <de la soci> théorique de l’ancienne société.

S’il fut jamais un homme directement inspiré par Dieu, ce fut lui. S’il est une religion absolue, c’est la sienne. En retranchant des Evangiles quelques incohérences monstrueuses, qui y furent évidemment introduites soit par la sottise des copistes, soit par l’ignorance des disciples, on y trouve, sous une forme populaire, toute la divine vérité: Dieu, esprit pur, Père éternel, créateur, <[quelque mots illisibles]> Maître suprême, Providence et Justice du Monde. Son fils unique, l’homme élu, l’homme qui s’inspirant <par> de son saint esprit <et sauveur de ce monde> sauva le monde. Et cet esprit divin, à la fin dévoilé, <et> manifesté [intercalé: et] montrant à <<[ill.] du salut [intercalé: éternel] à tous les hommes de bonne volonté>> tous les hommes la voie du salut éternel. Voilà la <Sainte> divine Trinité. A côté d’elle, l’homme doué d’une âme immortelle, libre et par conséquent responsable, appelé à un perfectionnement infini. Enfin la fraternité de tous les hommes dans le ciel, et leur égalité (c’est à dire leur égale nullité) devant Dieu sont hautement proclammées. Il faudrait être bien difficile vraiment pour demander davantage.

Plus tard, ces vérités ont été sans doute malencontreusement travesties et dénaturées tant par l’ignorance et la sottise que par le zèle indiscret et trop souvent# |13 même passionnément intéressé des théologiens, au point que, lorsqu’on lit <la plupart des livres de la écrits par eux> certains traités de théologie, c’est à peine si on parvient à les reconnaître. Mais la vraie philosophie a précisement pour mission spéciale de les dégager de cet alliage humain et impur et de les rétablir dans toute leur simplicité primitive, à la fois rationnelle et divine. [[L’absurdité criante, révoltante de tous les métaphysiciens consiste précisment en ceci, qu’ils mettent toujours ces deux mots, rationnel et divin, ensemble, comme s’ils ne se détruisaient pas mutuellement. Les théologiens sont vraiment plus consciencieux et beaucoup plus conséquents et plus profonds qu’eux. Ils savent et ils ôsent dire hautement, que pour que Dieu soit un Etre réel et sérieux, il faut absolument qu’il soit au dessus de la raison humaine, la# |14 [suite de la note] seule que nous connaissions et dont nous ayons le droit de parler, et au-dessus de tout ce que nous appelons les lois naturelles. Car s’il n’était que cette raison et ces lois, il ne serait <rien> en effet rien qu’une vaine dénomination nouvelle pour cette raison et pour ces lois, c’est à dire une niaiserie ou une hypocrisie, et le plus souvent, à la fois, l’une et l’autre. Il ne sert à rien de dire que la raison de l’homme est la même que celle de Dieu, seulement limitée dans l’homme, dans Dieu elle est absolue. Si la raison divine est absolue et la notre limitée, celle de Dieu est nécessairement audessus de la nôtre, ce qui ne peut signifier que ceci: la raison divine contient une infinité de choses que notre pauvre raison humaine est incapable de saisir, d’embrasser et encore moins de comprendre, ces choses étant en contradiction avec la logique humaine, parceque si elles ne lui étaient pas contraires, rien ne nous empêcherait de les comprendre, mais alors la raison divine ne serait pas supérieure à la raison humaine.# |15 [suite de la note] On pourrait bien observer que cette différence et une supériorité relative existent même parmi les hommes, les uns parvenant à comprendre des choses que les autres sont incapables de saisir, sans qu’il résulte <pour cela> de cela que <les raison> la raison dont sont doués les uns soit différente de celle qui est départie aux autres. Il en résulte seulement qu’elle est moins développée chez les uns et beaucoup plus développée, soit par l’instruction, soit même par une disposition naturelle, chez les autres. On ne dira pas pourtant que les choses que comprennent les plus intelligents soient contraires à la raison des moins intelligents. Pourquoi donc se révolterait-on à l’idée d’un Etre dont la raison aurait éternellement accompli son développement absolu. D’abord parceque ces deux idées: <éternité> d’éternellement accompli et de développement s’excluent; et surtout parceque le rapport de l’intelligence <parfait> éternellement absolue <[ill.]> de Dieu à la raison éternellement limitée de l’homme, est tout autre que celui d’une intelligence humaine plus développée, <à une> mais tout de même limitée, à une intelligence encore moins développée et par conséquent encore plus limitée. <Ce n’est qu’un diffé> Ici ce n’est qu’une différence toute relative, une différence de quantité, de plus ou de moins, qui ne détruit aucunement l’identité. L’intelligence humaine inférieure, en se développant davantage, peut et doit arriver à la hauteur de l’intelligence humaine supérieure. La distance qui sépare l’une de l’autre peut être, peut nous paraître fort grande, mais étant limitée, elle peut être diminuée et à la fin disparaître. Il n’en est pas ainsi entre l’homme et Dieu; ils sont séparés par un abyme infini. Devant l’absolu, devant l’infinie grandeur toutes les différences des grandeurs limitées disparaissent et s’annulent; <le plus grand> ce qui est relativement le plus grand devient aussi petit que l’infiniment petit. Comparé avec Dieu, le plus grand génie humain est aussi bête que l’idiot<, car les grandeurs relatives>. Donc la différence qui existe# |16 [suite de la note] entre la raison de Dieu et la raison de l’homme, n’est pas une différence de quantité, c’est une différence de qualité. La raison divine est qualitativement autre que la raison humaine, et lui étant infiniment supérieure, et s’imposant à elle comme une loi, elle <l’écrase> l’anéantit, elle l’écrase. Donc les théologiens ont mille fois raison contre tous les métaphysiciens pris ensemble, lorsqu’ils disent qu’une fois l’existence de Dieu admise, il faut hautement proclammer la déchéance de la raison humaine, et que ce qui est folie pour les plus grands génies humains, est par cela même sagesse devant Dieu

“Credo qui am absurdum est”

Oui n’a pas le courage de prononcer ces paroles si sages, si énergiques, si logiques de St Tertullien, doit renoncer à parler de Dieu.

Le Dieu des théologiens est un Etre malfaisant, ennemi de l’humanité, comme le disait feu notre ami Proudhon. Mais c’est un Etre sérieux. Tandis que le Dieu sans chair et sans os <des métaphysiciens>, sans nature, sans volonté, sans action et surtout sans un grain de logique des métaphysiciens, est l’ombre d’une ombre, un fantôme qu’on dirait être expressement ressuscité par les idéalistes modernes, pour couvrir d’un voile complaisant les turpitudes du matérialisme bourgeois et la pauvreté désespérante de leur propre pensée.

Rien ne dénote tant l’impuissance, l’hypocrisie et la lacheté de l’intelligence moderne de la bourgeoisie que d’avoir adopté avec une une unanimité si touchante ce Dieu de la métaphysique.]]#

|17 La révélation chrétienne servit de base à une civilisation nouvelle. Recommençant par le commencement, elle prit pour base et pour point de départ l’organisation d’une nouvelle théocratie, le règne absolu de l’Eglise. C’était fatal. L’Eglise étant l’incarnation visible de la divine vérité et de la divine volonté, devait nécessairement gouverner le monde. Nous retrouvons aussi dans ce nouveau monde chrétien quatre classes qui correspondent aux castes de l’antiquité, <mais qui nous> mais qui nous apparaissent toutefois modifiées par l’esprit nouveau: la classe des prêtres, non héréditaire cette fois, mais se récrutant indifféremment dans toutes les classes; la classe héréditaire des seigneurs féodaux, les guerriers; celle de la bourgeoisie des villes correspondant au peuple libre de l’antiquité; et enfin la classe des serfs, les paysans taillables et corvéables à merci, et remplaçant les esclaves, avec cette différence énorme qu’on ne les considère plus comme des choses, mais comme des êtres humains doués d’une âme immortelle, ce qui n’empêche pas les seigneurs de les traiter comme s’ils n’avaient# |18 pas du tout d’âme.

En outre, nous trouvons dans la société chrétienne un fait nouveau: La séparation désormais inévitable de l’Eglise et de l’Etat. Cette séparation fut la conséquence naturelle du principe international, <universel du christianisme> universellement humain (inhumain, mais divin) du christianisme. Tant que les cultes et les Dieux étaient exclusivement nationaux, ils pouvaient, ils devaient même se fondre avec les Etats nationaux. Mais du moment que l’Eglise avait pris ce caractère d’universalité, la réalisation de l’Etat universel étant matériellement impossible (et pourtant il ne devrait y avoir rien d’impossible pour Dieu!), il a bien fallu que l’Eglise souffrît en dehors d’elle l’existence et l’organisation d’Etats nationaux, soumis naturellement à sa direction suprême et n’ayant droit d’exister# |19 qu’autant qu’elle les avait sanctionnés, mais ayant tout de même une existence séparée de la sienne. De là la lutte historiquement nécessaire entre deux institutions également divines, entre l’Eglise et l’Etat; l’Eglise ne voulant reconnaître aucun droit à# |20 l’Etat qu’autant que ce dernier s’inclinait devant la suprématie de l’Eglise, et l’Etat proclamant, au contraire, qu’institué par Dieu même, aussi bien que l’Eglise, il ne devait relever que de Dieu.#

|21 Dans cette lutte des Etats contre l’Eglise, la concentration de la puissance de l’Etat, représentée par la Royauté, s’appuyait principalement sur les masses populaires plus ou moins asservies par les seigneurs féodaux, sur les serfs des campagnes en partie, mais surtout sur le peuple des villes, sur la bourgeoisie naissante et sur les corporations ouvrières; tandis que l’Eglise trouvait des alliés très intéressés dans les seigneurs féodaux, ennemis naturels de la puissance centralisatrice de la Royauté et partisans de la dissolution de l’unité nationale, de l’Etat. <Cette> De cette triple lutte, religieuse, politique et sociale à la fois, naquit le Protestantisme.

Le triomphe du Protestantisme eut non seulement pour conséquence la séparation définitive de l’Eglise et de l’Etat, mais encore, dans beaucoup de pays, même catholiques, l’absorption réelle de l’Eglise dans l’Etat, et par conséquent la formation des Etats monarchiques absolus, la naissance du despotisme moderne. Tel fut le caractère que prirent, à partir de la seconde moitié du XVIIeme siècle, toutes les monarchies sur le continent de l’Europe.

A mésure que le pouvoir séparé de l’Eglise et l’indépendance féodale des seigneurs s’absorbèrent dans le droit suprême de l’Etat moderne, le servage tant collectif qu’individuel des classes populaires, bourgeoisie, corporations ouvrières et paysans y compris, dût nécessairement disparaître aussi, faisant progressivement place à l’établissement de la liberté civile de tous les citoyens, ou plutôt de tous les sujets de l’Etat (ce qui veut dire# |22 que le despotisme <de l’Etat> plus puissant, mais non moins brutal, et par conséquent plus systématiquement écrasant de l’Etat <su> succéda à celui des seigneurs et de l’Eglise -).

L’Eglise et la noblesse féodale, en s’absorbant dans l’Etat, en devinrent les deux corps privilégiés. L’Eglise tendit à se transformer de plus en plus en un instrument <[ill.]> précieux de gouvernement non plus contre les Etats mais au sein même et au profit exclusif des Etats. Elle reçut desormais de l’Etat l’importante mission de diriger les consciences, d’élever les esprits et de faire la police des âmes, non plus autant pour la gloire de Dieu que pour le bien de l’Etat. La noblesse, après avoir perdu son indépendance politique, devint courtisane de la Monarchie et favorisée par elle, s’empara du monopole du service de l’Etat, ne connaissant désormais d’autre loi que le bon plaisir du monarque. Eglise et aristocratie opprimèrent desormais les peuples non en leur propre nom, mais au nom et par la toute puissance de l’Etat. [[C’est précisément dans cette situation que se trouvent encore <aujourd> aujourd’hui l’Eglise et la noblesse en Allemagne. Ont également tort ceux qui parlent de l’Allemagne comme d’un pays féodal et ceux qui en parlent comme d’un Etat moderne; elle n’est ni féodale, ni tout à fait moderne. Elle n’est <point> plus féodale, puisque la noblesse y a perdu depuis longtemps toute puissance [intercalé: séparée de l’Etat] et jusqu’au souvenir de son ancienne indépendance politique. Les derniers vestiges de la féodalité, représentés par les nombreux souverains de l’Allemagne, membres de la défunte Confédération germanique, vont disparaître bientôt. La Prusse est [intercalé: devenue très] puissante et elle a bon appétit. Elle n’a fait qu’un seul déjeuner de ce pauvre roi de Hanovre, tous les# |23 [suite de la note] autres ensemble lui fourniront le dîner. Quant à la noblesse allemande, elle ne demande pas mieux que d’être asservie et que de servir. En la voyant faire, on dirait qu’elle n’a jamais fait d’autre métier. Laquais de grande maison, de maison princière si l’on veut, voilà sa nature. Elle en a la subordination, le zèle, l’arrogance, la passion. En retour de ces dispositions admirables, elle administre et gouverne toute l’Allemagne. Prenez l’almanach de Gotha <[ill.]>, et voyez combien, parmi cette foule innombrable de [intercalé: hauts] fonctionnaires militaires et civils <[ill.]> qui font la puissance et l’honneur de l’Allemagne, il y’a de bourgeois? A peine un sur vingt ou sur trente. Si donc l’Etat moderne signifie un Etat gouverné par les bourgeois, l’Allemagne n’est point moderne. Sous le rapport du gouvernement, elle en est encore au dix-huitième et au dix-septième siècle. Elle <est moderne> n’est moderne qu’au point de vue économique; sous ce rapport, en Allemagne comme partout, ce qui domine, c’est le capital bourgeois. La noblesse allemande ne représente plus de système économique distinct de celui de la bourgeoisie. Ses rapports féodaux avec la terre [intercalé: et avec les travailleurs de la terre,] fortement ébranlés par les réformes mémorables du Bn Stein<, en 1864> en Prusse, <et> ont été en plus grande partie emportés par les agitations politiques de 1830 et par la tourmente révolutionnaire de 1848 surtout. Il n’y a plus que le Mecklenburg, je pense, où ils se soient conservés, à moins qu’on ne veuille tenir compte de quelques majorats qui se maintiennent encore dans quelques grandes familles princières, et qui ne peuvent manquer de disparaître bientôt devant la toute puissance envahissante du capital bourgeois. Contre cette toute puissance, le Cte de Bismark avec toute son habileté satanique, ni le Gl Moltke avec toute sa# |24 [suite de la note] science stratégique, ni même leur Empereur Croquemitaine avec son armée si chevaleresque ne sauraient prévaloir, ni même lutter. La politique qu’ils feront sera nécessairement favorable au développement des intérêts bourgeois et de l’économie moderne. Seulement cette politique sera faite non par les bourgeois, mais presque exclusivement par les nobles. En paraphrasant une phrase célèbre, on peut caractériser cette politique ainsi:

“Tout pour les bourgeois, rien par eux”

Car il ne faut pas se laisser induire en erreur par tous ces parlements allemands, <particu> <parti> tant particuliers que fédéraux où les bourgeois sont appelés à voter. Il faut avoir la pédantesque naïveté des bourgeois allemands pour prendre ces jeux d’enfants au sérieux. Ce sont autant d’académies où on les laisse bavarder, pourvu qu’ils votent ce qu’on leur ordonne de voter; et ils ne manquent presque jamais de voter comme on veut. Mais lorsqu’ils s’avisent de faire les récalcitrants, alors on se moque d’eux, comme le comte de Bismark l’a fait pendant [tant] d’années de suite avec le parlement de la Prusse. Insulter le bourgeois est un plaisir qu’un Junker prussien ne se refuse jamais.

Donc, pour me résumer, telle est la situation actuelle de l’Allemagne: c’est l’Etat absolu, despotique, tel qu’il s’est formé après la guerre de Trente ans, se servant, pour opprimer les masses, presque exclusivement de la noblesse et du clergé, et continuant à se moquer des bourgeois, à les maltraiter, à les insulter, mais faisant néanmoins leurs affaires. C’est pourquoi les bourgeois allemands, qui sont [intercalé: d’ailleurs] aguerris aux insultes, <ne se révolteront jamais entre lui> se garderont bien de se révolter jamais contre lui.]]#

|25A côté de cette oppression politique des classes# |26 inférieures, il y’avait un autre joug qui pesait lourdement sur le développement de leur prospérité matérielle. L’Etat avait bien libéré les individus et les communes de la dépendance seigneuriale, mais il n’avait point# |27 le travail populaire doublement asservi; <et> dans les campagnes, par les privilèges qui restaient encore attachés <par> à la propriété <de la terre>, ainsi que <et> par les servitudes imposées aux cultivateurs de la terre; et dans les villes, par l’organisation corporative des métiers;# |28 privilèges, servitudes et organisation qui, datant du moyen âge, entravaient l’émancipation définitive de la classe bourgeoise.

La bourgeoisie supporta ce double joug, politique et économique, avec une croissante impatience. Elle était devenue riche et intelligente, beaucoup plus riche et plus intelligente que la noblesse qui la gouvernait et qui la méprisait. Forte de ces deux avantages et soutenue par le peuple, la bourgeoisie se sentait appelée à devenir tout, et elle n’était encore rien. De là la Révolution.

Cette Révolution fut préparée par <la> cette grande littérature du dix-huitième siècle, <dans> au moyen de laquelle la protestation philosophique, la protestation politique et la protestation économique, s’unissant dans une réclamation commune, puissante, impérieuse, énoncée hardiment au nom du droit humain, créèrent l’opinion publique révolutionnaire, un engin [intercalé: de destruction] bien autrement formidable que tous les chassepots, les fusils à aiguille et les canons perfectionnés d’aujourd’hui. A cette nouvelle puissance rien ne put résister. La Révolution se fit, engloutissant à la fois privilèges nobilieres, autels et trônes.

12) Cette union si intime des réclammations pratiques avec le mouvement théorique des esprits au XVIIIeme siècle établit une différence énorme entre les tendances révolutionnaires de cette époque et celles de l’Angleterre au dix-septième siècle. Elle contribua sans doute beaucoup à élargir la puissance de la Révolution, en lui imprimant un caractère international, universel. Mais en même temps, elle eut pour conséquence d’entraîner le mouvement pratique de la Révolution dans les erreurs que la théorie n’avait point su éviter. De même que la négation philosophique s’était <foury> fourvoyée en s’attaquant à Dieu et en se proclammant matérialiste et athée,# |29 de même la négation politique et sociale, <entraînée> égarée par la même passion destructive, s’attaqua aux bases essentielles et premières de toute société, à l’Etat, à la famille et à la propriété, ôsant se proclammer hautement anarchiste et socialiste. – <(> Voir les hébertistes et Babeuf – et plus tard voir Proudhon et <toute l’Ecole> tout le parti des Socialistes Révolutionnaires.<)> – La Révolution se tua de ses propres mains et, <et le triomphe, et> de nouveau, le triomphe de la démocratie déchaînée et désordonnée amena forcement celui de la Dictature militaire.

Cette dictature ne put être de longue durée, la société n’étant ni desorganisée, ni morte, comme elle l’avait été à l’époque de l’établissement de l’Empire des Césars. Les émotions violentes de 1789 et de 1793 l’avaient seulement fatiguée et momentanément épuisée, non anéantie. Privée de toute initiative sous le despotisme égalitaire et glorieux de Napoléon Ier, la bourgeoisie profita de ce <[quelques mots illisibles] forcé> loisir forcé pour se recueillir et pour développer davantage, <dans son propre> en esprit, les germes féconds de la liberté que le mouvement du siècle passé avait déposés en son sein. Avertie par les expériences cruelles d’une révolution avortée, elle renonça aux principes exagérés de 1793 et, retournant à ceux de 1789, qui avaient été l’expression fidèle et vraie des voeux populaires, et non d’une secte, d’un parti, <comme ceux> et qui contenaient en effet toutes les conditions d’une liberté sage, raisonnable, pratique (c’est à dire exclusivement bourgeoise, <et> tout au profit de la bourgeoisie et au détriment du peuple, ce môt de “<[ill.]> pratique”, dans la bouche des bourgeois ne signifiant jamais autre chose), elle les rendit encore plus pratiques, en éliminant tout ce que la philosophie du XVIIIeme siècle y avait introduit de trop vague (c’est à dire de trop démocratique de trop populaire et de trop humainement large), et en les <modifiant># |30 modifiant (c’est à dire en les rétrécissant), selon les besoins et les conditions nouvelles de l’époque. De cette manière elle créa définitivement la théorie du droit constitutionnel, dont Montesquieu, Necker, Mirabeau, Mounier, les frères Duport, Barnave, et tant d’autres, furent les premiers apôtres, et dont Mme de Stael et Benjamin Constant devinrent, sous l’Empire, les propagateurs nouveaux.

Lorsque la Monarchie légitime, ramenée en France par la chute de Napoléon, voulut restaurer l’ancien régime, elle rencontra l’opposition à la fois réfléchie et puissante de la classe bourgeoise qui, sachant desormais ce qu’elle voulait et forte de sa modération même, défendit contre elle, pas à pas, les conquêtes immortelles et légitimes de la Révolution: L’indépendance de la société civile contre les prétentions saugrenues d’une Eglise retombée au pouvoir des Jésuites; le maintien de l’abolition de tous les privilèges nobiliaires; l’égalité de tous devant la loi; enfin le droit de ne point être imposé sans son consentement, de participer au gouvernement et à la législation du pays et de controler les actes du pouvoir, au moyen d’une réprésentation régulière, issue du libre vote de tous les citoyens actifs, c’est à dire <poss> possédants et éclairés du pays. – La monarchie légitime n’ayant pas voulu accepter franchement ces conditions essentielles du droit nouveau, elle tomba.

13) La monarchie de Juillet a réalisé enfin, dans toute sa plénitude, le vrai système de la liberté moderne. Sans doute, il y’a des imperfections; mais ce sont des imperfections qui sont naturellement attachées à toutes les institutions humaines. Celles qu’on trouve dans le système constitutionnel de Juillet doivent être attribuées principalement à l’insuffisance des lumières et de la pratique de la liberté, non seulement dans les masses, mais dans la bourgeoisie elle-même, et en partie peut-être aussi à l’insuffisance politique des hommes qui ont pris en leurs mains# |31 le pouvoir. Ces imperfections sont donc transitoires, elles doivent tomber sous l’influence d’une civilisation progressive. Mais le système en lui même est parfait; il donne une solution pratique à toutes les questions, à toutes les aspirations légitimes, à tous les besoins réels de l’humaine société.

Il s’incline avant tout devant Dieu, cause de toute existence, source de toute vérité, et inspirateur invisible des bonnes pensées; mais tout en l’adorant en esprit, il ne veut plus permettre que des représentants infidèles et fanatiques de son autorité immuable, oppriment et maltraitent le monde en son nom. Il ouvre par la philosophie officiellement enseignée dans toutes les Ecoles de l’Etat, à tous les individus intelligents et de bonne volonté, le moyen d’élever leur esprit et leur coeur jusqu’à la compréhension des vérités éternelles, sans avoir besoin desormais de recourir à l’intervention des prêtres. Les professeurs patentés de l’Etat prennent la place des prêtres, et l’Université devient en quelque sorte l’Eglise du public éclairé. Mais il professe en même temps un respect éclairé pour toutes les Eglises traditionnellement établies, les reconnaissant comme utiles et même indispensables, à cause de l’ignorance des masses populaires. Respectant la liberté des consciences, le système protège également tous les cultes anciens, à condition toutefois que leurs principes, leur morale et leur pratique ne soient pas en contradiction avec les principes, la morale et la pratique de l’Etat.

Le système reconnaît, comme base et comme condition absolue de la liberté, de la dignité et de la moralité humaines, la doctrine du libre arbitre, c’est à dire de l’absolue spontanéité des déterminations de la volonté individuelle, et de la responsabilité de chacun pour ses actes; d’où découle, pour la société, le droit et le devoir de punir.

Le système reconnaît la propriété individuelle et héréditaire et la famille comme les bases et les conditions réelles de la liberté, de la dignité et de la moralité des# |32 hommes. Il respecte ce droit de propriété en chacun, sans lui poser d’autre limite, que le droit égal des autres, ni d’autres restrictions que celles qui sont dictées par les considérations de l’utilité publique, représentée par l’Etat. La propriété, selon lui, est bien un droit naturel, antérieur à l’Etat; mais elle ne devient un droit juridique, qu’autant qu’elle est sanctionnée et garantie, comme tel, par l’Etat. Il est donc juste que l’Etat, en prêtant au propriétaire l’assistance de tous, lui impose des conditions qui sont commandées par l’intérêt de tous. Mais ces restrictions <doiven> ou ces conditions doivent être de telle nature, que tout en modifiant, autant que cela <est> devient absolument nécessaire et pas plus, le droit naturel du propriétaire, dans ses formes et manifestations différentes, elles ne puissent jamais en affecter le fond. Car l’Etat est non la négation, mais bien au contraire la consécration et l’organisation juridique de tous les droits naturels, d’où il suit, que s’il les attaquait dans leur essence, dans leur fond, il se détruirait lui-même. (Il garantit toujours ce qu’il trouve: aux uns, leur richesse, aux autres leur pauvreté; aux uns la liberté fondée sur la propriété, aux autres l’esclavage, conséquence fatale de leur misère – et il force les misérables à travailler toujours et à se faire tuer au besoin pour augmenter et pour sauvegarder cette richesse des riches, qui est la cause de leur misère et de leur esclavage. Telle est la vraie nature et la vraie mission de l’Etat.)

Il en est de même de la famille, d’ailleurs si indissolublement liée, par son principe aussi bien que dans le fait, au principe et au fait de la propriété individuelle et héréditaire. L’autorité de l’époux et du père constituent un droit naturel. La société représentée par l’Etat, la consacre juridiquement. Mais en même temps elle pose certaines limites au pouvoir naturel de l’un et de l’autre, pour sauvegarder un autre droit naturel, celui de# |33 la liberté individuelle des membres subordonnés de la famille, c’est à dire de la mêre et des enfants. Et c’est précisément en lui imposant ces limites <qu’il> qu’elle le consacre, le convertit en droit juridique et donne force de loi à l’autorité maritale et paternelle. Le système considère <<la famille juridique <Le système constitue l’Etat> fondée sur cette double autorité sanctionné par le droit public et sur la propriété juridique [ill.] pour l’Etat, comme la base de la morale, de la civilisation, de l’Etat>> la famille juridique, fondée sur cette double autorité et sur la propriété juridiquement héréditaire, comme la base essentielle de toute morale, de toute civilisation humaine, de l’Etat.

Il considère l’Etat comme une institution divine, en ce sens, qu’il a été fondé et développé successivement, dès le commencement de l’histoire, par la raison divine, objective qui est inhérente à l’humanité, considérée comme un tout, et <que> dont les individus historiques qui ont contribué soit à leur fondation, soit à leur développement, <n’ont été> <[ill.]> n’ont été que les interprètes divinement inspirés. Il considère l’Etat comme la forme inévitable, permanente, unique, absolue de l’existence collective des hommes, c’est à dire de la société; comme la condition suprême de toute civilisation, de tout progrès humain, de la justice, de la liberté, de la commune prospérité; <comme la> en un môt, comme la seule réalisation possible de l’humanité. (Et pourtant, il est évident, comme je le démontrerai plus tard, que l’Etat est la négation flagrante de l’humanité).

Représentant de la raison publique, du bien public et du droit de tout le monde, organe suprême du développement collectif, tant matériel qu’intellectuel et moral, de la société, l’Etat doit être armé, vis-à-vis de tous les individus, <de l’autorité suprême et> d’une grande autorité et d’une d’une formidable puissance. Mais il résulte du principe même de l’Etat que cette autorité, cette puissance ne sauraient, sans détruire son objet et sa base, tendre à la destruction# |34 [verso de la page précédente] 13 pages

273-285 inclusivement –

Je pars demain pour Florence

reviendrai dans dix jours

Adresse tes lettres toujours à Locarno –

Quand pars tu?

Attends de tes nouvelles.

J’embrasse Schwitz[guébel]

Ton MB#

|35 du droit naturel des hommes. Si l’Etat modifie et limite en partie la liberté naturelle <des hommes> de chaque individu, ce n’est que pour la renforcer davantage par la garantie de cette puissance collective dont il est le seul représentant légitime, ce n’est que pour la consacrer, <et> pour la civiliser et pour la convertir, en un môt, en liberté juridique; la liberté naturelle étant la liberté des sauvages, et la liberté juridique étant seule digne des hommes civilisés. L’Etat est donc en quelque sorte l’Eglise de la civilisation moderne, et les avocats en sont les prêtres. D’où il résulte <évidemment que le gouvernement des avocats est le meilleur du monde.> avec évidence que <[ill.]> meilleur gouvernement est celui des avocats.

Dans la liberté politique et juridique, dont l’organisation constitue proprement le bût de l’Etat, se marient les deux principes fondamentaux de toute société humaine, principes qui semblent absolument opposés, au point de s’exclure, et qui pourtant sont tellement inséparables l’un de l’autre que l’un ne saurait exister sans l’autre: Le principe de l’autorité et celui de la liberté (Oui, ils se marient si bien dans l’Etat, que le premier détruit toujours le second, et que là où il le laisse partiellement subsister, au profit d’une minorité quelconque, ce n’est plus comme liberté, mais comme privilège <)> L’Etat convertit donc ce que l’on est convenu d’appeler la liberté naturelle des hommes en esclavage pour tous et en privilège pour quelques uns)

<Au> Dès le commencement de l’histoire, [intercalé: pendant une longue suite de siècles,] c’est le principe de l’autorité qui domina [intercalé: presque exclusivement,] de sorte que le principe de la liberté n’eut pendant très longtemps d’autre moyen de se produire que la révolte, et cette révolte fut poussée, à la fin du XVIIIème siècle, jusqu’à la négation complète du principe d’autorité, ce qui eut pour conséquence, comme on sait, la resurrection de ce dernier, sa domination <de l> de nouveau exclusive, <[ill.]> sous l’Empire, et plus modérée, sous la monarchie légitime restaurée, jusqu’à ce qu’il fut vaincu# |36 de nouveau par une dernière révolte du principe de la liberté. Mais cette fois, la liberté, devenue elle même plus modérée et plus sage (c’est à dire bourgeoise et seulement bourgeoise), ne tenta plus la destruction impossible de l’autorité salutaire et si nécessaire de l’Etat; elle s’allia avec elle, au contraire, pour fonder la Monarchie de Juillet, la Charte-vérité.

L’Etat, comme institution divine, est par la grâce de Dieu. Mais la Monarchie ne l’est pas. Ce fut précisement la grande erreur de la Restauration d’avoir voulu identifier, d’une manière absolue, la forme monarchique et la personne du Monarque avec l’Etat. La monarchie de Juillet fut une institution non divine, mais utilitaire, préférée à la République, parce qu’elle fut trouvée plus conforme aux moeurs de la France et qu’elle était <surtout> rendue nécessaire surtout par la grande ignorance du peuple Français. Aussi le plus beau titre de gloire dont put se prévaloir le roi sorti de la révolution de 1830, <ce fut celui> Louis Philippe, ce fut celui de “la meilleure des Républiques”, titre équivalent apeuprès à celui de “Roi galant-homme”, donné plus tard au roi Victor Emmanuel en Italie.

Le droit divin, le droit collectif, réside donc uniquement dans l’Etat, quelleque soit sa forme, monarchique ou républicaine. Ses deux principes constitutifs, celui de l’autorité et celui de la liberté, ayant chacun une organisation séparée et se complétant mutuellement, forment dans l’Etat un tout organique.

L’autorité et la puissance de l’Etat, puissance si nécessaire, soit pour le maintien du droit et de l’ordre public, à l’intérieur, soit pour la défense du pays contre les ennemis extérieurs, sont représentées par “cette magnifique centralisation”, (Propres paroles de Mr Thiers, mises aujourd’hui en action par Mr Gambetta; elles expriment l’intime conviction, pour ne point dire le culte, de tous les libéraux doctrinaires, autoritaires, et de# |37 l’immense majorité des républicains de la France), par cette splendide machine politique, militaire, administrative, judiciaire, financière, policière, universitaire et voire même religieuse de l’Etat, bureaucratiquement organisée, fondée par la Révolution sur les ruines de l’ancien particularisme des provinces et constituant toute la force du pouvoir moderne.

La liberté politique est représentée dans l’Etat par un corps législatif, issu de la libre élection du pays et régulièrement convoqué. Ce corps a non seulement pour mission de régler les dépenses et de participer, <à la législation du pays, mais> comme <[ill.]> le seul représentant légitime de la souveraineté nationale, à la législation <du pays>, mais il exerce encore, au nom de cette même souveraineté, un contrôle permanent sur tous les actes du pouvoir, et une influence générale, positive, dans toutes les affaires et transactions tant intérieures qu’extérieures du pays. Les divers modes d’organisation de ce droit dépendent beaucoup moins du principe, que d’une quantité de circonstances locales et passagères, des moeurs, du degré d’instruction, des conditions <politiques> et des habitudes politiques d’un pays. Logiquement parlant, dans un pays unitaire et centralisé, comme la France, par exemple, il ne devrait y avoir qu’une seule chambre. Une première chambre ou chambre haute n’a de raison d’être que dans un pays où l’aristocratie nobiliaire constitue encore une classe juridiquement et socialement séparée, comme en Angleterre, ou [intercalé: bien] dans des pays, comme les Etats Unis et la Suisse, où les provinces (les cantons, les Etats) ont conservé au sein même de l’unité politique une existence autonome; mais non pas dans un pays comme la France, où tous les citoyens sont proclammés égaux devant le droit commun, et où toutes les autonomies provinciales se sont dissoutes dans <la> une centralisation <génerale> qui n’admet aucune ombre d’indépendance et de différence, ni collectives ni individuelles. La création d’une chambre des pairs,# |38 nommés à vie par le roi, ne s’explique donc, dans la Constitution de 1830, que comme une mesure de prudence que la nation a cru devoir prendre contre elle-même, comme une sorte d’entrave qu’elle a sagement posée à son propre tempérament par trop révolutionnaire. (Il en résulte toujours ceci, que cette chambre haute; corps des anciens, Chambre des pairs, Sénat, n’ayant encore une raison organique d’existence, aucune racine dans le pays, qu’elle ne représente en aucune manière, n’ayant, par conséquent, aucune puissance, ni matérielle ni morale, qui lui soit propre, n’existe jamais que par le bon plaisir du pouvoir exécutif, et seulement comme une succursale de ce dernier. C’est un instrument très utile pour paralyser, pour annuler souvent la puissance de la Chambre proprement populaire, la soi disant représentation de la liberté nationale; pour faire du despotisme avec des formes constitutionnelles, comme nous l’avons vu faire en Prusse et comme nous le verrons faire encore longtemps en Allemagne. Mais elle ne peut rendre ce service au pouvoir qu’autant que ce dernier est fort par lui même; elle n’ajoute rien à sa force, n’étant elle même forte que par le pouvoir, comme la bureaucratie. Aussi, toutes les fois qu’éclate une révolution, elle s’évanouit comme une ombre).

Il en est de même dans cette autre question si importante du suffrage restreint ou du suffrage universel. Logiquement, on pourrait revendiquer pour tous les citoyens majeurs le droit d’élection, et il n’est point de doute que plus l’instruction et le bien être se répandront dans les masses -(ce qui, heureusement, pour les exploiteurs, ne pourra jamais arriver, tant que durera le gouvernement des classes privilégiées, ou, en général, tant qu’existeront les Etats), et plus ce droit devra s’étendre aussi. Mais dans les questions pratiques et surtout dans celles qui ont pour objet le bon gouvernement et la prospérité d’un pays, les considérations du droit formel, doivent céder le pas à celles de l’intérêt public.#

|39Il est évident que les masses ignorantes subissent trop facilement l’influence pernicieuse des charlatans. (Voir l’influence des prêtres et des gros propriétaires dans les campagne, et celle des avocats et des fonctionnaires de l’Etat dans les villes). Elles n’ont aucun moyen matériel de connaître le caractère, les vraies pensées et les réelles intentions des individus (des politiciens de toutes les couleurs) qui se recommandent à leur suffrage; <leur> la pensée et la volonté des masses sont [intercalé: presque] toujours la pensée et la volonté de ceux qui trouvent un intérêt quelconque à les inspirer, [intercalé: soit] d’une manière, <ou> soit d’une autre. [[J’avoue, que je partage cette opinion des libéraux doctrinaires et qui est aussi celle de beaucoup de républicains modérés. J’en tire seulement <une> des conclusions diamétralement opposées à celles qu’en déduisent les uns et les autres. J’en conclus à la nécessité de l’abolition de l’Etat, comme d’une institution nécessairement oppressive pour le peuple, alors même qu’elle se donne le suffrage universel pour base. Il est clair, pour moi, que le suffrage universel, tant préconnisé par Mr Gambetta, et pour cause, Mr Gambetta étant le dernier représentant inspiré <de> et croyant de la politique avocassière et bourgeoise, que le suffrage universel, dis-je, est l’exhibition à la fois la plus large et la plus raffinée du charlatanisme politique de l’Etat; un instrument dangereux sans doute et qui demande une grande habileté de la part de celui qui s’en sert, mais qui, si on sait bien s’en servir, est le moyen le plus sûr de faire coopérer les masses à l’édification de leur propre prison. Napoléon III a fondé toute sa puissance sur le suffrage universel qui n’a jamais trompé sa confiance. Bismark en a fait la base de son Empire Knouto-Germanique. Je reviendrai plus amplement sur cette question qui constitue, selon moi, le point principal et décisif qui sépare les socialistes révolutionnaires non seulement des républicains radicaux, mais encore de toutes les écoles des socialistes doctrinaires et autoritaires.]] D’un autre côté, le prolétariat, qui constitue pourtant une grande partie de la population, ne possédant rien, n’ayant absolument rien à perdre, <n’ont> n’a aucun intérêt à la conservation de l’ordre public et, par conséquent, ne saurait élire de bons députés. Il préférera toujours des démagogues aux hommes de la conservation. Pour être efficace et sérieuse, la représentation d’un pays doit être la fidèle expression de sa pensée et de sa volonté. Mais cette pensée et cette volonté ne résident réellement, à l’état de conscience, que dans les classes intelligentes et possédantes d’un pays, qui seules sont <[ill.]> capables d’embrasser par leur pensée réfléchie tous les intérêts de l’Etat et qui seules s’intéressent vivement au maintien des lois et de la tranquillité publique. (Cela est parfaitement juste et nul ne saurait <mett># |40 mettre en doute la capacité politique de la classe bourgeoise. Il est certain qu’elle sait beaucoup mieux que le prolétariat, ce qu’elle veut et ce qu’elle doit désirer, et cela pour deux raisons: d’abord parce qu’elle est beaucoup plus instruite que ce dernier, elle a plus de loisir et beaucoup plus de moyens de toutes sortes de connaître les gens qu’elle élit; et ensuite, et c’est même là la raison principale, parceque son bût n’est point nouveau ni immensement large, comme celui du prolétariat; il est au contraire tout connu, et complètement déterminé aussi bien par l’histoire que par toutes les conditions de sa situation présente: ce but, c’est le maintien de sa domination politique et économique. Il est si clairement posé qu’il est très facile de savoir et de deviner <quel homme sera capable de la bien servir, lequel non> lequel des candidats qui briguent le suffrage de la bourgeoisie sera capable de la bien servir, lequel non. Il est donc certain ou presque certain que la bourgeoisie sera toujours représentée selon les désirs les plus intimes de son coeur. Mais ce qui est non moins certain, c’est que cette représentation, excellente au point de vue de la bourgeoisie, sera détestable au point de vue des intérêts populaires. Les intérêts bourgeois étant absolument opposés à ceux des masses ouvrières, il est certain qu’un parlement bourgeois ne pourra jamais faire autre chose que de légiférer l’esclavage du peuple et de voter toutes les mesures qui <seront> auront pour but d’éterniser sa misère et son ignorance<)>. Il faut être bien naïf vraiment qu’un parlement bourgeois puisse voter, librement, dans le sens de l’émancipation intellectuelle, matérielle et politique du peuple. A-t-on jamais vu dans l’histoire qu’un corps politique, une classe privilégiée se soit suicidée, ait sacrifié le moindre de ses intérêts et de ses soi-disant droits, par amour de la justice et# |41 de l’humanité? Je crois avoir déjà observé que même cette fameuse nuit du 4 Août, où la noblesse de France a si généreusement sacrifié ses privilèges sur l’autel de la patrie, <n’a été rien> <[ill]> n’a été rien qu’une conséquence forcée et tardive du soulèvement formidable des paysans qui mettaient [intercalé: partout] le feu aux parchemins et aux châteaux de leurs seigneurs et maîtres. Non, les classes ne se sont jamais sacrifiées et ne le feront jamais, parceque c’est contraire à leur nature, à leur raison d’être, et rien ne se fait et ne peut se faire contre la nature et contre la raison. Bien fou donc serait celui qui attendrait d’une assemblée privilégiée quelconque des mesures et des lois populaires!)

De tout ce qui vient d’être dit, il résulte, qu’il est parfaitement légitime, sage, nécessaire de restreindre, dans la pratique, le droit d’élection. Mais le meilleur moyen de le restreindre, c’est d’établir un cens-électoral, une sorte d’échelle mobile. politique, dont voici la double utilité: d’abord il sauvegarde le corps électoral contre la pression brutale des masses ignorantes; et en même temps, il ne lui permet pas de se constituer en corps aristocratique et fermé, en le tenant toujours ouvert à tous ceux qui, par [intercalé: leur intelligence,] l’énergie de leur travail et la sagesse de leurs épargnes ont su acquérir une propriété soit mobilière, soit immobilière, payant le chiffre voulu de contributions directes. Ce système, il est vrai, offre cet inconvénient, d’exclure du corps électoral un nombre assez considérable de capacités; et pour parer à cet inconvénient on avait proposé d’admettre aussi les capacités. Mais outre la difficulté qu’il y’aurait à déterminer quelles sont les capacités réelles, à moins qu’on ne reconnut comme capables tous ceux qui ont obtenu leur diplôme <dans un collège> du collège, il y’a une considération plus importante encore qui s’oppose à cette adjonction des soi-disantes capacités. Pour être un bon électeur# |42 il ne suffit pas d’être intelligent, d’être instruit, d’avoir même beaucoup de talent, il faut encore et avant tout être moral. Mais comment se prouve la moralité d’un homme? Par sa capacité d’acquérir la proprieté quand il est né pauvre, ou de la conserver et de l’augmenter, lorsqu’il a eu le bonheur de l’hériter [[Voilà le fond intime de la conscience et de toute la morale bourgeoise. Je n’ai pas besoin d’observer combien il est contraire au principe fondamental du christianisme qui, méprisant les biens de ce monde (c’est l’évangile qui fait profession de les mépriser, non les prêtres de l’Evangile), défend d’amasser des trésors sur la terre, parceque dit-il, “Là où sont vos trésors, là est votre coeur”- et qui commande d’imiter les oiseaux du ciel, qui ne labourent ni ne sèment, mais qui vivent tout de même. J’ai toujours admiré <cette> la capacité merveilleuse des protestants, de lire ces paroles évangéliques dans leur propre langue, de faire <néanmoins> très bien leurs affaires, et de se considérer néanmoins comme des chrétiens très sincères. Mais passons. Examinez avec attention <tous les rapp> dans leurs moindres détails les rapports sociaux, tant publics que privés, les discours et les actes de la bourgeoisie de tous les pays, vous y trouverez profondément, naïvement implantée cette conviction fondamentale, que l’honnête homme, l’homme moral c’est celui qui sait acquérir, conserver et augmenter la propriété, et que le propriétaire seul est vraiment digne de respect. En Angleterre, pour avoir le droit d’être appelé gentleman, il faut deux conditions: c’est d’aller à l’Eglise, mais surtout d’être propriétaire. Il y’a dans la langue anglaise une expression très énergique, très pittoresque, très naïve: “Cet homme vaut tant”, c’est à dire cinq, dix, cent mille livres sterling. Ce que les Anglais disent dans leur brutale naïveté, tous les bourgeois du monde le pensent. Et l’immense majorité de la classe bourgeoise en Europe <et> en Amérique, en Australie, dans toutes les colonies Européennes clair-# |43 [suite de la note] semées dans le monde le pense si bien qu’elle ne se doute même pas de la profonde immoralité et inhumanité de cette pensée. Cette naïveté dans la dépravation est une excuse très sérieuse en faveur de la bourgeoisie. C’est une dépravation collective qui s’impose comme une loi morale absolue à tous les individus qui font partie de cette classe, et cette classe embrasse aujourd’hui tout le monde, prêtres, noblesse, artistes, littérateurs, savants, fonctionnaires, officiers militaires et civils, Bohèmes artistiques et littéraires, chevaliers d’industrie et commis, même les ouvriers qui s’efforcent à devenir des bourgeois, tous ceux en un môt qui veulent parvenir individuellement et qui fatigués d’être enclumes, solidairement avec des millions d’exploités, veulent, espèrent devenir marteaux à leur tour – tout le monde enfin, excepté le prolétariat. Cette pensée, étant si universelle, est une véritable grande puissance immorale, que vous retrouvez au fond de tous les actes politiques et sociaux de la bourgeoisie, et qui agit d’une manière d’autant plus malfaisante, pernicieuse, qu’elle est considérée comme la mesure et la base de toute moralité. Elle excuse, elle explique, elle légitime en quelque sorte les fureurs bourgeoises et tous les crimes atroces que les bourgeois ont commis en Juin 1848, contre le prolétariat. Si en défendant les privilèges de la propriété contre les reclammations des ouvriers socialistes, ils n’avaient cru défendre seulement que leurs intérets, ils se seraient montrés sans doute non moins furieux, mais ils n’auraient pas trouvé en eux cette énergie, ce courage, <cette unanimité de la rage,> cette implacable passion et cette unanimité de la rage qui les ont fait vaincre en 1848. Ils ont trouvé en eux toute cette force, parce qu’ils ont été sérieusement,# |44 [suite de la note] profondément convaincus, qu’en défendant leurs intérêts, ils défendaient en même temps les bases <[ill.]> sacrées de la morale; parceque très sérieusement, <la propriété> plus sérieusement qu’ils ne le savent eux-mêmes peut-être, la Propriété est tout leur Dieu, leur Dieu unique, et qui a remplacé depuis longtemps dans leurs coeurs le Dieu <[ill.]> céleste des chrétiens, et comme jadis ces derniers, ils sont capables de souffrir pour lui le martyre et la mort. La guerre implacable et desespérée qu’ils font et qu’ils feront pour la défense de la propriété, n’est donc pas seulement une guerre d’intérets, c’est dans la pleine acception de ce môt une guerre religieuse, et l’on sait les fureurs, les atrocités dont les guerres religieuses sont capables. La propriété est un Dieu; il a déjà <[ill.]> sa théologie (qui s’appelle la politique des Etats, [intercalé: et] le droit juridique) <et l’économie politique)> et nécessa